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Réinventer la nature en ville !

| Publié le 1 mai 2026
           

Face à l’urgence climatique, la nature en ville n’est plus un simple décor mais un enjeu profondément politique. L’ouvrage de Marjorie Musy, Gaëlle Aggeri et Christine Aubry « Réinventer la nature en ville » défend une idée forte : la transformation des villes passera autant par les sols que par les liens entre acteurs. Il insiste notamment sur la nécessité de décloisonner : élus, techniciens, scientifiques et habitants doivent co-construire les projets. Sur le papier, cette gouvernance partagée semble évidente. Sur le terrain, elle reste souvent fragile, freinée par des logiques institutionnelles encore très verticales. Quand la science s’empare du sujet de la nature en ville et nous embarque dans un rêve éveillé : la ville de demain en pleine construction ! Regard et dialogue entre un ouvrage et une entrepreneuse éclairée.

Par Emilie Bourgouin.

« La nature en ville » dans l’œil de l’entrepreneuse

L’ouvrage « Réinventer la nature en ville » de Marjorie Musy, Gaëlle Aggeri et Christine Aubry aborde toutes les thématiques clefs au fil des chapitres, de la gestion de l’eau à la « biodiversité ordinaire qui reprend sa place selon une logique de continuité du vivant » ou la santé qui en passant par la gestion des sols qui « bioclimatise les quartiers par une nature de proximité ». Cet état de l’art factuel, documenté, est une bible pour tous les acteurs souhaitant s’inspirer sur ce qui est mis en place par les collectivités. Cette lecture incontournable permet de mettre en lumière les expérimentations et réalisations concrètes avant et afin de se lancer.

Eclairée par mon regard d’entrepreneure du vivant, je tiens à souligner ce réseau de l’invisible que ce travail met en exergue, tous ces acteurs, ces praticiens de terrain, ces petites mains qui sont ici valorisés. Les initiatives citoyennes, comme celles que nous expérimentons avec Liane de Rue et le collectif des Lianes, ne sont pas seulement des projets de végétalisation, mais des espaces d’apprentissage collectif où la nature est notre enseignement, où se réinvente concrètement le pouvoir d’agir…

Mieux vivre en ville

En tant qu’habitante parisienne, les questions que je me pose sont : quelle est la ville dans laquelle j’ai envie de vivre ? A quoi ressemble-t-elle ? Quel environnement ? Quel cadre ? Quels sont les éléments qui feront que ma vie sera plus douce ? Plus agréable ? Qu’en sortant de chez moi j’aurai envie de sourire ? La notion de désirabilité qu’on retrouve à plusieurs reprises dans l’ouvrage est très en vogue chez les urbanistes. Ces interrogations me suivent depuis plusieurs années, depuis que j’ai décidé de sauter le pas et de m’investir sur ce territoire sur lequel je vis, au-delà de la porte de mon appartement ou de mon immeuble.

En ce qui me concerne, ma première motivation a été le beau. Embellir, apporter un confort et une esthétique visuelle… en commençant tout petit : de pieds d’arbres jonchés de déchets à des petits parterres fleuris. Et puis, en passant mon temps dans la rue, la grande vague des rencontres et du lien social m’a envahie ; la magie de découvrir qu’en tant qu’habitante je pouvais agir sur l’espace public, que la ville me confiait 9m² de terre grâce au permis de végétaliser a révolutionné ma vision de la ville. J’avais découvert la démocratie participative et citoyenne.

La nature en ville est-elle un oxymore ?

Toutefois, dans la mouvance des nouveaux récits, je vous propose un autre regard sur « cette nature en ville », une autre approche de la thématique avec une vraie remise en question sémantique : Qu’entendre par « nature » ? A l’image d’une fourmilière, nos villes ne sont-elles pas étonnamment « naturelles » puisque construites par les humains qui sont eux-mêmes par définition un pur produit de la nature ?

Nature en ville ou Ville-Nature ?  Lorsque Geneviève Clastres m’a proposé de lire et chroniquer cet ouvrage, j’ai tout de suite sauté sur l’occasion. Il existe aujourd’hui tellement peu de littérature sur le sujet que je me réjouissais de cette lecture ! Puis, en me repenchant sur le titre, les idées qui ressortaient des chapitres et mes réelles pensées profondes et authentiques, en me demandant vraiment ce que je pensais du sujet, une sourde révolte est doucement montée en moi : comment peut-on se permettre, nous humains une telle insolence ? Je m’explique.

Depuis une dizaine d’années, j’ai tenté d’apprivoiser mon environnement urbain ; le quartier, le fonctionnement de la mairie, les voisins, les commerçants, le pied d’arbre devant mon immeuble… j’y ai découvert un passage secret, un accès à un monde invisible, celui de la rue. La rue qui était jusque-là un terrain étranger, agressif, presque ennemi est devenue une partie de mon espace personnel. Puis petit à petit nous avons fait connaissance, j’ai appris à la connaitre et à l’apprécier. Depuis la rue a changé ma vie. Elle m’a apporté beaucoup de joies, de rencontres, de moments festifs, de rêves que j’ai pu réaliser, et au bout du compte, un métier avec la création de Liane de rue.

Quand je lis pour la première fois le titre « Réinventer la nature en ville » je me dis : « Enfin ! ». Évidemment, c’est le cœur des convictions de mon entreprise Liane de rue ! Mais quand je le lis une deuxième fois, je me dis : mais pour qui se prend-on ? Qui sommes-nous pour imaginer avoir un quelconque pouvoir de cet ordre ?

Des imaginaires opposés…

À la base, “nature” et “ville” reposent sur deux imaginaires opposés : la ville, artificielle, maîtrisée, minérale ; versus la nature, spontanée, autonome, vivante. Gaëlle Aggeri parle d’« ambiguïté sémantique ». En ce qui me concerne, j’en fais rire plus d’un avec Liane de rue… Quelle drôle d’idée, vouloir planter sur le trottoir…  Puis, cette audace hautaine et impudente : ré-inventer. Inventer à nouveau… Alors première nouvelle : nous les humains, nous n’avons rien inventé du tout en termes de nature ! Ce serait presque l’inverse, nous pourrions presque défendre la théorie que la nature nous a créé ! Je m’interroge ensuite sur le préfixe « Ré »… une volonté de faire mieux ? de refaire ? Comme si la nature en ville existait mais que grâce à notre toute puissance nous allions aller plus loin sur le sujet ?

Une autre chose me choque : la distance que nous mettons entre nous et la nature ! Et  toujours, ce sentiment de supériorité que nous pouvons avoir face au vivant… Scoop ! Nous SOMMES la nature ! Et nous n’avons aucun droit de gouvernance et d’autorité sur elle ! Un peu d’humilité ! Reprenons quelques (millions d’) années en arrière : on débarque sur une planète exclusivement occupée par la végétation, les minéraux, les animaux, on se met à cultiver et à ce moment-là notre rapport change (CF. Paradis Perdus de Eric-Emmanuel Schmitt), puis vient la construction des villes et aujourd’hui la prise de conscience que finalement la nature est indispensable à notre survie… Alors, on s’imagine que notre toute puissance humaine va la ré-intégrer dans nos espaces urbains voir même la « ré-inventer »?

Et que dire de ces grandes campagnes d’« Agriculture Urbaine » ? Un vrai défi pour les agriculteurs de survivre et d’être rentable alors qu’ils occupent des hectares de champs, comment s’imaginer que l’agriculture urbaine peut proposer des solutions à grande échelle économiquement pérennes au milieu de vos villes ? Une belle utopie…

Le Café Jardin, convivialité et travaux en commun rythment le lieu

La ville nature, un fantasme ?

Tout au long du livre, et notamment dans le chapitre des politiques vertes (devrais-je dire des « promesses » vertes ?), une série de locutions toutes aussi improbables les unes que les autres se succèdent.  « Construction de la nature en ville » « contribution de la nature en ville aux nouveaux paysages urbains », « ville-paysage », « villes-jardins » « ville verte », « quartiers fertiles » que de contradictions ! Que de fantasmes projetés pour faire rêver et embarquer nos esprits citadins enfermés dans le bitume vers une visualisation positive afin de nous faire rester en ville et de limiter l’exode rural… Alors que la réalité est tellement loin du compte.

Malgré les nombreux exemples recueillis par les coordinatrices tout au long de l’ouvrage (corridors écologiques, trames vertes, ceintures vertes péri-urbaine, plan canopée, quartiers-parcs,…) et les interviews de grande qualité, je ne peux m’empêcher d’ouvrir les yeux sur la réalité et de questionner la démarche et l’approche : est-on bien certain que nous abordons le sujet dans le bon sens ? Est-ce qu’il s’agit réellement de ré-inventer la nature dans les espaces urbains de façon maitrisée et contrôlée ou tout simplement de lui faire de la place pour la laisser revenir comme elle en a envie ? La question de l’ensauvagement est lié à notre besoin de contrôle. Quelle place est-on prêt à laisser au vivant ? Quel rôle de citadin souhaite-t-on devenir ?

Nantes Green Capital
Une friche devenue un espace vert très nature au coeur de la ville – © SR

Graines de jardin !

Laurence Baudelet-Stelmacher, éthnologue urbaine et co-fondatrice du mouvement des jardins partagés en France « Graines de jardins » depuis 2001 a fait un travail formidable que ses trois interviews qui ponctuent différents chapitres retracent de façon remarquable. Elle est une des pionnières de cette démarche avec ses contributions à la création du programme et de la charte Main verte en 2002. Son travail a porté sur les quartiers populaires et la possibilité, grâce aux jardins partagés, notamment pour des immigrés, de pouvoir transmettre leur savoir et une partie de leur culture. Elle évoque notamment la volonté pour tous de « reconquérir son territoire », ce qui fait écho à ma propre expérience. L’importance de se sentir bien là où on vit, le sentiment d’appartenance qui passe par la terre même en plein cœur de ville.

Les humains font partie du vivant, les villes sont des écosystèmes : la formule « nature en ville » c’est aussi la reconnaissance que le vivant est partout, même là où on l’a contraint. La tendance positive émergente du moment, qui est d’ailleurs un des axes forts du livre c’est la ville-éponge qui désigne une manière de concevoir la ville pour qu’elle absorbe, stocke et infiltre l’eau de pluie plutôt que de la rejeter. Elle s’appuie sur des sols vivants, des espaces végétalisés et des aménagements perméables pour limiter les inondations et rafraîchir la ville. C’est une approche qui transforme l’eau de contrainte en ressource, au service du climat et du vivant. Les recherches sur les sols urbains comme supports de nature sont pour moi indispensable à cette transformation de notre regard sur la nature en ville. Afin de permettre l’ensauvagement, il est primordial de commencer par préparer le terrain, c’est le cas de le dire. Un bon sol est la première brique indispensable afin d’accueillir le vivant. Le départ vers la ville de demain : l’anticipation des conditions d’accueil de la nature dans le milieu urbain.

En guise de conclusion 

Depuis une vingtaine d’année, cette volonté de rendre la ville plus verte a, par la force des choses, permis d’expérimenter de nouvelles façons de travailler entre élus, services et habitants : construction d’outils (étapes par étapes) comme les RDV sur le trottoir, concertations citoyennes, mise en place du budget participatif ; sans oublier les échanges informels… Et si le process de structuration de la végétalisation participative et citoyenne était une voie à suivre pour créer la ville de demain ? L’émergence d’une gouvernance partagée entre élus, habitants, associations, entreprises se diffuse petit à petit au cœur de tous les domaines de la gestion de la ville. Ces expérimentations permettent de créer des codes, des chemins, des raccourcis pour dialoguer… des ponts existent à présent, utilisons-les !

Ljubljana Ville Verte
©Ville de Ljubljana

A l’instar de la permaculture (et si la nature pouvait à nouveau nous servir d’exemple, nous inspirer ?) ; la démocratie participative et citoyenne de la nature repose sur l’idée que les habitants ne sont pas seulement usagers, mais co-acteurs des projets liés au vivant. Elle invite à croiser savoirs experts et savoirs d’usage pour décider ensemble de la place à donner à la nature en ville, mais aussi sa gestion et ses évolutions. Au-delà de la concertation, elle ouvre la voie à une relation plus sensible et responsable au vivant, où chacun contribue à en prendre soin et à lui laisser une place entière. Nous pouvons citer ici les ateliers du Parlement du vivant, une manière de repenser la décision collective en intégrant le vivant — humains comme non-humains — dans les débats.

Il s’agit donc de faire représenter les intérêts des sols, de l’eau, des plantes ou des animaux, souvent par des médiateurs ou des porte-voix. Cette approche invite à élargir la démocratie pour mieux prendre en compte les interdépendances et construire des décisions plus respectueuses du vivant. Je vous propose ici d’aller encore plus loin et de proposer dans vos groupes de travail une chaise « fictive » représentant cette part indispensable de nos éco-systèmes et de lui donner tour à tour la parole, comprendre ses besoins, ses mécanismes et ses freins. Repensons la hiérarchie dans sa globalité et prenons la défense d’une entité muette qui n’est là que pour nous faire vivre !

Par Emilie Bourgouin

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Réinventer la nature en ville,  Marjorie Musy, Gaëlle Aggeri et Christine Aubry, Les éditions Quæ, mars 2026.

Voir aussi : Liane de Rue.

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Réinventer la nature en ville ! | ©VOYAGEONS AUTREMENT
Par Geneviève Clastres
Auteur et journaliste indépendante spécialisée sur le tourisme durable et le monde chinois, Geneviève Clastres est également interprète et représentante de l'artiste chinois Li Kunwu. Collaborations régulières : Radio France, Voyageons-Autrement.com, Monde Diplomatique, Guide vert Michelin, TV5Monde, etc. Dernier ouvrage "Dix ans de tourisme durable". Conférences et cours réguliers sur le tourisme durable pour de nombreuses universités et écoles.
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