Marcher sous les géants : ce que Francis Hallé nous laisse pour repenser le tourisme en forêt
Francis Hallé nous a quittés, mais les forêts qu’il a défendues continuent de nous parler. À travers son regard de botaniste et de passeur du vivant, je vous invite aujourd’hui à ralentir, à écouter la forêt autrement et à repenser leurs pratiques. Entre héritage, récits et espoir, la philosophie de Francis Hallé nous éclaire sur les chemins d’un tourisme plus humble, capable de protéger sans posséder.

Petit lexique vivant des forêts
Avant de parler de pratiques touristiques, un détour s’impose. Car la forêt n’est pas un mot simple. Elle est un empilement de récits, de sciences, de projections. Et selon ce que l’on nomme, on n’agit pas de la même manière.
D’où vient le mot « forêt » ?Le terme vient du latin foris, qui signifie « dehors », « à l’extérieur ». La forêt est d’abord ce qui se situe hors de l’espace domestiqué, hors des villes, hors des cultures. Longtemps perçue comme un espace sauvage, inquiétant ou refuge, elle a progressivement été rationalisée, exploitée, aménagée.
La forêt primaire désigne un écosystème forestier n’ayant jamais été exploité, ni fragmenté, ni artificialisé. Elle est rare (extrêmement rare en Europe) et précieuse non parce qu’elle serait « plus belle », mais parce qu’elle est plus complexe, plus lente et plus autonome. Les arbres morts y restent au sol, les cycles biologiques s’y déploient librement, la biodiversité y atteint un niveau de sophistication remarquable.
Exemple : les dernières forêts primaires des Carpates ou de Scandinavie, souvent citées par Francis Hallé, incarnent ce temps long radicalement incompatible avec nos cycles politiques, économiques ou touristiques.

La forêt vierge, souvent confondue avec la forêt primaire, renvoie davantage à une représentation qu’à une catégorie scientifique stabilisée. Elle évoque une nature intacte, idéalisée, parfois fantasmée. À l’inverse, les forêts anciennes ou matures ont connu des usages humains (exploitation, pâturage, sylviculture) mais ont retrouvé, avec le temps, des structures écologiques riches et diversifiées. Elles constituent aujourd’hui l’essentiel des forêts françaises à haute valeur écologique.
Exemple : certaines hêtraies ou chênaies anciennes du Massif central ou du Jura, longtemps exploitées puis laissées en libre évolution, offrent aujourd’hui des paysages forestiers d’une grande maturité écologique, tout en restant accessibles au public.
La forêt galerie, enfin, borde les cours d’eau. Linéaire et fragile, elle joue un rôle clé dans la régulation climatique, la qualité de l’eau, la biodiversité et la structuration des paysages. Elle rappelle que la forêt n’est jamais isolée : elle est relationnelle, connectée, systémique, intimement liée aux sols, aux rivières et aux usages humains.
Exemple : la forêt galerie de la Leyre, dans les Landes de Gascogne, constitue un corridor écologique majeur au cœur d’un territoire largement marqué par la sylviculture intensive.
Ces termes (et surtout leur compréhension) ne sont pas neutres. Ils conditionnent les usages touristiques, les récits proposés aux visiteurs, les seuils d’acceptabilité de la fréquentation et, in fine, les choix de développement territorial. Pour les acteurs du tourisme durable, nommer la forêt, c’est déjà prendre position.
Francis Hallé ou l’art de regarder la forêt autrement
Francis Hallé n’était pas seulement un botaniste. Il était un passeur de verticalité, un homme qui nous a appris à lever les yeux. En explorant la canopée, il a déplacé notre regard : la forêt n’est pas seulement ce que l’on traverse, mais ce qui nous surplombe, nous dépasse, nous précède.
Son combat pour les forêts primaires européennes, porté notamment à travers l’Association Francis Hallé pour la forêt primaire, repose sur une idée simple et profondément subversive : laisser faire. Laisser des forêts évoluer sans projet, sans aménagement, sans valorisation. Accepter qu’une partie du vivant échappe à toute logique de service.
Dans sa conférence Faire renaître une forêt primaire en Europe (TEDxPoitiers), Hallé assume le mot « utopique ». Non comme un rêve naïf, mais comme un horizon politique. Une boussole. Une limite posée à nos appétits d’aménagement.
Quand la forêt devient expérience touristique
La forêt est déjà au cœur de nombreuses pratiques touristiques dites « durables ». Elles le sont lorsqu’elles reposent sur la sobriété des aménagements, la lenteur des usages, l’expérience sensible et immersive du visiteur et une fréquentation compatible avec les capacités écologiques des milieux. Dans l’esprit de Francis Hallé, ces pratiques gagnent à considérer la forêt non comme un décor à activer, mais comme un sujet vivant à respecter, dont l’autonomie prime sur l’animation.
Sylvothérapie et bains de forêt : se soigner sans instrumentaliser
La sylvothérapie et les bains de forêt traduisent une quête contemporaine de reconnexion, de soin et de lenteur. Ils répondent à des besoins bien réels (fatigue urbaine, surcharge cognitive, crise du sens) et peuvent, lorsqu’ils sont sobres et encadrés, encourager une relation plus attentive au vivant. La question demeure toutefois délicate : la forêt devient-elle un dispositif thérapeutique au service de l’humain, ou reste-t-elle un sujet à part entière ?
Exemple : le programme Ardenne Transition Durable (Ardenne Good Life) s’inscrit dans une approche territoriale où le bien-être humain est pensé avec les écosystèmes, et non contre eux, en limitant l’équipement et en privilégiant l’éducation à l’environnement.

Arbres remarquables : entre repères territoriaux et retenue
Les arbres remarquables, labellisés, cartographiés et mis en récit, participent à l’attractivité des territoires. Ils sont des repères, des symboles, parfois des fiertés locales. Dans une lecture inspirée par Hallé, leur valorisation gagne à rester discrète : informer sans surexposer, protéger sans spectaculariser. La mise en visibilité interroge en permanence la frontière entre protection et mise en scène, une frontière que les professionnels doivent apprendre à gérer avec finesse.
Balades forestières et récits : renouer avec l’imaginaire
Les balades forestières nourries de légendes, de récits et de patrimoines immatériels offrent une voie plus narrative. Elles rappellent que la forêt a toujours été habitée symboliquement : lieu de peur, d’initiation, de transformation, de culte, … Ici, le tourisme peut redevenir un art du récit plutôt qu’un empilement d’activités.
Exemple : la forêt de Brocéliande, à travers des parcours contés et des médiations culturelles, montre comment le récit peut primer sur l’équipement et inviter à une expérience plus respectueuse des lieux.

Des pratiques révélatrices de notre rapport au vivant
Toutes les formes de tourisme en forêt ne se valent pas. Elles révèlent, en creux, la manière dont nous nous situons face au vivant : observateurs attentifs, usagers prudents ou exploitants pressés.
Certaines pratiques peuvent reposer sur une posture d’observation et d’apprentissage. L’observation de la faune et de la flore, la cueillette raisonnée de champignons ou certaines formes de tourisme scientifique invitent à ralentir, à connaître avant d’agir, à accepter l’incertitude du vivant. Lorsqu’elles sont encadrées, limitées et ancrées localement, ces pratiques prolongent l’appel de Francis Hallé à regarder avant d’intervenir, à considérer la forêt comme un système complexe plutôt qu’un support d’activités.
D’autres usages relèvent d’une relation d’usage plus directe, parfois ambivalente. La chasse (dans sa forme cynégétique touristique) ou certains loisirs de pleine nature peuvent participer à des équilibres territoriaux, économiques ou écologiques, à condition d’être strictement régulés, inscrits dans une connaissance fine des milieux et acceptés socialement. Leur durabilité ne tient alors ni à leur image, ni à leur tradition, mais à la justesse de leurs seuils et à la clarté de leurs finalités.

Enfin, certaines formes de loisirs d’aventure ou d’équipements dédiés (accrobranche, resorts, infrastructures standardisées, …) interrogent plus frontalement la compatibilité entre forêt et logique de divertissement. Lorsqu’ils privilégient l’intensité, la rentabilité ou la déconnexion du milieu, ils tendent à réduire la forêt à un décor fonctionnel, en tension avec l’idée même de forêt vivante défendue par Hallé.
Pour les pros du tourisme, l’enjeu n’est donc pas de trancher entre le « bon » et le « mauvais » tourisme forestier, mais d’interroger en permanence la posture adoptée, les limites posées et la place accordée au vivant. Car la forêt ne peut rester un milieu habitable qu’à la condition de ne pas être pensée uniquement comme une expérience à consommer.
Ce que Francis Hallé nous oblige à repenser
L’héritage de Francis Hallé n’est pas un mode d’emploi. C’est une exigence. Celle d’une humilité radicale face à la complexité du vivant, qu’il n’a cessé de rappeler tout au long de sa vie de chercheur et de passeur.
Il nous oblige d’abord à accepter que tout ne soit pas aménageable. Que certaines forêts n’aient ni vocation pédagogique, ni fonction touristique, ni rentabilité attendue. Des forêts sans sentiers, sans panneaux, sans dispositifs d’interprétation. Des forêts laissées au temps long, à la libre évolution.
Il nous oblige ensuite à sortir d’un tourisme de la maîtrise. Un tourisme qui explique, qui balise, qui sécurise, parfois jusqu’à neutraliser toute altérité. Face à la forêt, l’humilité devient une compétence professionnelle à part entière : accepter de ne pas tout dire, de ne pas tout montrer, de ne pas tout contrôler.
Enfin, il invite le tourisme durable à changer de posture. Moins opérateur, plus gardien discret. Moins producteur d’expériences, plus médiateur culturel. Moins dans l’animation, plus dans la retenue.
Non pour renoncer au tourisme en forêt, mais pour rappeler que la forêt n’existe pas d’abord pour être visitée.

Francis Hallé nous laisse une question ouverte, radicale : Et si le tourisme de demain se jugeait aussi à sa capacité à laisser des espaces tranquilles ?
Marcher sous les géants, ce n’est pas seulement entrer en forêt.
C’est accepter, collectivement, de ralentir, de s’effacer parfois, et de reconnaître que la forêt n’a pas besoin de nous pour exister, mais que nous avons, plus que jamais, besoin d’elle pour rester habitables.
Pour aller plus loin
- Faire un don ou adhérer à l’association Francis Hallé
- Plaidoyer pour l’arbre de Francis Hallé
- Le Radeau des Cimes de Francis HALLÉ, Gilles EBERSOLT, Dany CLEYET-MARREL et Olivier PASCAL
- Le Génie de la forêt de Vincent Zabus et Francis Hallé
- Découvrir les arbres de Ernst Zürcher
- L’intelligence des arbres peut-elle nous sauver ? Interview d’Arthur Auboeuf pour Team for the planète (émission Pisser sous la douche ne suffira pas).
- La terre au carré avec Francis Hallé « on ne défend bien que ce que l’on a appris à aimer » (rediffusion du 2 janvier 2026) – France Inter

Par Caroline Le Roy
Bretonne et fière de l'être, j'ai toujours été sensible aux enjeux du développement durable tant dans mon bénévolat associatif que sur mon rapport à la nature. J'ai pu évoluer dans le réseau des parcs naturels régionaux où j'ai eu la chance d'accompagner des acteurs touristiques du changement. Ma sensibilité a rapidement évolué en engagement puis en militantisme. Mon défi professionnel est de développer un tourisme respectueux de la planète et des hommes grâce à l'accompagnement et le conseil aux professionnels sur les nouvelles tendances touristiques et sur les attentes des clientèles toujours plus exigeantes. Enfin je souhaite faire prendre conscience d'une conciliation possible entre transition environnementale et besoin client appliquée au tourisme et au quotidien. Je suis actuellement en préparation d'une thèse doctorale sur le vaste (mais non moins passionnant) sujet de la performance environnementale du tourisme.
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