ChangeNOW 2026 : Timothée Parrique livre une critique frontale du capitalisme vert
Thèmatique : Éducation Initiative nationale Innovation Projet solidaire
Invité à ouvrir une table ronde sur les alternatives au capitalisme lors de ChangeNOW 2026*, Timothée Parrique, l’économiste qui a le vent en poupe et la croissance verte en horreur, a livré un discours frondeur histoire de secouer le cocotier de la green tech bien-pensante. Dès les premières minutes, le ton est donné : une accumulation de mots — soutenabilité, économie circulaire, énergie renouvelable, green tech, green invest, green innovation, CRDS – qu’il fustige de son humour grinçant : « Autant de mots typiques de ce genre d’événement. Des mots rassurants, un récit pour décideurs, une narration technofixeuse, qui laisse entendre que la technologie et l’investissement suffiront à résoudre les crises. » Mais derrière cette façade, le problème est nommé : une imposture, celle d’un capitalisme repeint en vert qui empêche de se poser les vraies questions et d’imaginer le monde autrement.

Le piège du langage : ce que l’on peut (et ne peut pas) imaginer
« Ralentir ou périr », « La décroissance et ses déclinaisons », on ne peut pas reprocher à Timothée Parrique de ne pas scander son mantra sur l’hypocrisie de la croissance verte, il est partout ! Ouvrages, articles, festival de journalisme, conférence au MK2, forums, déplacements dans des universités, il vient réveiller un auditoire qui semble s’être endormi au son des nouveaux récits d’un capitalisme qui fait l’affaire de beaucoup. Et pourtant, l’économiste le répète : « Le capitalisme vert prétend être la solution alors qu’il fait partie du problème. » Malheureusement, à force de tourner la tête de l’autre côté, on ne voit plus les choses telles qu’elles sont, ou, pour reprendre la métaphore utilisée lors de ChangeNow, « le monde que l’on voit dépend du langage que l’on utilise ». Autrement dit, notre manque d’imagination vient aussi des mots que l’on utilise et qui nous limitent. Aujourd’hui, nous sommes enfermés dans un cadre, le capitalisme, qui nous semble le seul possible car c’est le seul que nous connaissons. Et pourtant, il existe bien d’autres pistes à explorer… mais des pistes qui font peur aux décideurs car elles ouvrent des brèches dans l’imaginaire dominant et s’attaquent aux intérêts des puissants.
Cette crise qui court…
« Faut-il le rappeler ? La crise est là. Le diagnostic est brutal : nous sommes en situation « d’overshoot », une transgression létale des limites planétaires. Et pourtant, nous continuons avec une économie irresponsable : une responsabilité économique sans vision environnementale. Une non-responsabilité organisée. » Pointant du doigt le cœur du système, Timothée Parrique dénonce l’extractivisme, cette nature traitée comme « un buffet à volonté », ces ressources que l’on pompe sans limite comme si elles étaient infinies. La table ronde précédente avait justement pour invitée Nemonte Nenquimo, dirigeante waorani née en Amazonie équatorienne qui a mené son peuple à protéger près de 200 000 hectares de forêt tropicale contre l’exploitation pétrolière. Une victoire juridique historique et un précédent pour les droits des peuples autochtones dans toute la région. Et donc la démonstration que les choses peuvent changer, car finalement, à qui profite ce pillage insensé ?

Une élite prédatrice
Il y a des chiffres qu’il faut savoir répéter encore et encore. Car si le système va mal, c’est aussi parce que les richesses sont extrêmement mal distribuées. Un problème d’organisation ? D’accaparement plutôt. Quand une minorité cherche à devenir toujours plus riche. Les chiffres scandés par Timothée Parrique sont sans appel : 25% des plus riches consomment 72% des métaux, sont responsables de 65% des dégâts environnementaux. On pourrait ajouter ces données issues de son ouvrage « Ralentir ou Périr » : « En 2021, les 10% des ménages au monde les plus riches au monde possèdent 76% du patrimoine global et captent plus de la moitié de tous les revenus, soit 38 fois plus de richesses et 6 fois plus de revenus que la moitié la plus pauvre de l’humanité… » Une élite concentrée dans une quarantaine de pays riches qui capte non seulement les richesses mais s’arroge aussi le droit à polluer la planète puisque « les 10 % des plus riches à l’échelle de la planète sont responsables de la moitié des émissions totales de gaz à effet de serre. »
Sortir de cette course absurde
Alors que faire ? Comment sortir de cette course sans fin qui nous mène droit dans le mur ? Timothée Parrique avance une réponse en un mot : la décroissance. Souvent caricaturée et reléguée au rang d’utopie naïve, cette notion fait peur à beaucoup et pourtant, c’est un économiste qui l’explique : « Il est possible d’envisager une désescalade joyeuse de la production et de la consommation dans un système actuel qui repose sur une absurdité : faire comme si tout le monde pouvait courir aussi vite qu’Usain Bolt. » Le choix est alors posé de manière crue : « sauver le PIB ou sauver la planète » ? Le problème n’est pas seulement moral, il est structurel. Le piège du profit s’inscrit dans une logique destructrice, avec des entreprises créées pour maximiser leurs profits. Quand faire quand l’argent devient une fin en soi ? C’est à cet absurde paradoxe que Timothée Parrique s’attaque, dénonçant ce système qui pousse à produire toujours plus même s’il détruit nos conditions de vie et celles de nos enfants.

À quoi bon rendre écologique un système qui ne fonctionne pas ?
Pour Timothée Parrique, le constat est sans appel : les entreprises à but lucratif ne sont pas prêtes pour la transition écologique. Le capitalisme devient alors un jeu de Monopoly sans fin où l’objectif est d’accumuler encore et encore, sans possibilité de sortir du jeu. D’après lui, avant de « verdir » l’économie, il faut se poser une question simple : Pourquoi chercher à optimiser un système fondamentalement dysfonctionnel ? Avons-nous vraiment besoin d’un monde « moins pire » ? Pas vraiment. En revanche, un système qui fonctionne réellement, un système qui soit écologique, solidaire, communautaire est tout à fait envisageable, d’autant que de nombreuses alternatives sont déjà là.
Rendre visible l’invisible
On critique souvent les médias « mainstream » pour leur complicité avec le monde actuel, je tiens à rappeler ici qu’il existe également de nombreux médias qui se battent depuis des années pour rendre visible l’invisible, soit mettre en lumière tous ceux qui tentent d’inventer d’autres façons d’imaginer le monde. En ce sens, nous rejoignons Timothée Parrique quand il appelle à regarder ce qui existe déjà, c’est exactement notre ligne éditoriale quand nous écrivons depuis vingt ans sur les coopératives (Les Licoornes) et tant d’autres alternatives (Les Oiseaux de Passage, Fairbnb, etc.) dont Label Emmaüs, qui tenait un stand à ChangeNow. À l’image de la difficulté d’un média indépendant à trouver un modèle économique viable et à survivre au milieu de la cacophonie journalistique dominante, toutes ces alternatives sont souvent absentes du débat. Le monde préfère la tech et le numérique au solidaire et au coopératif. « Parce que le capitalisme impose une illusion : celle d’un choix unique. Comme si c’était le seul système possible. » Et pourtant l’imagination humaine n’a jamais été aussi féconde….

Post-croissance : ralentir sans perdre en qualité de vie
Depuis une vingtaine d’années, une question guide la recherche : comment ralentir l’économie sans diminuer la qualité de vie ? Pour Timothée Parrique, la réponse n’est pas la privation, mais la transformation : moins, mais mieux ! Dans son dernier ouvrage, il précise : « La décroissance jusqu’où ? Réponse : vers la « post-croissance », une économie stationnaire en harmonie avec la nature où les décisions sont prises ensemble et où les richesses sont équitablement partagées afin de pouvoir prospérer sans croissance ». Soit une quête frugale, mais plus riche de sens à imaginer avec des modèles vertueux dont les mots-clés sont coopératives, permaculture, réduction de la place centrale du travail dans nos vies, limitarianisme (fixer des limites – plancher et plafond – à la richesse), low-tech, économie du bien-être (exit le PIB comme seul indicateur), nouveaux outils de mesure (bien-être, soutenabilité, qualité de vie). Autant de propositions qui constituent un embryon d’économie alternative et des bases concrètes pour refonder un système économique.
En guise de conclusion…
« Avez-vous vraiment besoin de croissance ? » C’est ainsi que s’est achevée cette allocution, soit par quelques questions et assertions bien senties ! « Il est pourtant possible d’inventer d’autres systèmes. Certains fonctionnent déjà sans elle. L’important est de reprendre le pouvoir. Le pouvoir des mots, des choix, des envies. » Taquin, Timothée Parrique de conclure : La vraie question à se poser n’est pas : est-ce possible ? Mais plutôt : voulez-vous en parler ? Voulez-vous en faire partie ? Voulez-vous agir ? Car sinon, quel monde allez-vous construire ? Le problème de fond reste donc bien celui des choix collectifs sous-jacents aux trajectoires économiques contemporaines : celle des finalités de la production, de la répartition des richesses et des limites matérielles du système. Dans cette perspective, la crise écologique ne se réduit pas à un enjeu d’adaptation, mais engage une réflexion sur les structures mêmes de l’économie mondiale.
———– Aller plus loin ————
*Programme de ChangeNOW26 : Join changeNOW 2026 – ChangeNOW

Par Geneviève Clastres
Auteur et journaliste indépendante spécialisée sur le tourisme durable et le monde chinois, Geneviève Clastres est également interprète et représentante de l'artiste chinois Li Kunwu. Collaborations régulières : Radio France, Voyageons-Autrement.com, Monde Diplomatique, Guide vert Michelin, TV5Monde, etc. Dernier ouvrage "Dix ans de tourisme durable". Conférences et cours réguliers sur le tourisme durable pour de nombreuses universités et écoles.
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