Tourisme, pouvoir et transitions: une trajectoire engagée entre recherche et action publique
Docteure en anthropologue sociale, militante du tourisme durable, fonctionnaire au ministère des Affaires étrangères, puis responsable au Comité Régional du Tourisme de Nouvelle-Aquitaine, enfin professeure associée de l’Université Bordeaux Montaigne, et rattachée au laboratoire UMR Passages (CNRS) : le parcours d’Amandine Southon ne suit pas une ligne droite. Il traverse les arènes. Celles du militantisme, de l’institutionnel, de l’enseignement et delà recherche . Avec une même question en filigrane : que fait le tourisme aux rapports de pouvoir ?

*Les ressources hypertextes sont à l’initiative de l’autrice et non de l’interrogée.
Le tourisme comme révélateur des inégalités
Pour Amandine Southon, le tourisme n’a jamais été un simple secteur économique. Dès son premier mémoire de Master, elle s’intéresse à la distinction entre « touristes » et « voyageurs », en mobilisant une approche bourdieusienne. Derrière les mots, elle analyse une hiérarchie sociale : le « voyageur » se pense plus cultivé, plus légitime, plus authentique.
Le tourisme devient un marqueur de classe, de production et de distinctions sociales.

Mais c’est en Inde que le sujet prend une dimension politique. Pendant un an, elle travaille pour une ONG engagée dans la défense des droits des femmes. Elle rencontre des villageois menacés d’expulsion par l’arrivée de groupes hôteliers internationaux. Les conflits fonciers révèlent un autre visage du développement touristique. La promesse économique se heurte aux réalités sociales.
Elle s’engage alors dans un collectif militant EchoWay qui explore des alternatives.
Le tourisme devient pour elle un « laboratoire du contemporain » : un terrain où s’observent les rapports Nord-Sud, les héritages coloniaux, les dominations de classe, de race et de genre sous des formes renouvelées.
Plutôt que de condamner le tourisme en bloc, elle choisit de l’étudier pour comprendre comment il fonctionne et comment il peut être transformé.
Les paradoxes du tourisme équitable
Son expérience à l’Association pour un Tourisme Équitable et Solidaire (ATES) marque un tournant. Elle y adopte une posture de recherche-action : évaluer les pratiques, observer les discours, analyser les tensions et proposer des pas de côté. Elle découvre un paradoxe central.
L’engagement des acteurs du tourisme équitable est sincère. Pourtant, même dans ces formes alternatives, les rapports de pouvoir persistent. (*pour aller plus loin, lire « Le conflit n’est pas une agression » de Sarah Schulman ou « Ne nous libérez pas, on s’en charge » de Bibidouche).
Dans ces réseaux, on va souvent parler « au nom des autres » (titre de la thèse d’Amadine), sans que les populations concernées ne soient réellement présentes dans les espaces de décision. Les femmes du Sud occupent à ce titre une place emblématique dans ces projets. Elles apparaissent dans les supports de communication comme figures de résilience et de développement local. Mais dans les instances politiques et décisionnaires, leur présence reste marginale. Entre travail invisible du care et capacité d’agir stratégique, leur place demeure traversée par des tensions structurelles (*pour aller plus loin : « le complexe du sauveur blanc » théorisé par Teju Cole ou suivre le compte Instagram « No White Saviors », suivre le projet de recherche « Commodifying compassion » sur le marketing de l’humanitaire).
L’Autre (lointain, exotisé, …) peut ainsi fonctionner comme ressource symbolique et caution morale, dans des dispositifs où l’engagement sincère coexiste avec la reproduction de hiérarchies.

Dans sa thèse, « Au nom des Autres. Enquête multi-située du militantisme pour un « tourisme durable », Amandine Southon analyse ces contradictions de manière empirique. Elle montre que le tourisme durable n’échappe pas aux logiques de classe, de genre et de race qu’il prétend parfois dépasser.
Mais son regard n’est pas désabusé.
Sur le terrain, elle observe aussi la capacité d’action (« agencéité », Giddens-1984) des acteurs locaux, notamment des femmes. Leur aptitude à détourner les dispositifs pour servir leurs propres luttes. À utiliser les ressources issues du tourisme solidaire pour renforcer leur autonomie. Ces femmes ne sont pas passives. Elles négocient. Elles s’adaptent. Elles transforment.
Entrer dans l’institution : agir autrement
Après plusieurs années dans le milieu militant, Amandine ressent le besoin de comprendre un autre niveau d’action. Elle rejoint le ministère des Affaires étrangères.
Elle y découvre le tourisme comme outil de diplomatie économique et surtout de soft power. Les objectifs sont clairs : attractivité, compétitivité internationale, croissance du nombre de visiteurs.
Le changement d’échelle est radical.
Dans cet univers, la transition écologique n’est pas centrale. Mais elle identifie des marges de manœuvre. Elle oriente certains projets vers des partenaires plus éthiques, participe à des coopérations bilatérales (notamment avec la Chine, le Bénin, l’Indonésie etc.)contribue aux négociations internationale de la convention de l’OMT relative à l’éthique du tourisme, en introduisant des préoccupations durables dans les discussions.
Elle comprend que l’institution n’est pas monolithique : elle dépend des personnes, des contextes et des opportunités.
En rejoignant le CRT Nouvelle-Aquitaine, elle se rapproche de ses sujets d’origine. L’ambition régionale de devenir une destination touristique durable lui offre un cadre d’action plus direct. La crise du Covid agit comme catalyseur : la transition devient un sujet stratégique.

Études, coordination RSE, trajectoires carbone territoriales : elle participe à structurer une vision plus durable du tourisme régional.
Amandine siège par ailleurs au conseil d’administration (et au bureau) de l’association ATD. Cet engagement lui permet de maintenir un lien actif avec des acteurs du changement investis depuis de nombreuses années dans les transitions touristiques, et de retrouver certaines figures issues des arènes militantes qu’elle a traversées. Ce réseau constitue pour elle un espace de circulation des idées et des pratiques, à l’intersection de l’engagement associatif, de l’action institutionnelle et de la recherche.
Elle sait cependant que les transitions sont fragiles. Les contextes géopolitiques, les tensions économiques ou les agendas politiques, peuvent ralentir les dynamiques (*pour aller plus loin : lire « Instabilité politique, poison mortel pour la planification écologique » de Matthieu Goar dans le Monde en septembre 2025).
En parallèle de ses responsabilités au sein du Comité Régional du Tourisme, elle poursuit aujourd’hui ses activités d’enseignement et de recherche à l’Université Bordeaux Montaigne. Au sein du Master AGEST, elle intervient notamment sur l’enquête de terrain, la responsabilité sociétale des organisations et les enjeux contemporains des transitions touristiques. Son rattachement récent à l’UMR Passages devrait lui permettre d’inscrire ses travaux dans des réflexions plus larges sur les rapports entre sociétés, espaces et pouvoirs.
Mais elle croit à la combinaison des espaces : militant, académique, institutionnel.
Femmes, pouvoir et inconfort critique
Dans ses travaux anthropologiques, la question de l’altérité est centrale. Le tourisme promet la rencontre avec « l’Autre ». Mais cette rencontre peut être idéalisée, exotisée ou instrumentalisée (*pour aller plus loin : interview de la sociologue Léane Alestra « Comment l’extrême droite récupère les femmes » sur Blast ; comprendre le « Fémonationalisme » dans la Déferlante).
Les imaginaires coloniaux persistent. Les stéréotypes d’authenticité assignent certaines populations à des rôles figés. Le racisme (même ordinaire, *voir les 15min chrono d’Alexia Sena aux ET de Pau) n’est jamais très loin.
Penser autrement la relation à l’Autre supposer alors d’accepter l’inconfort critique : interroger nos propres positions sociales et déployer une vigilance accrue face aux récits enchantés ou simplificateurs qu’ils soient touristiques, ou politiques.

Les recherches en sociologie du genre reprises par Amandine montrent également que l’accès des femmes aux espaces de pouvoir s’accompagne souvent d’injonctions paradoxales : adopter les codes dominants pour être légitimes, tout en étant régulièrement assignées à des attentes genrées (*aller plus loin : « phénomène de la reine abeille » ; Bourdieu avec « une femme est un homme comme les autres » ; concept de « femme honoraire » et le coût d’être une femme).
Entre invisibilisation et pouvoir d’agir, ces femmes (certaines) naviguent dans des espaces contraints. Elle souligne toutefois le rôle déterminant de nombreuses femmes engagées au sein des institutions touristiques, notamment au CRT Nouvelle-Aquitaine, où elles portent avec rigueur et conviction des stratégies de transition écologique et sociale.
Pour Amandine, la clé ne réside pas dans une supposée « nature » féminine des transitions. Elle se situe dans sa capacité à articuler plusieurs positions : recherche, engagement, action publique.
C’est dans cette hybridation qu’elle voit une possibilité de transformation.

Une trajectoire en mouvement
Le parcours d’Amandine Southon n’oppose pas engagement et institution. Il les met en dialogue.
Du terrain indien aux arènes diplomatiques, des collectifs militants aux stratégies régionales, elle explore les tensions plutôt que de les fuir.
Le tourisme reste, pour elle, un miroir puissant des rapports sociaux.
Reste à savoir comment nous choisissons de l’utiliser : comme simple outil de croissance ou comme espace de réflexion et de transformation.
Les pépites d’Amandine
- Suivre Amandine sur LinkedIn ; actions du CRT « engager sa transition durable » et stratégie marketing ;
- Feuille de route Néo Terra de la région Nouvelle Aquitaine pour une stratégie régionale pour les transitions ;
- Podcast France Culture des Pieds sur Terre sur « Volontourisme, 15 jours pour sauver le monde » où Amandine intervient ;
- Loin du tourisme, son coup cœur « santé et inégalités de l’accès au soin » par Didier Fassin et le séminaire « Anthropologie et santé public » (BPH-PHARes/Faculté d’Anthropologie de l’université de Bordeaux).

Par Caroline Le Roy
Bretonne et fière de l'être, j'ai toujours été sensible aux enjeux du développement durable tant dans mon bénévolat associatif que sur mon rapport à la nature. J'ai pu évoluer dans le réseau des parcs naturels régionaux où j'ai eu la chance d'accompagner des acteurs touristiques du changement. Ma sensibilité a rapidement évolué en engagement puis en militantisme. Mon défi professionnel est de développer un tourisme respectueux de la planète et des hommes grâce à l'accompagnement et le conseil aux professionnels sur les nouvelles tendances touristiques et sur les attentes des clientèles toujours plus exigeantes. Enfin je souhaite faire prendre conscience d'une conciliation possible entre transition environnementale et besoin client appliquée au tourisme et au quotidien. Je suis actuellement en préparation d'une thèse doctorale sur le vaste (mais non moins passionnant) sujet de la performance environnementale du tourisme.
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