#TourismeDurable

Voyage à 360° : quand une femme repense le tourisme de fond en comble

| Publié le 8 mars 2026
Thèmatique :  Portrait 
           

Il y a des trajectoires qui suivent un secteur. Et puis il y a celles qui le questionnent, le bousculent, le réinventent. À côté de Poitiers, Laetitia Varenne n’a pas simplement créé une agence de voyages. Elle a progressivement déconstruit le modèle qu’elle avait appris pour en bâtir un autre. Plus cohérent. Plus exigeant. Plus aligné. Son histoire n’est pas celle d’un virage brutal. C’est celle d’un cheminement intérieur. D’une prise de conscience. D’un courage tranquille. Un voyage à 360°.

C’Fact, Lætitia animant une formation RSE.

*Les ressources hypertextes sont à l’initiative de l’autrice et non de l’interrogée.

Du tourisme traditionnel au déclic écologique

Lætitia entre dans le tourisme presque naturellement. Bercée par les flots de la baie de l’Aiguillon, elle choisit ce secteur par passion. Office de tourisme, hôtellerie-restauration, puis agence de voyages traditionnelle : elle apprend le métier sur le terrain, au comptoir, au contact des voyageurs.

Elle aime organiser, écouter, concevoir des séjours « cousus main ». Elle aime le service, la relation, la technicité.

Mais en agence, quelque chose la dérange. Les flux standardisés. Les catalogues identiques. Les destinations fragilisées par la surfréquentation. La fermeture de certains sites naturels en Turquie à cause des flux incessants agit comme une alerte. Est-ce vraiment cela, faire voyager ?

En 2005, la découverte d’un numéro d’Écotourisme Magazine ouvre une autre voie : voyager autrement est possible. Respecter les écosystèmes. Valoriser les populations locales. Ralentir.

À titre personnel, elle pratique déjà la randonnée itinérante en montagne. Elle connaît le silence, la lenteur, l’humilité face au vivant. Le décalage devient trop grand.

En 2010, elle fonde Cybèle Évasion. Cybèle, déesse de la nature sauvage et de la puissance végétale. Un nom manifeste.

« Cybèle Évasion, En vert et pour tou.tes »

Dès le départ, elle choisit l’écotourisme : hébergements engagés, restauration locale, activités immersives. Sans culpabiliser. Sans posture moralisatrice.

Elle assume aussi l’utilité sociale du voyage de loisirs : se dépayser, se relier, s’ouvrir.

Mais la vraie bascule arrive plus tard. En 2020, la crise sanitaire suspend tout. Le temps long permet la réflexion. Les travaux scientifiques sur le climat, la vulgarisation autour du GIEC (*coucou Bon Pote), les prises de parole engagées font écho. Elle mesure pleinement la responsabilité des agences : elles mettent le monde en vitrine. Elles orientent les imaginaires.

En 2023, elle prend une décision radicale : arrêter la commercialisation des vols long-courriers.

30 % du chiffre d’affaires. Un choix à contre-courant. Un choix impopulaire. Un choix aligné.

A écouter, le podcast Décarbonez-moi où Lætitia revient sur sa trajectoire bas carbone.

Former pour transformer : le levier C’FACT

La formation, elle, arrive presque par hasard. Une rencontre avec Aude Valentin, coordinatrice d’une formation en Tourisme Vert, change la trajectoire. Invitée à témoigner, puis à intégrer l’équipe pédagogique, Lætitia découvre une autre dimension de son métier : transmettre.

Accompagner des porteurs de projets. Donner des outils concrets. Voir naître des initiatives en milieu rural. « Transmettre ma passion et mon expérience terrain semblait avoir un impact positif sur leur énergie. Quoi de plus stimulant ? »

Pendant le Covid, alors que l’activité voyage est à l’arrêt, elle structure cette dynamique et crée C’FACT : Formation, Accompagnement, Conseil en Tourisme et c’est factuel !

Pour elle, la formation est une parenthèse salutaire dans le quotidien des professionnels. Un espace pour prendre de la hauteur, questionner ses pratiques, réfléchir collectivement.

En 2024, plus de 400 personnes sont formées aux enjeux du climat, de la RSE ou du tourisme durable.

Au cœur de cette transformation : le bilan carbone. « Un bilan carbone, c’est à la fois un diagnostic et un plan d’action. »

Scope 1, 2 et 3 du bilan Carbone (illustration Hellio)

La prise de conscience est essentielle, mais la véritable valeur ajoutée réside dans la feuille de route co-construite avec l’équipe. Les professionnels deviennent acteurs de leur trajectoire bas-carbone.

Lætitia insiste : le tourisme est systémique. Il faut penser la chaîne de valeur, les trois scopes, les parties prenantes. Mesurer pour agir. Agir pour transformer.

Son approche reste profondément opérationnelle. Issue du terrain, elle privilégie les outils concrets, l’intelligence collective, la coconstruction.

Les blocages d’un système à bout de souffle

Avec son double regard d’agence et de formatrice, Lætitia observe les freins de la transition.

  • Ils sont économiques. « Tant que le kérosène reste détaxé et que le train paie ses péages, la cohérence nationale reste fragile. Tant que le bio coûte plus cher que l’industriel, la transition demeure socialement injuste. “Sinon, c’est la fin du mois contre la fin du monde. »
  • Ils sont culturels. En France, l’alimentation est un pilier identitaire. Introduire une offre végétarienne dans certains territoires peut devenir un défi. Tous ne partent pas du même point. Il faut l’accepter pour mieux accompagner.
  • Ils sont structurels. Les frontières sectorielles freinent la cohérence des projets territoriaux. OGD, professionnels, chercheurs doivent travailler ensemble.

Mais elle refuse le fatalisme.

Depuis 2010, 0,5 % du chiffre d’affaires de Cybèle Évasion finance des actions concrètes : restauration de haies dans le Marais poitevin, protection des abeilles, projets de contribution carbone certifiés. Plus de 10 000 euros versés en quinze ans.

Frênes têtards en Marais Poitevin.

C’est dans ce contexte qu’elle fait la rencontre de Sylvie Houte, chercheuse au CNRS de Chizé et fondatrice du dispositif « Mon Village, Espace de Biodiversité » déployé dans le 86 par Cybèle Évasion et l’association ABEILocales que Lætitia a présidé les premières années (2018-2020).

Elle anime aussi des ateliers périscolaires dans son village. Sensibiliser les enfants à la biodiversité. Relier tourisme et éducation. Agir localement. Toujours.

Dispositif « mon village, espace de biodiversité ».

Le courage discret des femmes

Le tourisme durable est porté par des femmes et des hommes. Mais Laetitia observe que certaines décisions courageuses ont été prises par des femmes.

Valérie Boned, à la tête des Entreprises du Voyage, instaure qu’un congrès national sur deux se tienne en France. Aurélie Loubes, au CRT Nouvelle-Aquitaine, relocalise les démarches commerciales vers des clientèles de proximité.

Valérie Boned, EDV France

D’ailleurs Lætitia a arrêté les long-courriers. Renoncer à une part de chiffre d’affaires. Accepter l’incompréhension. Tenir le cap.

Est-ce le signe d’une plus grande capacité d’abnégation au profit de l’intérêt général ? Elle ne généralise pas, mais évoque une sensibilité, une humilité, peut-être une détermination particulière (*sinon aller voir la « Théorie du rôle social », l’ « éthique de la responsabilité et du Care » ou le concept de « Eco-gender gap » qui montrent le lien entre femmes et responsabilité/care/écologie).

Le courage de ne pas chercher à plaire à tout prix.

Dans son quotidien d’agence, elle constate aussi que ce sont souvent des femmes qui portent la charge mentale de l’organisation des vacances. Passer par une agence devient un cadeau : enlever le poids logistique, retrouver le plaisir. (*à lire : « Comment rééquilibrer la charge mentale pendant les vacances ? » ; « Retour de vacances : les hommes et les femmes sont inégaux face au repos » ; « Pourquoi les femmes rentrent majoritairement fatiguées des congés d’été »).

La « charge mentale des femmes » d’Allison Daminger

Prendre soin. Du vivant. Des territoires. Des voyageurs.

Repenser le tourisme, vraiment

Un voyage à 360°, pour Lætitia Varenne, ce n’est pas seulement réduire des émissions.

C’est interroger son modèle économique.

Former ses pairs.
S’engager localement.
Mesurer pour agir.
Accepter l’impopularité.
Choisir la cohérence.

La révolution du tourisme ne viendra peut-être pas des géants, mais de ces trajectoires discrètes et alignées. Parfois, tout commence par une décision intérieure. Et cette décision peut transformer un métier.

Ressources

Coups de cœur de Laeti 😊


Voyage à 360° : quand une femme repense le tourisme de fond en comble | ©VOYAGEONS AUTREMENT
Par Caroline Le Roy
Bretonne et fière de l'être, j'ai toujours été sensible aux enjeux du développement durable tant dans mon bénévolat associatif que sur mon rapport à la nature. J'ai pu évoluer dans le réseau des parcs naturels régionaux où j'ai eu la chance d'accompagner des acteurs touristiques du changement. Ma sensibilité a rapidement évolué en engagement puis en militantisme. Mon défi professionnel est de développer un tourisme respectueux de la planète et des hommes grâce à l'accompagnement et le conseil aux professionnels sur les nouvelles tendances touristiques et sur les attentes des clientèles toujours plus exigeantes. Enfin je souhaite faire prendre conscience d'une conciliation possible entre transition environnementale et besoin client appliquée au tourisme et au quotidien. Je suis actuellement en préparation d'une thèse doctorale sur le vaste (mais non moins passionnant) sujet de la performance environnementale du tourisme.
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