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Les femmes de Ouistreham

| Publié le 25 avril 2022 • Mis à jour le 26 avril 2022 à 10h40
Thèmatique :  Acteur associatif   Monde   Portrait 
         

J’ai vécu une partie de mon adolescence à côté de Ouistreham. Pour aller au lycée à Caen, il fallait emprunter le pont de Bénouville plus connu sous le nom de Pegasus Bridge, héritage du débarquement. Au loin, il y avait le ferry, l’Angleterre et l’envie de partir qui me démangeait à chaque coup de corne. Dès que j’ai pu, j’ai pris ce ferry et je suis même restée de l’autre côté de la Manche pendant 15 ans. Quand j’ai lu Le Quai de Ouistreham de Florence Aubenas en 2010, j’ai ressenti un véritable choc. Je découvrais un autre Ouistreham, celui du « peuple d’en bas » ou plutôt des femmes d’en bas : celles qui restent à quai pour nettoyer le ferry et ne le prendront jamais. Parmi elles, la journaliste Florence Aubenas s’est immiscée. Avec elles, elle a travaillé dur. Elle voulait voir ce qu’était la crise, ce que Pôle Emploi vous proposait quand vous n’aviez qu’un bac et un trou de 20 ans dans votre CV parce que vous étiez avec un homme qui subvenait à vos besoins, et qui vous avait quittée. La journaliste avait décidé qu’elle arrêterait le jour où on lui offrirait un CDI : « Parmi les règles que je m’étais fixées, il y avait celle d’arrêter cette expérience dès qu’on me proposerait un contrat de travail définitif. Je ne voulais pas bloquer un emploi réel« . Mais, les autres, elles sont restées. Ravivée par le superbe film Ouistreham d’Emmanuel Carrère, sorti au début de l’année, l’expérience de Florence Aubenas m’a donné envie de parler de ces femmes, de leur labeur, de leur quotidien mais aussi de l’implication de la journaliste pour exposer la dureté et la précarité de leurs vies. 

Portraits des femmes du livre de Florence Aubenas : le quai de Ouistreham, et du film Ouistreham d'Emmanuel Carrère
Florence Aubenas © Domaine public

Les femmes d’en bas

« Tout le monde m’avait mise en garde. Si tu tombes sur une petite annonce pour aller bosser sur le ferry-boat à Ouistreham. Fais attention. N’y va pas. Ne réponds pas. N’y pense même pas ». On l’a prévenue Florence, mais faute de trouver autre chose, elle a fini par y aller. Pour 250 euros par mois, il s’agissait d’aller faire le ménage sur le ferry trois fois par jour, lorsque le bateau était à quai, entre deux vagues de passagers. Un job de m…., haché dans le temps et pour lequel il fallait une voiture. Aucun bus ne relie Caen à Ouistreham à ces horaires-là. Il fallait aussi faire du co-voiturage avant l’heure sinon toute la paye passait dans l’essence. Tandis que les voyageurs descendaient du ferry, les femmes de ménage entraient dans le ventre de la bête, à contre-courant avec leurs gilets rouges signalant leur appartenance au personnel. Et là, pas question de rigoler, il fallait être efficace, faire les cabines en des temps records. La cheffe d’équipe veillait. Dans le film d’Emmanuel Carrère, elle joue d’ailleurs son propre rôle. C’est aussi une des forces de ce grand film : les actrices sont – ou ont été – femmes de ménage sur le ferry, en vrai, sauf Juliette Binoche qui interprète majestueusement l’héroïne. Florence Aubenas en a bavé comme les autres, et même un peu plus. Elle était novice et n’avait plus 20 ans. Tant dans son livre que dans le film, on prend la mesure de la difficulté du travail, de la répétition épuisante des mêmes gestes qui nettoient la merde des autres. 

Portraits des femmes du livre de Florence Aubenas : le quai de Ouistreham, et du film Ouistreham d'Emmanuel Carrère
Couverture du livre Le quai de Ouistreham

Solidarité et humanité

Le dur labeur crée des liens, le groupe est soudé, on s’entraide et dès qu’il y en a une qui arrive à se sortir de là, on est contente pour elle. C’est le cas de Mimi. Comble de la réussite, elle trouve un job à la Brioche Dorée. Une véritable ascension sociale. Mimi paye son coup. C’est une superbe fille, tout le monde l’aime Mimi. Pourtant on apprend que Mimi n’est pas une femme mais un homme qui a changé de sexe. Florence n’y croit pas. « Thérèse, écoute moi, c’est vrai pour Mimi ? ». Thérèse lui répond : « Mimi ? Mimi quoi ? Mimi et alors ? Qu’est-ce que tu as à faire l’effarouchée ? Tu es ridicule. Tout le monde le sait. Pour nous, Mimi, c’est Mimi. On l’aime comme ça« . Et dans le film, on assiste à une scène sublime, les femmes de ménage qui partent en bus dans la nuit pour aller travailler sur le ferry et Mimi, de plus en plus loin, qui danse, seule, une coupe à la main sur le quai de Ouistreham. 

Portraits des femmes du livre de Florence Aubenas : le quai de Ouistreham, et du film Ouistreham d'Emmanuel Carrère
Extrait du film Ouistreham d’Emmanuel Carrère

Démasquée

Puis il arrive un incident, un raté. Un verre de trop dans une cabine première classe où Florence et deux de ses collègues s’offrent une bouteille de champagne. Elles en oublient l’heure. La corne sonne, une des filles a oublié son blouson dans la cabine. Le temps d’aller le rechercher ensemble, il est trop tard. Le ferry a largué les amarres. Elles ne sont plus à quai, elles font enfin la traversée. Autant en profiter. Elles se mêlent aux passagers mais un couple de voyageurs reconnaît la vraie Florence Aubenas, la journaliste parisienne grand reporter. Ils lui demandent ce qu’elle fait là. Eux trouvent ça beaucoup plus cool de prendre le ferry que l’Eurostar. Le décalage est énorme. Le malaise s’installe. Les deux autres ont compris. Florence les a bernées, leur a menti. 

Portraits des femmes du livre de Florence Aubenas : le quai de Ouistreham, et du film Ouistreham d'Emmanuel Carrère
Affiche du film Ouistreham

L’imposture pour la bonne cause

Depuis le début du film et du livre, on se dit que la révélation de l’imposture va finir par arriver. Comment l’amitié née entre les filles va-t-elle survivre au mensonge ? Même si Florence Aubenas explique sa démarche et les règles qu’elle s’est fixées, sa nouvelle meilleure amie se sent trahie. Au sentiment de trahison s’ajoute celui de l’injustice. Pour les copines de Florence Aubenas, il ne s’agit pas de ‘faire une expérience » mais de faire ce job parce qu’elles n’ont pas le choix ou parce qu’elles pensent qu’elles ne l’ont pas. Mais on ne peut s’empêcher de penser que sans ce cette imposture, fruit d’un véritable travail courageux d’abnégation, d’oubli de soi, d’immersion dans un monde loin du sien, de ses proches, on n’aurait jamais connu cette vie d’en bas, à deux pas de chez soi. Alors malgré le mensonge, on ne peut pas s’empêcher de tirer son chapeau à Florence Aubenas pour son récit, ses mots justes et son exposé poignant de la vie de ces femmes. 

Portraits des femmes du livre de Florence Aubenas : le quai de Ouistreham, et du film Ouistreham d'Emmanuel Carrère
Le ferry quittant Portsmouth © Elisabeth Blanchet

A la fin du film, on est pris dans un dilemme qui pousse à la réflexion. Après une dédicace du livre dans une librairie du coin, alors que la majorité de ses anciennes collègues sont là et fières de son travail, manquent ses deux meilleures amies à l’appel. L’une d’elles lui demande de remonter sur le bateau juste pour revenir travailler quelques heures, pour « montrer qu’elle fait partie des leurs ». Je vous laisse deviner ce qu’a fait Florence Aubenas et imaginer ce que vous auriez fait.  


Les femmes de Ouistreham | ©VOYAGEONS AUTREMENT
Par Elisabeth Blanchet
Ancienne prof de maths, je me suis reconvertie dans le photo journalisme en 2003 à Londres où je vivais. J’ai travaillé pour différents magazines dont Time Out London et j’ai développé des projets à longs termes dont un sujet les préfabriqués d’après-guerre, une véritable obsession qui perdure, les Irish Travellers -nomades Irlandais- dans le monde, les orphelins de Ceausescu - je suis des jeunes qui ont grandi dans les orphelinats du dictateur depuis 25 ans -. Je voyage beaucoup et j’adore raconter des histoires en photo, avec des mots, en filmant, en enregistrant… Des histoires de lieux, de découvertes mais surtout de gens. Destinations de cœur : Royaume-Uni, Irlande, Laponie, Russie, Etats-Unis, Balkans, Irlande, Lewis & Harris Coup de cœur tourisme responsable : Caravan, le Tiny House Hotel de Portland, Oregon – Mon livre de voyage : L’Usage du Monde de Nicolas Bouvier – Le livre que je ne prends jamais en voyage : L’oeuvre complète de Proust à cause du poids – Une petite phrase qui parle à mon cœur de voyageur : « Home is where you park it »
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