Imaginer demain : le tourisme vu par une femme du changement
Alsacienne d’origine, passée par le conservatoire avant de se tourner vers la sociologie, Julie Rieg ne se destinait pas au tourisme. Formée aux sciences sociales, elle entre au cabinet Chronos, elle y développe une lecture systémique des transformations contemporaines, au croisement des mobilités, du numérique et des territoires. Très tôt, elle comprend que les transitions ne sont pas d’abord techniques mais humaines : elles parlent de comportements, d’imaginaires, de contraintes et de confiance. En 2016, elle fonde Change it Use it pour accompagner les organisations dans ces mutations. Le tourisme entre dans son parcours presque par hasard, à la suite d’une conférence sur l’évolution des comportements face à la transition socio-écologique. Rapidement pourtant, l’évidence s’impose : ce secteur est un formidable observatoire de notre époque, concentrant mobilités, inégalités, biodiversité et économie, et obligeant à penser l’avenir sans détour.

*Les ressources hypertextes sont à l’initiative de l’autrice et non de l’interrogée.
Comprendre avant de transformer : la sociologie comme boussole
Dans les échanges avec Julie, une conviction se dégage : on ne change pas un secteur à coups de slogans. On le transforme en prenant le temps de comprendre ce qui le traverse réellement. Son regard de sociologue l’amène à explorer deux dimensions souvent négligées : d’un côté les angles morts, ces sujets absents des analyses, ces variables oubliées qui peuvent pourtant peser lourd dans les trajectoires et de l’autre les résistances au changement, qui ne relèvent pas toujours du refus mais parfois de contraintes bien réelles, de fatigue, de peur ou d’inégalités. Autrement dit, avant de transformer, il faut apprendre à regarder le système dans toute sa complexité.
Son passage chez Chronos l’a marquée : travailler sur les mobilités et le numérique, c’est déjà travailler sur le tourisme.

La question de la donnée, qui la détient, qui la partage et à qui elle profite, devient alors centrale pour les destinations. Elle oblige à regarder au-delà de la carte postale et à interroger ce que les activités touristiques produisent réellement sur les territoires : leurs impacts, leurs vulnérabilités et leurs dépendances.
Son passage chez Chronos l’a profondément marquée : travailler sur les mobilités et le numérique, c’est déjà, d’une certaine manière, travailler sur le tourisme.
Cette approche systémique, Julie l’a approfondie avec la prospective, au contact de la praticienne qui l’a formée, Laurence Sellincourt. Une manière d’apprendre très ancrée dans le terrain : confronter les hypothèses aux réalités, intégrer la diversité des points de vue et accepter que la compréhension d’un système se construise collectivement. Aujourd’hui encore, elle sourit en évoquant un paradoxe fréquent : on demande aux acteurs du tourisme de penser les futurs possibles à l’horizon 2035 ou 2040… mais parfois dans des formats d’atelier d’une demi-journée. Or imaginer l’avenir, explorer les variables, comprendre les interdépendances demande du temps et de la méthode.
Dans le tourisme, elle a trouvé un milieu où tout est déjà là : des professionnels qui expérimentent, des collectivités qui cherchent à concilier attractivité et acceptabilité, des habitants qui veulent vivre dans leur territoire, des visiteurs qui cherchent du sens dans leurs déplacements. Derrière chaque arbitrage se jouent des modes de vie, des valeurs, des imaginaires, autrement dit, de la sociologie.
La prospective, ce n’est pas prévoir : c’est ouvrir et « faire atterrir »
Julie insiste sur un malentendu fréquent : la prospective n’est pas une boule de cristal. Elle ne dit pas « ce qui va arriver ». Elle aide à penser « ce qui pourrait arriver » et surtout ce qu’on veut rendre possible.
Dans ses démarches, elle commence souvent par « purger les croyances ». Les futurs faciles, rassurants, technosolutionnistes, ceux qui confirment les normes dominantes. Elle aime les méthodes qui obligent à intégrer des facteurs solides, documentés : climat, énergie, mobilités, gouvernance, économie, mais aussi biodiversité, un angle mort qu’elle a notamment pointé dans certains travaux prospectifs du secteur, parce qu’on ne peut plus écrire l’avenir en oubliant le vivant.
Ce qui la distingue, c’est son idée de l’atterrissage. Elle le dit presque comme une mise en garde : la prospective peut devenir hors sol, produire de beaux rapports qui dorment sur une étagère. Elle, elle veut que ça débouche sur des décisions, des axes stratégiques et, si possible, des expérimentations.
En Alsace, dans le Lab prospectif du tourisme qu’elle co-anime, la démarche commence par un choix collectif. Plusieurs thématiques sont proposées, puis les professionnels du secteur, offices de tourisme, socioprofessionnels, élus, votent pour celle qui leur semble la plus pertinente. Plutôt que « Destination 2050 », jugé trop large, ils ont retenu un horizon plus tangible : 2035, autour d’une question concrète : « Accueillir autrement »
Vient ensuite le travail sur les variables critiques : climat, biodiversité, flux, gouvernance, données, travail, ressources… une dizaine de facteurs qui influencent l’avenir du sujet. Pour ne pas perdre cette complexité, chaque participant devient le « garant » d’une variable. L’objectif n’est pas de répartir les tâches, mais de porter collectivement la multiplicité des facteurs, ce qu’il est très difficile de faire à l’échelle individuelle.

Et surtout, Julie amène de la créativité, pas pour faire joli, mais parce que c’est une méthode de travail. Design fiction, fausses unes de journaux, lettres venues du futur, invention de métiers, cartes d’événements, théâtre forum ou théâtre image… Autant de formats qui permettent de sortir du cadre, de ressentir, de se projeter, de voir ce que nos raisonnements « rationnels » laissent parfois de côté.
Au fond, son apport est là : ouvrir le champ des possibles sans perdre le fil de l’action. Redonner de la capacité d’être et d’agir. Faire émerger une question qui revient souvent dans ses ateliers : « Quel rôle je veux jouer, moi, dans ce monde qui change ? »

« Prendre soin du territoire » : rendre le tourisme essentiel
Quand Julie parle tourisme durable, elle ne se limite pas à la réduction d’impact. Elle parle de santé territoriale, d’habitabilité, d’équilibres. Elle convoque One Health (santé humaine, santé animale, santé des écosystèmes) et met le tourisme face à un paradoxe qu’on évite souvent : le tourisme peut faire du bien… mais il peut aussi faire mal.

Du côté des visiteurs, les vacances apportent une respiration, du lien, du repos. Mais Julie rappelle que ces bénéfices s’effacent vite si les conditions de vie et de travail au retour de vacances sont dégradées. Du côté des professionnels, le secteur peut générer des troubles physiques, de la précarité, de l’usure. Et du côté des habitants, dans les territoires sous tension, le tourisme peut accentuer les problèmes de logement, de ressources, de nuisances, donc de stress, donc de santé.
Elle déroule une chaîne causale simple, presque implacable : logement raréfié → éloignement → temps de trajet → fatigue → stress → fragilités.
Pour aller plus loin : Ardenne Good Life « Soins par la nature »
À cela s’ajoutent l’air, l’eau, la biodiversité : la santé dépasse largement la sphère médicale. Elle devient un prisme pour penser les indicateurs, les compromis et la robustesse future des destinations.
C’est là que sa proposition devient inspirante : si le tourisme veut survivre aux crises, il doit devenir plus essentiel. Pas « essentiel » au sens économique, mais essentiel au sens social : contribuer à mieux vivre dans un territoire, pour les habitants aussi, pas uniquement pour les visiteurs.
Elle aime parler le langage du « plus » : plus de bien-être, plus de confiance, plus d’habitabilité. Parce que le « moins » (moins de flux, moins de consommation) suscite souvent des blocages. Alors que le « plus » peut embarquer, tout en menant, au fond, à des transformations similaires : sobriété choisie, rééquilibrage, attention au vivant.
Et c’est peut-être là une clé : replacer le tourisme durable dans une finalité fédératrice, prendre soin, plutôt que dans une bataille de mots entre décroissance et croissance.
Femmes, changement et pensée non binaire : sortir des cases
Dans ce dossier « femmes inspirantes », Julie apporte un regard précieux parce qu’il n’est pas confortable. Elle se méfie des phrases toutes faites du type « les femmes sauveront la planète ». Non pas par provocation, mais par rigueur sociologique.

Pour elle, attribuer aux femmes une « nature » plus écologique ou plus empathique revient à renforcer une construction sociale ancienne : les femmes renvoyées au care, au domestique, au rôle de médiation, pendant que les espaces de pouvoir restent structurés autrement. Elle le dit clairement : les hommes sont tout aussi capables et la transition a besoin de tout le monde, y compris de celles et ceux qui ne se reconnaissent pas dans la binarité.
Ce qu’elle observe, en revanche, c’est la force des rôles sociaux : la manière dont le langage, les normes, parfois même les insultes, rappellent à chacun « ce qu’il devrait être » (à écouter le podcast France Culture « Insulte-t-on les hommes et les femmes de la même façon ? »). Et elle fait un lien direct
avec la transition : tant que nos sociétés pensent de manière binaire (écolo/pas écolo, rentable/pas rentable, homme/femme, …) elles peinent à développer une pensée systémique.
Or, pour Julie, la pensée systémique est l’une des compétences clés à venir. Peut-être même un métier : celui de « systémicien » capable de tenir ensemble plusieurs facteurs à la fois, sans simplifier.

Dans le tourisme, cela se voit aussi dans l’évolution des métiers : moins d’information pure (le numérique le fera), plus de relationnel, d’empathie, d’attention. Le care devient une compétence de résilience. À condition de ne pas la réduire à « les filles de l’accueil ». À condition de la reconnaître comme une expertise, utile, stratégique et non genrée.
Julie inspire parce qu’elle refuse les raccourcis. Elle préfère les chemins exigeants : ceux qui libèrent des cases plutôt que d’en créer de nouvelles.
Julie Rieg ne promet pas des solutions miracles. Elle propose une méthode, une posture et une direction : regarder le réel en face, ouvrir des futurs souhaitables et faire atterrir dans des choix concrets.
Dans un secteur qui a souvent vécu sur des certitudes, elle rappelle que l’époque réclame autre chose : de l’attention, de la robustesse et une capacité collective à changer, sans se mentir, sans oublier le vivant, sans oublier les habitants.

Imaginer demain, chez elle, n’est pas un exercice abstrait. C’est une façon de reprendre la main sur ce qui vient.
Ressources et pépites
- Site Change It Use It : https://change-it-use-it.fr/
- Suivre Julie Rieg sur LinkedIn : https://www.linkedin.com/in/julierieg/
- Portrait de Julie pour l’ART Grand Est : https://www.art-grandest.fr/eclairage-sur-lavenir-du-tourisme-par-julie-rieg/
- Destination REGEN dont Julie fait partie : https://change-it-use-it.fr/projet/destination-regen-hebergement-tourisme-regeneratif-et-sante-des-territoires
- Podcast Xpérientiel de François Huet avec Julie et sa collègue Cécile Sellincourt : https://smartlinks.audiomeans.fr/l/-x-perientiel-le-tourisme-de-demain-6a01a240fdc9/s06-e16-territoires-en-sante-territoires-en-mouvement-1064ab49
- Site Forest Explorer
- Rapport du Secours Catholique « la crise climatique vue par les personnes qui la vivent »

Par Caroline Le Roy
Bretonne et fière de l'être, j'ai toujours été sensible aux enjeux du développement durable tant dans mon bénévolat associatif que sur mon rapport à la nature. J'ai pu évoluer dans le réseau des parcs naturels régionaux où j'ai eu la chance d'accompagner des acteurs touristiques du changement. Ma sensibilité a rapidement évolué en engagement puis en militantisme. Mon défi professionnel est de développer un tourisme respectueux de la planète et des hommes grâce à l'accompagnement et le conseil aux professionnels sur les nouvelles tendances touristiques et sur les attentes des clientèles toujours plus exigeantes. Enfin je souhaite faire prendre conscience d'une conciliation possible entre transition environnementale et besoin client appliquée au tourisme et au quotidien. Je suis actuellement en préparation d'une thèse doctorale sur le vaste (mais non moins passionnant) sujet de la performance environnementale du tourisme.
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