#TourismeDurable

Hypertourisme : jusqu’où peut-on aller avant de perdre l’équilibre ?

| Publié le 20 avril 2026
Thèmatique :  Portrait 
           

Rencontrer Rémy Knafou, c’est accepter de voir le tourisme autrement. Non plus comme une activité, mais comme une force qui organise le monde. Une force devenue si omniprésente qu’elle en devient presque invisible. Et pourtant, derrière cette apparente évidence de partir, voyager, découvrir, se joue peut-être autre chose : un basculement. Son ouvrage Hypertourisme, le tourisme à l’épreuve de sa démesure ne dénonce pas seulement des excès. Il met en lumière un cadre plus vaste : celui d’un système touristique mondialisé, profondément asymétrique, qui reconfigure nos rapports aux lieux, aux autres, et à nous-mêmes.

Rencontres du etourisme de Pau, édition #17 (© Maria Alberola).

* les références citées sont à l’initiative de l’autrice et non de l’interviewé.

L’hyper comme régime : le tourisme devenu système mondialisé

Le tourisme n’est plus ce qu’il était. Il ne se limite plus à des flux saisonniers ou à des destinations emblématiques. Il s’est transformé en un système touristique mondialisé, au sens fort : une structure qui organise les mobilités, hiérarchise les lieux et diffuse ses logiques bien au-delà du seul secteur.

L’ouvrage du Professeur Knafou « Hypertourisme, le tourisme à l’épreuve de sa démesure » aux Editions Faubourg et en partenariat avec la Fondation Jean Jaurès.

C’est là que la notion d’hypertourisme prend toute sa portée (au-delà de surtourisme, marronnier médiatique). Elle ne désigne pas un excès, mais un changement de régime. Le tourisme n’est plus une pratique parmi d’autres, il devient une matrice. Une manière d’habiter le monde, fondée sur la mobilité, l’intensité et la recherche d’expériences (de la « Cartepostalisation à la « Disneylandisation », source Géoconfluences).

Dans ce régime de l’hyper, tout s’accélère et s’étend :

  • Les flux augmentent ;
  • Les distances se réduisent ;
  • Les lieux se multiplient, tout en combinant des codes communs et des singularités qui continuent de fonder leur attractivité.

Le tourisme devient ubiquiste. Il est partout. Et c’est précisément cette omniprésence qui le rend difficile à saisir. On ne sort plus du tourisme. On y évolue en permanence.

Goofy durant la parade (source dein-dlrp.de)

Un système profondément asymétrique : qui peut partir, qui subit ?

Mais ce système mondialisé ne produit pas un monde homogène. Il repose au contraire sur des asymétries structurantes.

Asymétrie d’abord dans l’accès au tourisme. Le droit aux vacances, souvent érigé en acquis social, reste inégalement distribué. Pour certains, voyager est une évidence. Pour d’autres, cela reste une aspiration lointaine, un « partir un jour » qui dit autant le désir que l’impossibilité.

Asymétrie ensuite dans les territoires. Certains captent l’essentiel des flux, des investissements, de la visibilité. D’autres restent en marge, ou deviennent dépendants d’une activité touristique qui les rend vulnérables. Cette concentration produit des effets bien connus : saturation, hausse des prix, tensions d’usage.

Venise (source Adobe Stock)

Asymétrie enfin dans les rapports aux lieux. Les visiteurs circulent, consomment, expérimentent. Les habitants, eux, vivent avec les conséquences. Le tourisme crée ainsi des espaces à deux vitesses, où coexistent des usages distincts, parfois incompatibles (et on se demande : « Est-ce que les touristes vont bien ? »).

C’est ici que le trouble s’installe. Car le tourisme, censé ouvrir au monde, révèle aussi des formes de séparation. Entre ceux qui peuvent se déplacer librement et ceux qui accueillent. Entre ceux qui choisissent et ceux qui s’adaptent.

Miyazaki, Japon, 1996 © Martin Parr, le « photographe de l’apocalypse joyeuse » (exposition Global Warning au Musée du Jeu de Paume, jusqu’au 24 mai 2026).

L’illusion de l’équilibre : réguler sans jamais renoncer

Face à ces tensions, les réponses publiques restent souvent hésitantes. On parle de régulation, de quotas, de diversification. On mobilise des notions comme la « capacité d’accueil » ou le « territoire d’équilibre ». Mais ces outils peinent à produire des transformations à la hauteur des enjeux (pour aller plus loin : « Voyage au pays du surtourisme », Linda Laine aux Editions de l’Aube).

Pourquoi ? Parce qu’ils évitent une question centrale : celle du renoncement.

Peut-on réellement réguler le tourisme sans accepter de réduire certains flux ? Peut-on préserver l’habitabilité des territoires sans poser des limites contraignantes ? Peut-on concilier croissance touristique et limites planétaires sans contradiction ? (pour aller plus loin : « Héritage et fermeture, une écologie du démantèlement », Bonnet et al., 2021 ; « Politiser le renoncement », Monnin, 2023).

Le discours du tourisme durable illustre cette tension. Il propose des solutions, mais tend parfois à devenir un langage de compromis, voire un « attrape-tout sémantique ». Derrière les promesses de « low impact » ou de « high value », les logiques d’intensification persistent.

Tout se passe comme si l’on cherchait à atteindre un équilibre… sans jamais remettre en cause la dynamique de l’hyper (acte manqué de France Alliance Tourisme : « Quelle régulation face à la surfréquentation ?»). Or, cet équilibre est peut-être une illusion. Non pas parce qu’il est impossible, mais parce qu’il suppose des arbitrages que l’on peine à assumer collectivement.

Sortir de la bulle : vers un tourisme réflexif et conscient

C’est ici que la proposition de Rémy Knafou prend une dimension plus exigeante. Face à l’hypertourisme, il ne s’agit pas seulement de mieux gérer les flux. Il s’agit de transformer notre manière de penser et de pratiquer le tourisme.

Cela passe par une forme de réflexivité, au sens d’une prise de conscience.

« Le tourisme réflexif  vise à créer une expérience en profondeur de l’ailleurs, porteuse de sens pour celui qui la vit, la crée ou l’organise, en mobilisant les capacités de toute personne à se questionner, à questionner ses pratiques vacancières, ses modes de transports ».

Knafou, R. (2017). Revue Arbor.

Prise de conscience d’abord de notre position : en tant que touristes, nous ne sommes pas extérieurs aux lieux. Nous y sommes présents, avec des effets. Nous devenons, temporairement, des « colocataires » de ces espaces (expression d’Anne Laure Turner, en formation MBA à l’ESCAET).

Cette idée, simple en apparence, est profondément déstabilisante. Elle rompt avec la logique de la bulle touristique, dans laquelle le lieu est perçu comme un décor, disponible, appropriable. Elle introduit une responsabilité : celle de cohabiter.

Barcelone face à la tourismophobie (source : Courrier internationale et euronews @Contrac_Cat)

Prise de conscience ensuite des limites. Le tourisme n’est pas immatériel. Il mobilise des ressources, produit des émissions, transforme les territoires (pour aller plus loin : Prosper Wanner et son concept de tourisme Pharmakon, remède/poison et bouc-émissaire, le cas de Venise). À l’heure des contraintes écologiques, cette matérialité ne peut plus être ignorée.

Prise de conscience enfin des imaginaires. Le tourisme repose sur des récits, de liberté, d’évasion, de plaisir. Mais ces récits peuvent aussi entretenir des logiques d’accumulation et de comparaison, où l’expérience devient une performance.

Dans ce contexte, la question n’est plus seulement de voyager autrement. Elle devient plus radicale : comment habiter le monde en touristes sans le déséquilibrer davantage ?

La fameuse perche à selfie et spot instagrammable (source : Hervé Thierry, 2023)

L’hyper comme révélateur

L’hypertourisme n’est pas un accident. Il est le produit d’un monde qui valorise la mobilité, l’intensité, l’expérience. Il en est à la fois l’expression et la limite.

Et peut-être est-ce là l’apport essentiel de la réflexion de Knafou : nous obliger à regarder le tourisme non comme une évidence, mais comme un révélateur. Révélateur de nos inégalités, de nos contradictions, de nos difficultés à poser des limites.

Dans un monde où tout semble possible, la question devient alors plus simple et plus exigeante : jusqu’où peut-on aller… sans perdre l’équilibre ?

Hyperconnexion (source : journaldunet) et pour aller plus loin « Peut-on sortir de la société d’hyperconsommation », Philippe Moati dans Blast)

Ressources

Source AFP

Cher Rémy,

Vos travaux offrent une rare prise de hauteur sur un tourisme trop souvent réduit à ses évidences. En éclairant ses déséquilibres et ses angles morts, vous nous invitez à penser autrement notre manière d’habiter le monde, non plus comme simples visiteurs, mais comme citoyens conscients des espaces.


Hypertourisme : jusqu’où peut-on aller avant de perdre l’équilibre ? | ©VOYAGEONS AUTREMENT
Par Caroline Le Roy
Bretonne et fière de l'être, j'ai toujours été sensible aux enjeux du développement durable tant dans mon bénévolat associatif que sur mon rapport à la nature. J'ai pu évoluer dans le réseau des parcs naturels régionaux où j'ai eu la chance d'accompagner des acteurs touristiques du changement. Ma sensibilité a rapidement évolué en engagement puis en militantisme. Mon défi professionnel est de développer un tourisme respectueux de la planète et des hommes grâce à l'accompagnement et le conseil aux professionnels sur les nouvelles tendances touristiques et sur les attentes des clientèles toujours plus exigeantes. Enfin je souhaite faire prendre conscience d'une conciliation possible entre transition environnementale et besoin client appliquée au tourisme et au quotidien. Je suis actuellement en préparation d'une thèse doctorale sur le vaste (mais non moins passionnant) sujet de la performance environnementale du tourisme.
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