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Du biomimétisme à un tourisme régénératif, échange avec Bertrand Monfort.

| Publié le 21 janvier 2022 • Mis à jour le 21 février 2022 à 10h10
         

Peut-on imaginer une activité touristique pour et par le vivant qui intègre la complexité d’un secteur où les enjeux sont multiples ? Est-il possible de raisonner autrement, d’imaginer d’autres paradigmes, ne plus parler d’impacts mais de cycles, oublier les natures vierges et remettre de l’humain pour des interactions certes ambivalentes mais constructives d’autres identités. Autant d’interrogations et bien d’autres, inspirées, inspirantes, avec le vivant pour miroir et Bertrand Monfort en interlocuteur éclairé…

Bertrand Monfort © DR

VA : Pouvez-vous vous présenter pour nos lecteurs ?

Ingénieur agricole de l’ENITA de Dijon, spécialisé en microbiologie des sols, je me suis mobilisé au départ sur les questions de développement suite à un doctorat d’Ecologie préparé en Indonésie puis en Afrique de l’Ouest. Mon parcours professionnel alterne, depuis 1985, des activités d’expert et de chef de projet dans les pays du Sud (développement agricole et agroforestier, aménagement forestier durable, inventaire et conservation de la biodiversité) et la création / développement d’entreprises innovantes dans des domaines variés (TIC, biotechnologies, environnement, agriculture…). Formé à la conception et à l’audit des systèmes de management ISO (qualité, environnement, sécurité), j’assiste depuis 2000 les entreprises industrielles et les organisations des secteurs public et privé dans l’amélioration de leurs performances globales. Depuis 2010, j’ai intégré la RSE (ISO 26000) et les objectifs de développement durable (ONU) dans mon activité de conseil et de formation, pour faciliter la mise en œuvre d’une transition sociétale innovante et responsable, inspirée du vivant (biomimétisme, économie circulaire et de fonctionnalité, permaéconomie). Parallèlement, après avoir contribué au projet institut INSPIRE de réconcilier le développement économique et la biosphère, j’ai investi depuis 2018, en tant que partenaire et correspondant régional de la SCIC Ceebios, pour favoriser l’émergence d’une dynamique autour du biomimétisme et de l’innovation bioinspirée en Région Occitanie / Pyrénées-Méditerranée.

VA/ Comment expliquer le plus simplement possible le biomimétisme ?

Le biomimétisme est d’abord une philosophie qui reconnaît que l’homme fait partie de la biosphère, que la société et l’économie humaines sont étroitement liées et interdépendantes avec l’ensemble des êtres vivants, et que nous avons beaucoup à apprendre des 3,8 milliards d’années d’évolution du vivant pour répondre aux enjeux actuels.

Plus classiquement, le biomimétisme consiste à s’inspirer du vivant pour innover de manière responsable, c’est-à-dire en appliquant les principes du développement durable, notamment grâce à l’écoconception des produits ou des services (bilan carbone, impact environnemental sur tout le cycle de vie, etc.).

Nous sommes en interaction avec des êtres vivants, or la nature et les bénéfices que nous tirons de ces interactions, les services écosystémiques, sont très largement ignorés par l’économie et la société. Il faut changer notre relation avec le vivant et donc innover pour ne pas être nous-mêmes en péril. Quand on détruit la barrière de corail et la forêt primaire, on annihile ces services écosystémiques que la biodiversité nous procure. Près de 50 % de l’oxygène est produit par le phytoplancton des océans.

Ceebios © ceebios.com

VA : Le biomimétisme peut-il en ce sens s’appliquer facilement au tourisme ? Avez-vous des exemples à nous donner ?

Sur la base de la présentation que je viens d’en donner, le biomimétisme peut bel et bien s’appliquer au tourisme. Et le tourisme vert ou l’écotourisme peuvent être évoqués comme l’esquisse d’un tourisme à la fois bio-inspiré et soutenable, dès lors qu’il favorisent la (re)connexion au vivant, le sentiment d’appartenance à la biosphère et le respect sincère des écosystèmes dont nous faisons partie et dépendons.

Mais s’inspirer du vivant pour innover de manière responsable dans l’élaboration et la mise en œuvre d’une offre touristique, cela va assurément au-delà d’une offre touristique « nature », qui peut contribuer au demeurant à faire connaître et apprécier le vivant à sa valeur, deux étapes préliminaires pour pouvoir s’en inspirer.

Dans le tourisme, il y a des aspects tels que se déplacer, s’alimenter, s’abreuver, se loger… communiquer aussi, qui ne sont pas spécifiques à cette activité, ni même spécifiques à l’espèce humaine. Comme nous, les animaux se déplacent, s’alimentent, communiquent…, les plantes aussi, dans une certaine mesure, et peuvent nous inspirer, notamment dans l’organisation et la pratique des activités touristiques. Quelques exemples assez classiques peuvent facilement illustrer comment le biomimétisme peut être mis en œuvre dans ces registres.

Pour leurs déplacements, les fourmis optimisent leur temps et choix d’itinéraires grâce aux phéromones permettant de repérer le trajet optimum. Cette pratique a inspiré des applications de guidage routier comme Waze. En matière de logement, l’adaptation aux conditions d’ensoleillement, d’humidité ou de température est un domaine où la nature excelle. Les termitières cathédrales qu’on peut voir dans les savanes africaines notamment, disposent d’un système de climatisation passive sophistiqué indispensable pour maintenir les conditions nécessaires à la production du champignon dont se nourrissent ces termites. La capacité des écailles des pommes de pins à conserver leur graines enfermées jusqu’à maturité et à ne s’écarter que lorsque les conditions sont les plus favorables à la dissémination ont inspiré des revêtements de façade à ouvertures variables.

(DR)

VA/ Etes-vous personnellement de plus en plus sollicités par les institutionnels du tourisme pour porter cette réflexion ?

J’ai été sollicité début 2020 par le Comité Régional du Tourisme Occitanie pour intervenir à l’occasion d’un événement sur le « Tourisme durable » mais le confinement a coupé cet élan. Je suis aussi en relation avec le département de l’Hérault pour une manifestation visant à associer l’art, le vivant, afin de trouver un effet de synergie entre s’inspirer du vivant, les émotions que cela génère, et pour le transcrire dans une dimension esthétique. Comment faire pour avoir un autre regard sur le fait que nous sommes vivants ? Comment percevoir notre interaction avec lui ? Peut-on trouver ou retrouver un équilibre entre humains et non-humains, en tournant résolument le dos à Descartes qui, dans son Discours de la Méthode, qui nous invitait à nous rendre comme maître et possesseur de la nature ?

Selon ma perception actuelle, la réflexion des institutionnels du tourisme tend à associer plus étroitement les questions d’économie et d’emploi local, de préservation / valorisation de la biodiversité et de prise en compte des autres enjeux sociétaux de santé, d’alimentation, de ressources en eau et d’adaptation au dérèglement climatique notamment. Peut-on rêver meilleur modèle de création de valeur et de résilience que celui que nous propose la nature et le succès de l’évolution de la vie depuis près de 4 milliards d’années ?

(DR)

VA/ Peut-on aussi imaginer le biomimétisme comme un outil d’éducation ou de sensibilisation pour les touristes ?

L’application du biomimétisme au secteur touristique devrait, selon moi, conjuguer plusieurs approches complémentaires. Le fournisseur d’activités et prestations touristiques peut d’abord utiliser le vivant comme modèle dans la conception de ses prestations, du transport au logement en passant par l’alimentation et la communication. La mise en avant des sources d’inspiration utilisées pour celles-ci et les explications données sur le(s) modèle(s) vivant(s) utilisés permettra de sensibiliser très concrètement les touristes au biomimétisme.

A partir des associations faites entre la prestation bio-inspirée et la source de cette inspiration, il est ensuite possible d’inviter les touristes à se livrer eux-mêmes à l’observation des milieux naturels locaux, des comportements et capacités des espèces qui s’y trouvent et à exercer leur créativité, de préférence collectivement, dans la transposition des modèles observés à des innovations potentielles.

Enfin, il peut également s’avérer très pédagogique de faire découvrir les principes qui sous-tendent l’efficacité, la frugalité et les performances des formes, matériaux, procédés, organisations ou systèmes vivants. Le Jeu des principes du Vivant réalisé par HEP éducation, Ceebios et l’Institut des Futurs Souhaitables peut fournir un support parfaitement adapté à la découverte du biomimétisme par des touristes en quête de sens.

VA/ En quoi l’application du biomimétisme aux activités touristiques pourrait favoriser la réalisation d’objectifs de développement durable ?

Pour autant que j’aie pu l’observer personnellement, l’impact des activités touristiques sur les espaces naturels est généralement négatif, souvent élevé, voire désastreux. Si la vulnérabilité des milieux ouverts aux touristes et le niveau excessif de fréquentation sont en cause – on a vu a contrario les effets bénéfiques du confinement de 2020 – l’ignorance et l’indifférence vis-à-vis de la flore et de la faune sauvage en sont aussi responsables.

Le biomimétisme, qui porte à considérer le vivant comme une source inépuisable de connaissances et d’innovations vertueuses est bel et bien un excellent levier de prise de conscience, de responsabilisation et d’ajustement des comportements pour préserver la nature.

Du touriste responsable, bio-inspiré, il me semble qu’il est possible d’attendre davantage que la seule préservation, que la conservation « en l’état » de son cadre d’activité touristique. A la manière de L’homme qui plantait des arbres de Jean Giono, je le vois capable d’inverser le sens de son impact et de passer  d’une interférence négative avec les écosystèmes naturels et leurs habitants à une véritable contribution à l’évolution positive du milieu qu’il fréquente pour son plaisir.

Ce tourisme régénératif, à la fois conscient de la valeur de la biosphère et des services rendus par la nature dont il ne peut se passer, est un concept qui peut aussi irriguer, grâce au biomimétisme, l’ensemble de l’économie pour passer d’une économie qui épuise les ressources à une économie régénérative.

(DR)

VA/ Pour finir, puis-je vous demander quel type de touriste vous êtes ? 

J’ai beaucoup voyagé pour mes études puis mon travail, notamment dans des pays tropicaux d’Afrique, j’en ai tiré de multiples occasions de découvrir des lieus, des gens et quelques espaces naturels remarquables, de m’ouvrir l’esprit en répondant à mon insatiable curiosité. Mais étant de tempérament actif et communicatif, conscient du monde et de mes propres responsabilités je goûte assez peu le statut de touriste ou même de vacancier. Ce qui m’intéresse, c’est la rencontre, l’échange, le partage, le ressenti.

Auto-stoppeur dès l’adolescence et toujours covoitureur, j’ai longtemps pratiqué la moto, appréciant la confrontation souvent jubilatoire et parfois difficile aux éléments, de même que la voile, le ski de fond, le vélo ou encore la marche pour les mêmes raisons : se sentir vivre. Et comme logement ? Rien de tel qu’un bivouac dans une forêt vosgienne ou au sommet d’une dune, du côté de Fort Laouni.

J’aime vivre les choses avec simplicité, garder l’ouverture qui favorise le partage, être un convive – étymologiquement « vivre avec » – au-delà de la seule société humaine.

————— Aller plus loin ————–

Vous pouvez télécharger gratuitement le Jeu des Principes du Vivant ici :  Biomimétisme Jeu des Principes du Vivant – HEP EDUCATION (hep-education.com)

Fringing coral reefs off Holbourne Island National Park display the biodiversity of the Great Barrier Reef Marine Park. The Great Barrier Reef is under threat from Climate Change, Ocean Acidification, Agricultural runoff and the Industrialisation of the Queensland coastline. The vast coal field of the Galilee Basin in Central Queensland is driving the port developments on the Queensland coast including Abbot Point.

Du biomimétisme à un tourisme régénératif, échange avec Bertrand Monfort. | ©VOYAGEONS AUTREMENT
Par Geneviève Clastres
Auteur et journaliste indépendante spécialisée sur le tourisme durable et le monde chinois, Geneviève Clastres est également interprète et représentante de l'artiste chinois Li Kunwu. Collaborations régulières : Voyageons-Autrement.com, Monde Diplomatique, Guide vert Michelin, TV5Monde, etc. Dernier ouvrage "Dix ans de tourisme durable". Conférences et cours réguliers sur le tourisme durable pour de nombreuses universités et écoles.
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