Donner des droits de la nature ? Une réflexion qui progresse et qui s’illustre…
Thèmatique : Initiative régionale Innovation Territoire
Lors des 37es Journées Scientifiques de l’Environnement à l’initiative de l’UPEC (Université Paris Est Créteil) sur la thématique « (CO)HABITER LA TERRE », Thomas Fabre, doctorant en philosophie politique à l’Université Gustave Eiffel, a donné une conférence passionnante : « Donner des droits à la nature ». Nés d’un déplacement profond du regard juridique et politique sur le vivant, les droits de la nature interrogent la frontière entre humains et non-humains. À la croisée des luttes autochtones, des écologies décoloniales et des crises environnementales contemporaines, ils proposent de transformer la nature en sujet de droit. Mais derrière cette innovation juridique se joue une reconfiguration plus vaste : celle de nos formes d’émancipation et de nos manières d’habiter le monde. Cet article reprend ci-dessous sous une forme réorganisée une partie des notes prises pendant la conférence.

D’une nature-objet à une nature-sujet de droit
La réflexion sur les droits de la nature s’inscrit dans une critique des héritages des Lumières et de leur projet d’émancipation. Certains auteurs évoquent même des « Lumières sombres », où l’idéal d’émancipation aurait été dissocié de la nature et de ses attachements vivants. Dans cette perspective, des philosophes comme Corine Pelluchon invitent à repenser les Lumières à l’âge du vivant. La recherche présentée ici s’inscrit dans une philosophie de terrain, attentive aux luttes concrètes et aux habitants, en refusant une posture strictement juridique ou neutre : il s’agit de penser une forme de justice écologique, depuis les territoires et leurs conflits.
Il faut dire qu’historiquement, la nature a toujours été pensée comme un objet de domination, dans une continuité ancienne allant de la maitrise humaine jusqu’à certaines justifications philosophiques de l’esclavage. Le mouvement des droits de la nature conteste cette division entre sujets et objets de droit. Dès 1972, Christopher Stone posait cette question provocatrice : « Les arbres doivent-ils pouvoir plaider ? » Il imaginait la possibilité de reconnaître des rivières, des forêts ou des écosystèmes comme sujets juridiques, capables d’agir en justice. Cette proposition marque un basculement de l’anthropocentrisme vers l’écocentrisme, et ouvre un débat sur la portée concrète du droit comme instrument de transformation écologique.
Une circulation mondiale des cosmovisions écologiques
Toutefois, les droits de la nature ne sont pas une invention isolée, mais plutôt un assemblage de sources philosophiques, juridiques et politiques. Pablo Solón identifie quatre grands courants : les sciences du vivant, les traditions juridiques, les pensées autochtones et les écologies féministes, auxquelles s’ajoute une pensée politique du contrat naturel, notamment chez Michel Serres. Un premier tournant décisif a lieu en Équateur, en 2008 : la Constitution reconnaît la Pacha Mama comme sujet de droit, inscrivant une vision relationnelle et sacrée du vivant. Cette dynamique se prolonge à Cochabamba en 2010, puis dans d’autres expériences comme la reconnaissance de fleuves ou de lagunes, notamment en Nouvelle-Zélande ou en Amérique latine. En Europe, ces idées émergent plus tard, avec des cas comme la lagune de Mar Menor en Espagne, devenue sujet de droit en 2022 après une forte mobilisation citoyenne : cette lagune, gravement touchée par la pollution agricole (nitrates) et des épisodes d’eutrophisation entraînant des mortalités massives de poissons, est devenue un symbole de crise écologique. La lutte vise ainsi à protéger un écosystème fragile menacé par des activités humaines intensives et à reconnaître juridiquement ses intérêts propres.

Les droits de la nature produisent alors des effets politiques concrets. Dans le cas de Mar Menor, ils ont permis des alliances inédites entre scientifiques, habitants, associations et peuples autochtones, tout en redistribuant les rapports de pouvoir : les citoyens peuvent agir en justice au nom de la lagune, et des mécanismes de tutelle encadrent sa représentation. Des effets similaires apparaissent en Équateur, comme dans la forêt de Los Cedros, où un projet minier a été bloqué au nom de la biodiversité. Toutefois, ces avancées se heurtent à des contradictions fortes : maintien de logiques extractivistes, croissance économique inchangée, ou risque de réduire les droits de la nature à un simple outil juridique sans transformation sociale profonde. D’où la nécessité de penser ces droits non comme solution technique, mais comme champ de lutte politique.

Limites, enjeux et avantages des droits de la nature
Donner des droits à la nature présente donc à la fois des avantages importants et des limites majeures, comme le montre l’ensemble des débats et exemples évoqués. Parmi les avantages, ces droits permettent de transformer concrètement les rapports de force : ils ouvrent des possibilités d’action en justice au nom d’écosystèmes, renforcent la protection effective de milieux dégradés et facilitent des alliances inédites entre habitants, scientifiques et collectifs locaux, comme dans le cas de Mar Menor. Ils produisent aussi un effet symbolique et politique fort, en changeant la manière dont une communauté se pense elle-même et en reconnaissant une interdépendance avec le vivant.
Toutefois, plusieurs limites apparaissent. D’abord, la portée réelle de ces droits dépend fortement des contextes politiques et économiques : dans des systèmes encore marqués par l’extractivisme, comme en Équateur ou en Espagne, les logiques productivistes persistent malgré les reconnaissances juridiques. Ensuite, certaines critiques soulignent que le droit seul ne suffit pas et peut devenir une réponse technicisée, sans transformation sociale profonde, risquant de produire un « technosolutionnisme juridique ». Enfin, se pose la question de la représentation du vivant : parler au nom de la nature implique des dispositifs de tutelle et de médiation qui peuvent générer des tensions sur la légitimité de ceux qui représentent ces entités. L’enjeu central est donc de faire des droits de la nature non pas un simple outil juridique, mais un véritable levier de recomposition politique et sociale, capable d’articuler protection du vivant et justice pour les humains.

En guise de conclusion
Les droits de la nature ouvrent une nouvelle manière de concevoir l’émancipation : non plus comme simple séparation des individus, mais comme redéfinition des attachements entre humains et vivants. Ils rendent visibles des communautés hybrides, des alliances territoriales et des formes inédites de justice écologique. Cependant, leur portée dépend de leur inscription dans des rapports de force réels : sans transformation sociale et sans prise en compte des inégalités humaines, ils risquent de rester symboliques. L’enjeu est donc de repolitiser ces droits, afin qu’ils deviennent non seulement un langage juridique, mais aussi un outil de recomposition démocratique du vivant et des sociétés.
—————— Programme des JSE de 2026 ————
JSE 2026 – (Co)Habiter la Terre
A noter ce magnifique spectacle tenu lors des JSE
Anne-Christine et Philippe
Spectacle proposé
par Emanuela Pace et Arnaud Churin
d’après Les lances du crépuscule de Philippe Descola
Anne-Christine et Philippe — carnet d’Amazonie | La Sirène Tubiste

Par Geneviève Clastres
Auteur et journaliste indépendante spécialisée sur le tourisme durable et le monde chinois, Geneviève Clastres est également interprète et représentante de l'artiste chinois Li Kunwu. Collaborations régulières : Radio France, Voyageons-Autrement.com, Monde Diplomatique, Guide vert Michelin, TV5Monde, etc. Dernier ouvrage "Dix ans de tourisme durable". Conférences et cours réguliers sur le tourisme durable pour de nombreuses universités et écoles.
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