#TourismeDurable

ARAKIS, se transformer par le voyage

| Publié le 9 avril 2026
Thèmatique :  Espaces protégés   Projet solidaire   Territoire 
           

Est-ce parce qu’il a eu plusieurs vies que William Wadoux est aujourd’hui déterminé à aider les voyageurs qu’il accompagne à trouver leur voie ? Après avoir exercé comme ingénieur télécom aux quatre coins du monde, il s’installe en Equateur où il fonde une galerie d’art contemporain puis, s’engage ensuite auprès d’ONG de soutien aux peuples autochtones, développe des projets écologiques et va jusqu’à concevoir un bateau dédié à des missions de recherche en Amazonie. Après l’écriture d’un ouvrage sur les écovillages et une incursion dans le conseil, il finit par tomber dans le grand bain du tourisme : d’abord au sein d’une agence locale, puis avec Arakis, créée il y a deux ans. Atypique comme son créateur, cette agence de voyage « en conscience » envisage le voyage comme une quête et propose des séjours qui sont autant de fils rouges pour suivre ses envies profondes et se transformer. Tel le chat à neuf vies toujours en renaissance, William Wadoux entraine ses voyageurs dans des aventures hors du commun, en conscience.

William Wadoux©ARAKIS

VA/ Comment arrive-t-on dans le tourisme après une vie aussi remplie ?

En fait, je suis d’abord arrivé en Equateur, en deux temps, d’abord en 1998, puis après une petite coupure, j’y suis retourné en 2007 avec de nombreux projets, via une petite association appelée ARUTAM, qui visait à soutenir les peuples autochtones d’Amazonie, notamment à travers des projets de zéro déforestation. C’est dans ce cadre que j’ai conçu un grand bateau de 22 mètres, doté de deux ponts, dédié à des projets scientifiques et humanitaires. Nous faisions venir des spécialistes des plantes médicinales, praticiens locaux, notamment des chamans, et établissions des liens avec des communautés désireuses d’en réapprendre l’usage. Au-delà des projets eux-mêmes, cette ONG, puis celle que j’ai fondée, Latitud Sur, m’ont permis de m’impliquer dans le monde du tourisme en lien direct avec mes actions et les intérêts des populations locales. Nous proposions des circuits en Amazonie à bord du bateau que j’avais conçu : des voyages permettant de rencontrer ces populations et de contribuer à leur bien-être, en soutenant des projets conçus par elles-mêmes, discutés et décidés avec elles dès le départ. J’ai ainsi accompagné de nombreuses personnes à la découverte de ces projets et des pratiques de médecine traditionnelle, deux à trois fois par an, jusqu’en 2013.

VA/ Vous quittez alors l’univers des ONG pour celui du tourisme…

Effectivement, en 2013, j’ai dû arrêter ces collaborations. Le gouvernement progressiste en Équateur avait engagé une politique hostile aux ONG, les considérant comme des voix discordantes. Par ailleurs, la forte hausse du prix du pétrole avait généré d’importantes ressources pour le pays, réduisant le recours à l’aide internationale. J’ai changé d’activité et pris la direction de Terra Ecuador, une agence de voyage réceptive appartenant à un grand groupe, qui comptait alors une vingtaine d’agences dans le monde, notamment en Amérique latine. De 2013 à 2019, je me suis occupé de l’Équateur, en développant des voyages sur mesure. C’est à ce moment-là que je me suis professionnalisé dans le secteur du tourisme mais très vite, ma nature profonde a repris le dessus : je souhaitais que le tourisme bénéficie réellement aux populations autochtones, ce qui n’était pas toujours facile à concilier avec des intérêts financiers. En 2019, je me suis retiré pour me positionner comme consultant.

VA/ C’est là que le Covid est arrivé…

Tout à fait, j’ai à peine eu le temps de développer cette activité que la pandémie est arrivée. J’ai alors consacré cette période à d’autres projets, notamment l’écriture d’un livre sur les écovillages, un sujet qui me passionne et auquel je crois profondément. D’ailleurs, Arakis propose aujourd’hui des voyages autour des écovillages. C’est aussi à ce moment-là que j’ai pris pleinement conscience de la puissance du voyage. Bien utilisé, il est un formidable outil de transformation personnelle. Je me suis alors dit qu’il fallait tirer parti de toutes mes expériences pour proposer aux gens de voyager utile, dans une démarche qui leur apporte quelque chose dans leur vie. J’ai connu de nombreux changements de cap dans ma vie, et j’ai moi-même traversé ces processus de transformation dans des contextes variés. Aujourd’hui, j’ai envie de partager cela avec les autres : tout ce que cela questionne, tout ce que cela remet en cause, et ce que cela permet de construire.

Réunion-écovillages©ARAKIS

VA/ De fait, vos voyages se présentent comme une véritable aventure intérieure au-delà de la pure découverte d’un lieu, comment cela se traduit-il concrètement ?

S’il y a bien une chose que j’ai apprise au contact des populations autochtones, c’est que l’on n’apprend pas vraiment si l’on ne sort pas de sa zone de confort. Cela ne veut pas dire se mettre en danger mais plutôt se confronter à plein d’autres choses, à la fois intérieurement et extérieurement. Or il existe plusieurs outils pour cela, la méditation, l’immersion totale, des manières d’interroger son for intérieur. Mais, il y a aussi toute la dimension extérieure : les défis physiques, les mises en situation inconfortables, comme le fait de vivre dans des communautés indigènes avec un confort très rustique. On se demande alors : qu’est-ce que je peux supporter ? Qu’est-ce que je sais gérer ? Beaucoup de choses peuvent se jouer dans ces expériences-là. Je l’ai vécu en passant des semaines dans des communautés indigènes au fin fond de l’Amazonie, sans technologie. On a parfois l’impression de dépendre de gens qu’on ne connaît pas, ce qui peut activer nos peurs. On peut travailler là-dessus en concevant des voyages dont l’objectif est d’accompagner les gens à comprendre en quoi elles consistent. Beaucoup de nos réactions, dans la société, y sont liées. Et l’idée, c’est d’essayer de les déconstruire. Une des choses essentielles est d’apprendre à faire face à ses peurs.

VA/ Vous parlez d’agence de voyage en conscience, de fil rouge menant vos voyageurs à l’éveil, mais aussi d’apprentissage, de soin, est-ce à dire que vous proposez des pratiques méditatives ou des expériences plus spirituelles ?

Avec Arakis, je propose trois catégories de voyages. Les voyages centrés autour du « regard intérieur », du travail sur soi. Ils se font au contact de personnes issues du soin ou des thérapies alternatives, qui portent des regards particuliers sur ces sujets. Ensuite, il y a des voyages davantage axés sur l’inspiration. Typiquement, ceux autour des écovillages : on va à la rencontre de personnes qui ont fait le choix d’un mode de vie différent. C’est très inspirant, avec une vraie approche collective. On y trouve une forme de communauté d’âmes. Il y a de l’entraide, du partage, des conseils. Enfin, la troisième catégorie concerne les voyages d’apprentissage. Par exemple, quelqu’un qui débute en yoga et souhaite faire un stage de niveau supérieur. C’est aussi le cas des voyages dits de “survie”. Le mot n’est pas forcément le plus juste. Pour moi, ce sont surtout des stages de reconnexion à la nature.

VA/ Pourquoi intégrer des voyages dits de « survie » à cette troisième catégorie ?

Ces expériences sont clairement faites pour sortir de sa zone de confort, mais c’est un prétexte pour déclencher quelque chose de beaucoup plus profond, presque magique. Elles permettent aux gens de se reconnecter à la nature de manière très concrète : apprendre à faire du feu, construire un abri… À travers cela, les participants prennent conscience de leur dépendance à la nature et du fait qu’ils en font pleinement partie. Beaucoup de gens sont aujourd’hui totalement déconnectés. Il y a une prise de conscience à retrouver : comprendre ce que l’on est, en tant qu’être humain, au sein de la nature. Autre point essentiel : tout cela se vit dans le collectif. On ne “survit” pas seul, mais toujours en groupe. Les grands enjeux de société sont collectifs, pas individuels. Or, on a largement perdu ce sens du collectif, en le déléguant à l’État. Le retrouver est quelque chose de très puissant et très intéressant. Au fond, tout cela repose sur une conviction forte, presque un pari : pour transformer une société, il faut d’abord transformer les individus, et retrouver des valeurs fondamentales.

VA/ Pouvez-vous nous parler de votre clientèle. Qui est-elle ? Comment arrive-t-elle chez Arakis ?

Notre clientèle est très diverse, que ce soit en termes d’âge, de milieux socio-professionnels ou de profils. Cette clientèle, selon les types de voyages, vient souvent avec des accompagnateurs qu’elle connaît déjà. Arakis est une structure récente, donc, pour l’instant, notre site internet n’est pas encore très identifié, beaucoup de participants arrivent donc via ces « guides ». Par exemple, mon instructeur de survie, Denis, est déjà très connu et amène avec lui des personnes qui le suivent. Et puis, ma clientèle, ce n’est pas forcément celle qu’on atteint facilement via les réseaux sociaux. Ce sont des profils particuliers, pas simples à toucher avec les canaux classiques. Les gens qui recherchent ce type de voyage ne sont pas forcément là où on les attend.

Stage de survie – Pêche©ARAKIS

VA/ Des guides que vous choisissez soigneusement...

Effectivement. Ce sont des guides, mais pas des guides touristiques. La plupart des guides « classiques » n’ont pas le type de connaissances que je recherche. Je travaille plutôt avec des “passeurs” : des personnes capables d’interpréter, de transmettre, de faire le lien entre les cultures. Cela peut être aussi des thérapeutes qui viennent avec leur groupe. C’est une clé essentielle de la réussite du voyage. Sinon, on reste dans un tourisme classique, qui ne permet pas une compréhension profonde des cultures et des pratiques. La principale difficulté, pour moi, est de trouver les bonnes personnes, à la fois du côté des accompagnateurs et des participants. Les clients viennent avec une vraie quête. Dans ce processus, j’essaie de faire des entretiens avec eux, pour vérifier qu’ils correspondent à l’esprit du voyage, qu’il y ait une harmonie de groupe, et éviter les éléments perturbateurs. Il y a donc une forme de sélection. Par exemple, Kaz, un guérisseur et exorciste japonais, a souhaité construire un voyage au Japon, dans les lieux où il a lui-même vécu son initiation, plus jeune. Il voulait y emmener ses élèves, dans une logique très cohérente avec son enseignement. Ce sont donc uniquement ses élèves qui participent. Tout cela repose sur un réseau que j’ai construit au fil des années. Aujourd’hui, c’est devenu assez fluide : les contacts viennent à moi naturellement, souvent par échange ou recommandation.

VA/ Il s’agit donc de voyages atypiques avec une certaine exigence même auprès de vos clientèles.

Tout à fait, Arakis n’est pas une agence de voyage classique, avec un business plan centré sur le chiffre. C’est clairement une mission. Les gens viennent à moi, et je pense que c’est parce que je suis aligné avec cette démarche. C’est assez incroyable, parce qu’on m’a souvent dit que c’était un pari fou. Je combine beaucoup d’exigences : régénération, transformation des personnes… alors même que les gens voyagent moins. On m’a dit : « tu devrais faire du tourisme classique ». En réalité, ma particularité, c’est justement de faire l’inverse de ce que le marché demande. C’est ce qui fait ma différence. Notre site internet reflète aussi cela. C’est un pari assez audacieux. On comprend tout de suite que l’on n’est pas dans une agence traditionnelle. Aujourd’hui, j’essaie de trouver un équilibre : me faire connaître, sans pour autant tomber dans une logique de communication massive qui ne correspondrait pas à ce que je propose. Parce que si personne ne comprend vraiment la démarche, ou si je touche les mauvaises personnes, ça n’a pas de sens.

IDN – Mentawai repérage ©ARAKIS

VA/ Et comment vont les affaires, si je peux me permettre de demander, malgré tout :) !! ??

Notre progression est encourageante. La première année, j’ai organisé cinq groupes. Cette année, douze sont prévus. Mais, malgré tout, on subit les impacts du monde extérieur. Par exemple, la guerre en Iran a entraîné le report d’un voyage au Japon de 2026 à 2027. Les prix des billets d’avion avaient doublé, voire triplé. J’ai dû annuler également un voyage en Indonésie prévu pour mars : les vols passaient par Abu Dhabi, les prix ont explosé. En plus, il y avait une pénurie d’essence sur place. On ne pouvait pas garantir le retour du groupe en bateau, donc impossible de prendre ce risque. Au final, sur les 12 voyages prévus, 2 ont été reportés à l’année prochaine.

VA/ Le « Voyage en conscience », les expériences intérieures, cela peut bousculer en profondeur, est-ce parfois le cas ?

Quand je parle de “voyage en conscience”, l’idée est de combiner développement intérieur et voyage régénératif. Il y a une vraie phase de transformation, mais elle ne se limite pas au voyage. Pendant le voyage, on ne fait que “semer une graine” dans la tête des gens. Ils peuvent être bousculés, oui, mais pas perdus. Et ça me paraît essentiel. On vit une crise extrêmement profonde, qui va probablement conduire à des situations difficiles. C’est important, pour moi, d’amener les gens à se confronter à ces questions-là, parce qu’ils y seront confrontés tôt ou tard, parfois de manière brutale. Autant commencer à s’y préparer, à se poser. Alors, l’une des difficultés, c’est justement de créer quelque chose qui soit à la fois sécurisant, tout en amenant les participants à sortir de leur contexte habituel. Et encore une fois, l’idée ne se limite pas à la survie. Il y a aussi le contact avec les populations locales : les gens viennent pour découvrir d’autres cultures.

Stage de survie chez les Waoranis©ARAKIS

Par exemple, j’ai organisé un voyage en Équateur qui fonctionne très bien. Au départ, il répondait à une demande d’amis qui voulaient venir me voir là-bas. En le concevant, j’ai eu une révélation : j’ai compris que mon rôle n’était pas d’être un leader sur le devant de la scène, mais plutôt un passeur. J’ai une facilité à mettre les gens en lien, à décrypter des cultures différentes et à les rendre compréhensibles pour ceux qui les découvrent. L’agence de voyage est devenue mon outil pour faire cela, que ce soit dans les Andes ou en Amazonie. Dans ce type de voyage, les gens sont souvent bousculés. Ils découvrent des communautés qui vivent parfois dans des conditions difficiles, mais aussi avec une forme d’harmonie. Et ça questionne énormément. Pendant le voyage, j’ajoute aussi des éléments : des jeux, des défis, pour les aider à comprendre concrètement ces modes de vie, et surtout à réfléchir à ce qu’ils peuvent ramener chez eux. L’idée n’est jamais d’être dans le jugement, mais plutôt dans un effet miroir : rencontrer des personnes qui voient le monde autrement. Par exemple, certaines pratiques comme les offrandes à la Terre, très présentes dans les Andes, amènent des questionnements : pourquoi avons-nous perdu ces liens ? Quelles en sont les conséquences aujourd’hui dans notre société ?

VA/ Des voyages qui transforment et des voyageurs transformés au retour ?

Certains de mes clients ont mené une vie très classique : grande école, carrière réussie, ils ont gravi les échelons, bien gagné leur vie, une maison en banlieue parisienne, des enfants… Et puis, tout à coup, vers 40 ou 50 ans, arrivent les questions : qu’est-ce que j’ai fait de ma vie ? Est-ce que c’est vraiment ça que je voulais ? Après le voyage et ces expériences, certains participants recréent chez eux des espaces symboliques, comme des autels d’offrandes. Pas pour copier un rituel à l’identique, mais pour intégrer une intention : remplacer certains automatismes du quotidien, comme regarder son téléphone au réveil, par une forme de reconnexion, par exemple en prenant conscience que l’on vit grâce à l’oxygène des plantes, à l’eau, à la nature. Ce sont des choses simples, mais qui changent le regard et la relation aux autres êtres.

VA/ Comment conciliez-vous cette dimension spirituelle du voyage avec les attentes plus classiques des voyageurs (confort, sécurité, organisation) ?

Sur un voyage de deux semaines, on ne va pas aller tout le temps dans des endroits trop rustiques, avec obligation de se laver à la rivière ou des toilettes très basiques. Je le fais par petites séquences, de manière ponctuelle. La construction de mes circuits n’a rien à voir avec celle de la plupart des tour-opérateurs. J’ai un objectif : la transformation. Et pour y répondre, je construis un fil rouge qui va crescendo. Je dois donc choisir des lieux, des personnes et des expériences qui servent et d’identifient à cet objectif. En ce moment, je travaille sur deux nouveaux voyages, l’un au Mexique, l’autre au Bénin. Cela fait déjà quatre mois que je suis dessus. Je ne suis pas dans une logique de rentabilité immédiate : je laisse les choses vivre. Je ne veux pas fonctionner comme une entreprise classique.

San-Clemente©ARAKIS

VA/ J’imagine que le tourisme « responsable » ou « durable » est inhérent à votre démarche.

Si on veut changer le monde, il faut se confronter à des personnes qui ont envie de le changer, et qui déconstruisent un peu ce qui paraît évident aujourd’hui. Ainsi, quand je fais mes choix d’acteurs et de lieux, je sélectionne des endroits où les propriétaires ont déjà fait un choix de vie différent. Je ne vais évidemment pas choisir une chaîne d’hôtels, ce serait complètement contre-intuitif. Je ne peux pas non plus construire des voyages avec trop de transports. Toutefois, dans mes voyages, il y a toujours un avion : je ne peux pas le supprimer totalement. Ma seule stratégie, c’est de compenser en fin d’année, en finançant des projets dont je connais la pertinence et l’impact réel. Mais je ne fais pas ça de manière théorique ou via des systèmes abstraits du type “un euro par voyage = compensation”. Ayant travaillé sur ces sujets, je sais combien certaines approches dites “green” sont parfois inefficaces. En Équateur, je peux soutenir des projets concrets comme l’accès à l’eau dont je vois directement l’impact, notamment face aux sécheresses. Je suis dans quelque chose de tangible. 

Dans le choix des acteurs, je privilégie aussi des endroits où l’on mange local, avec des produits issus de la proximité, et non des produits importés. J’essaie de m’orienter vers des personnes ou des projets qui ont une véritable démarche de régénération des écosystèmes. Je vais surtout dans des communautés, pas n’importe lesquelles. L’idée est l’immersion, et d’apprendre aux voyageurs à écouter ces populations, qui sont parfois plus pauvres matériellement, mais qui ont souvent préservé des systèmes de valeurs dont nous pourrions nous inspirer. On n’est pas là uniquement pour prendre, mais aussi pour donner. Comprendre pourquoi ils font les choses ainsi, comment ils vivent. À chaque fois, il faut laisser de l’espace, ne pas tout programmer. L’aventure se joue justement dans ce qui n’est pas totalement verrouillé. Le principe même du voyage de découverte n’est pas possible si tout est entièrement planifié et empaqueté à l’avance. Enfin, je propose aussi des voyages en France, qui sont intéressants, même s’ils n’ont pas le même effet “démultiplicateur” que des expériences à l’autre bout du monde.

Cérémonie dans les Andes©ARAKIS

VA/ Comment se passe le contact entre les communautés locales et vos voyageurs ?

Je n’ai jamais eu de soucis, justement parce que l’on sélectionne les gens en amont. Récemment, nous nous sommes rendus en Colombie, après de groupes Kogi et Arhuaco, des populations assez déroutantes avec des pratiques évoquant parfois certaines traditions asiatiques. C’est un peuple que j’ai trouvé extrêmement développé sur le plan spirituel, très cohérent, très homogène. Ils ne veulent pas du tourisme classique et n’acceptent que des personnes en démarche d’apprentissage. On a donc construit des voyages où le tourisme classique est interdit, et où les participants ne peuvent être acceptés que dans certaines conditions. Il y a une vraie posture anti-mépris du tourisme. Par exemple, il faut attendre parfois quatre heures avant de faire ce que l’on était venu faire. Ils ont cette idée qu’il faut “briser le moi”, le “moi-je”, l’ego.

Ils nous ont fait vivre un nettoyage des pensées négatives : des pratiques qui permettent de prendre conscience de ce que l’on porte en soi, et qui peut poser problème dans notre société. On pense à ses pensées négatives, puis on les dépose symboliquement dans la terre pour les purifier. On se retrouve dans un groupe qui travaille la patience, et il n’y a eu aucune plainte, malgré le fait qu’on ait « perdu du temps », passé quatre heures à attendre. Le voyage a eu un succès énorme. Les « indigènes » (terme consacré) nous ont également emmenés dans des lieux cachés, inaccessibles au public, accompagnés par un chaman de leur culture. On vit beaucoup d’expériences, mais dans une manière saine, et une fois que les règles ont été acceptées, dans le respect des codes locaux. Ils nous ont dit : « Nous ne savions pas que les Blancs pouvaient être autre chose que des touristes. » J’ai eu le sentiment qu’on était dans le vrai en faisant cela. Bien sûr, il y a des limites : on reste des visiteurs malgré tout, mais on s’est rapproché de quelque chose de beaucoup plus authentique.

Cérémonie dans les Andes©ARAKIS

VA/ A l’heure où le concept de tourisme régénératif est de plus en plus utilisé en Occident, vous avez à cœur de promouvoir un tourisme qui porte des valeurs de régénération et de développement durable. Qu’est-ce que cela signifie concrètement pour Arakis ?

En ce qui concerne le régénératif, il y a deux approches. Une approche plutôt intellectualisée, liée au développement durable, qui s’est surtout préoccupée de l’impact du tourisme. Une approche plus concrète. On constate aujourd’hui que le monde se dégrade, ce qui rend nécessaire une logique de régénération : restaurer des endroits dégradés, abîmés, y compris sur le plan de la vie animale et des écosystèmes. Pour moi, le tourisme régénératif consiste donc à choisir des acteurs et des partenaires qui sont engagés dans des pratiques permettant de protéger les environnements, voire de les restaurer. Mais ce n’est pas uniquement environnemental. Dans les expériences avec les peuples autochtones, on est aussi confronté à une autre lecture du monde. On vient d’un héritage colonial lourd, avec un inconscient collectif encore très présent, parfois teinté de représentations du type « plus primitifs que nous ». Et pourtant, quand on les côtoie, on découvre une conception du monde beaucoup plus équilibrée, une autre manière de l’exprimer et de l’envisager, qui n’est pas du tout dans un cadre scientifique classique, mais beaucoup plus intuitif.

IDN – Mentawai repérage©ARAKIS

Les neurosciences montrent d’ailleurs que l’intuition et la perception sont parfois plus importantes que le mental. Chez nous, le mental est souvent utilisé comme outil principal, dans une approche très analytique. Et c’est là qu’on a créé une forme de déséquilibre, qui participe aussi à la destruction de la planète. Par exemple, chez certains peuples indigènes, on peut entendre : quand tu veux savoir à quoi sert une plante, tu demandes à la plante. Cela peut sembler simple, mais cela traduit une autre relation au vivant, une attention qui requière de la patience. Dans une véritable démarche de régénération, il existe encore beaucoup de sociétés animistes ou de cultures qui ont conservé ces autres façons de voir le monde. Et lorsque l’on est dans une écoute réelle, on comprend que personne ne détient la vérité : elle est multiple. Les peuples autochtones jouent donc un rôle important dans cette logique de préservation des écosystèmes. Et il y a aujourd’hui quelque chose à réapprendre de ces façons d’être au monde. Pour moi, le tourisme peut justement faire le lien entre ces différentes dimensions. C’est précisément là que je relie régénération et transformation : ces deux notions vont ensemble, elles ne sont pas séparées.

VA / Une dernière chose à nous confier ? Un souhait pour le monde de demain ?

L’important, c’est de retrouver une forme de spiritualité, et de comprendre que notre perception du monde est filtrée par nos sens. Il est intéressant de côtoyer des personnes qui ont ce lien-là, sans s’engouffrer dans un “New Age” tous azimuts. La question, c’est surtout d’avoir une ouverture d’esprit : accepter qu’il existe des choses que l’on ne voit pas, que l’on n’entend pas. Il est probable que des choses se passent dans cet espace invisible, même si elles ne sont pas directement accessibles à nos sens.

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Aller plus loin : Voyages en conscience et expériences introspectives | Arakis

Arhuacos-Colombie©ARAKIS

ARAKIS, se transformer par le voyage | ©VOYAGEONS AUTREMENT
Par Geneviève Clastres
Auteur et journaliste indépendante spécialisée sur le tourisme durable et le monde chinois, Geneviève Clastres est également interprète et représentante de l'artiste chinois Li Kunwu. Collaborations régulières : Radio France, Voyageons-Autrement.com, Monde Diplomatique, Guide vert Michelin, TV5Monde, etc. Dernier ouvrage "Dix ans de tourisme durable". Conférences et cours réguliers sur le tourisme durable pour de nombreuses universités et écoles.
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