La low-tech peut-elle réinventer le tourisme ?
Et si la low-tech n’était pas un supplément d’âme du tourisme durable, mais un cadre pour repenser en profondeur notre manière de voyager ? Rencontre avec Clément Chabot, co-fondateur du Low-tech Lab et président de Virage Commun (alternatives low-tech à travers le design et l’ingénierie).

Bifurquer pour retrouver prise
Ingénieur de formation, Clément Chabot a évolué dans l’industrie aéronautique. Quelques années au cœur d’un système technologique sophistiqué, performant, mondialisé. Puis une bifurcation. Un master en design de transition aux Beaux-Arts de Brest et une interrogation simple et radicale : pour quel futur travailler ?

Ce déplacement n’est pas un rejet de la technique. C’est une remise en question du rapport que nous entretenons avec elle. En Colombie, au contact d’écovillages cherchant l’autonomie en eau et en énergie, il observe des pratiques sobres, adaptées, ancrées dans un territoire. En 2016, il co-fonde l’aventure du Low-tech Lab et participe à l’expédition du Nomade des Mers, qui explore des solutions techniques simples dans la ceinture tropicale.
La low-tech n’y est jamais figée en définition. Elle se construit par l’exploration et l’expérimentation. Aller voir ailleurs. Tester en situation. Documenter. Témoigner. Assumer aussi une dimension sensible, au-delà des chiffres et des raisonnements rationnels.
Ce qui importe n’est pas tant l’objet que le rapport à la Technique (avec un grand T). Une cuillère peut être moins low-tech qu’un un ordinateur selon le coût social, écologique et relationnel qu’elle implique. La question centrale devient alors celle de l’aliénation : à quel moment la technique nous dépossède-t-elle de notre capacité à comprendre, choisir, agir ? À quel moment cessons-nous d’être responsables de nos outils pour devenir dépendants d’eux ?

Tourisme, vitesse et aliénation douce
Le tourisme condense les tensions de notre époque. Mobilités rapides, plateformes numériques, logistiques invisibles, consommation d’expériences. « Un mini-monde accéléré ».
Dans ce système, la technique est omniprésente mais rarement interrogée. Elle organise les flux, simplifie les choix, promet l’accessibilité totale. En retour, elle produit une forme d’aliénation douce (lire Ivan Illich) : perte de prise sur les infrastructures qui nous transportent, invisibilisation des chaînes de valeur, naturalisation de la vitesse.
La low-tech ne propose pas de ralentir par posture esthétique. Elle interroge la vitesse juste. Ralentir pour retrouver de la résonance avec un territoire, un collectif, une saison. Ralentir pour percevoir ce qui se joue derrière les services consommés.

Et le tourisme offre un paradoxe intéressant. Dans le quotidien, les marges de transformation sont faibles. Les habitudes sont ancrées, les contraintes fortes. Le voyage, lui, ouvre une brèche. Il crée un décalage. Une suspension temporaire des normes. Ce décalage peut devenir un espace d’expérimentation de pratiques plus soutenables.
Mais si le voyage reste guidé par l’intensité, la « to do list » et la maximisation des expériences, il reproduit les logiques d’aliénation qu’il prétend suspendre. La low-tech invite alors à déplacer le regard : moins d’accumulation, plus d’attention.
Voyager léger : sobriété plutôt que performance
Voyager léger ne signifie pas optimiser son équipement ou posséder le vélo neuf à la mode. L’industrie du voyage alternatif peut, elle aussi, reconduire les logiques consuméristes : nouveautés permanentes, gadgets, injonction à la performance (et tomber dans les dérives : relire mon billet psycho « est-ce que les touristes vont bien ? »).

Clément insiste sur ce point. Il ne s’agit pas d’une quête de légèreté spectaculaire mais d’une sobriété cohérente. La tentation d’acheter du neuf, de se justifier par la « bulle touristique », est forte. Pourtant, le véritable déplacement est intérieur : accepter que l’ancien fasse le travail, renoncer à l’optimisation permanente, retrouver une autonomie de jugement.
Le voyage devient alors un processus plutôt qu’une destination. Aller vers plutôt qu’arriver à. Accepter l’imprévu, l’effort, la météo défavorable, les rencontres inattendues. Sortir de son confort pour mieux en comprendre la valeur. Grandir par le dépaysement.
Cette sobriété n’est pas privation. Elle est densité. Elle remet en circulation des liens : avec soi, avec les autres, avec le territoire traversé.
Territoires, récits et imaginaires en commun
Un territoire touristique low-tech ne se résume pas à quelques infrastructures vertes. Il se construit dans la mise en récit de ce qui le façonne : ses habitants, ses savoir-faire, ses tensions, ses ressources.
La low-tech ne fournit pas non plus de « business canevas » universel. Elle invite à complexifier, à rendre visibles les chaînes de valeur, à comprendre d’où viennent les biens et les services consommés. Elle s’oppose au superficiel en proposant une mise en sens.
Ce travail est profondément commun. Il engage des organisations, des associations, des collectivités, des citoyens. Il suppose une démocratie technique : ne pas tout maîtriser, mais ne plus se sentir impuissant face aux choix technologiques qui structurent nos vies. Sortir de l’aliénation consiste moins à tout savoir faire qu’à oser questionner les modèles, leurs impacts et les imaginaires qu’ils véhiculent.
Car au fond, la low-tech est aussi une affaire d’imaginaires. Quels récits rendons-nous désirables ? Quels futurs racontons-nous ? Continuer à valoriser la vitesse, l’accessibilité illimitée et la croissance des flux, ou investir des formes de lenteur habitée, de convivialité, de résonance collective ?

Voyager léger ne consiste pas à réduire le poids de son sac. C’est alléger notre dépendance à des systèmes techniques qui nous dépassent, pour retrouver une capacité d’action partagée.
C’est transformer le tourisme en espace d’apprentissage sensible et collectif, où la technique redevient un moyen et non un horizon.
Ressources et pépites
- Site du low-tech lab
- Rapport d’expérimentation « vers un territoire low-tech »
- Tuto low-tech sur Youtube
- Ateliers labo-fiction « Bâtir aussi » d’Antémonde
- Engin solaire à pédale et projet Soletta par Virage Commun (le labo créé par Clément) et lire son manifeste « tourisme durable, transition et aventure initiatique »
- Voir « Low-tech le film »
- Lire « Low-tech, repenser nos technologies pour un monde durable » écrit par Clément et les « zinzins »
- Regarder (et se marrer) Swan Périssé dans « Y a plus de saison » et expérience de l’appartement du futur avec Corentin de Chatelperron (probablement l’épisode le plus drôle).
- Série docu « L’appart du futur » (projet Biosphère urbaine)


Par Caroline Le Roy
Bretonne et fière de l'être, j'ai toujours été sensible aux enjeux du développement durable tant dans mon bénévolat associatif que sur mon rapport à la nature. J'ai pu évoluer dans le réseau des parcs naturels régionaux où j'ai eu la chance d'accompagner des acteurs touristiques du changement. Ma sensibilité a rapidement évolué en engagement puis en militantisme. Mon défi professionnel est de développer un tourisme respectueux de la planète et des hommes grâce à l'accompagnement et le conseil aux professionnels sur les nouvelles tendances touristiques et sur les attentes des clientèles toujours plus exigeantes. Enfin je souhaite faire prendre conscience d'une conciliation possible entre transition environnementale et besoin client appliquée au tourisme et au quotidien. Je suis actuellement en préparation d'une thèse doctorale sur le vaste (mais non moins passionnant) sujet de la performance environnementale du tourisme.
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