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L’homme qui parlait à l’oreille des locaux…

| Publié le 14 décembre 2021 • Mis à jour le 15 décembre 2021 à 8h55
Thèmatique :  Acteur privé   Conseils   Ingénierie   Portrait 
         

Parole de Solognot : en 40 ans de métier, j’ai rarement rencontré quelqu’un qui aimait autant les gens. Quelqu’un qui prenait autant de plaisir à réinventer son métier au quotidien : permaculteur du tourisme local !!! Quelqu’un enfin qui avait compris que son plus grand talent était précisément de le mettre au service de celui des autres. Et qui faisait une fête de tout cela… Résultats à l’appui. « Dont acte ! » comme disent les juristes.

Voyageons Autrement : Pierre, merci de vous présenter en quelques mots ainsi que votre structure : « Touristic : permaculteur du tourisme local »…

Pierre Eloy : Je travaille donc depuis 17 ans, seul au sein de ma structure Touristic, avant tout organisme de formation. Et en compagnie d’une équipe haut-perchée en ce qui concerne les Agitateurs de destinations numériques. Il s’agit toujours d’accompagner les destinations dans le déploiement de solutions touristiques très humaines et locales en collaboration avec les acteurs locaux. Nous sommes avant tout un organisme de formation et d’accompagnement car, en réalité, j’ai inventé ce métier pour pouvoir rencontrer plein de gens différents. Si le Lorrain de base que je suis travaille beaucoup avec le quart nord-est du pays et des territoires de culture non touristique, je me rends également régulièrement à la Réunion et au Québec. Quant à la permaculture, c’est juste pour signifier que l’on ne donne jamais dans le hors-sol, mais que l’on se place toujours du point de vue local, terrien, humain et de bon sens. Je commence d’ailleurs toujours par parler aux gens que je rencontre de mes origines rurales car il est indéniable que l’on assiste dans les intentions profondes des gens à un vrai retour vers cette vie-là, simple et naturelle, au centre de laquelle se trouve toujours l’humain. Comme le disait si bien mon grand-père : « Plus je pédale moins vite, moins j’avance plus vite »…

VA : Vous militez depuis très longtemps (toujours ?) pour un « tourisme local », voire « très local ». Qu’est-ce à dire au juste ?

PE : Je rapprocherai cela de la notion de tourisme banal. Car, une fois que l’on a vu la Tour Eiffel ou la Statue de la Liberté, on fait quoi ?… Là commence le vrai tourisme. Sans aller jusqu’à parler « d’expériences », terme que je goûte peu, il s’agit bien de cela : arrêter de faire, d’inventer un tourisme pour touristes quand la majorité des gens cherchent simplement à partager et comprendre la vie locale. Aller chez le coiffeur, ailleurs, est déjà une expérience dont on se souvient souvent davantage que d’un monument phare. Les destinations se mettent la rate au court-bouillon de peur de « rater leur tourisme » alors que les gens ne sont souvent à la recherche de rien d’autre que d’un coin idéal où suspendre leur hamac et rencontrer des gens du cru, ordinaires. On va d’évidence vers une certaine sobérisation (davantage de sobriété) de l’offre : il faut ralentir, voyager moins mais mieux et l’assumer : je ne verrais pas Tout ?… Tant pis. Quand vous demandez à certains touristes qui ne s’arrêtent pas de courir (davantage qu’au travail !), leur meilleur moment, c’est parfois quand ils sont tombés en panne et ont enfin pu stopper, rencontrer des gens… Or, il en a toujours été ainsi. Raison pour laquelle cela me fait un peu sourire de voir aujourd’hui les grands décideurs découvrir « l’importance du local ».

VA : Vous militez aussi pour un « tourisme humain, très humain »….

PE : Oui, car, de fait, les vacances commencent généralement à être bonnes à partir du moment où elles proposent des rencontres. Quand je vais sur l’ile de la Réunion, les gens mettent en avant leurs volcans et paysages sublimes et moi, je leur réponds : « Vos visages sont aussi importants que vos paysages ». (Durant notre entretien par visio, Pierre me montre au fil de notre questions-réponses des images illustrant ses propos. Sur celle-ci, on le voit tenir un panneau portant l’inscription « Vos visages, etc.). Alors, oui, bien sûr, lorsque vous croisez quelqu’un qui revient de là-bas, il va vous parler paysages… deux minutes. Avant d’enchainer : « Et puis j’ai rencontré un type incroyable, dans la montagne… » Et LA, vous allez voir son visage s’éclairer…

VA : On est accueillis sur votre site par la rubrique « les formations confianceuses ». Joli néologisme. Mais quel est votre métier, au juste : conseillers, formateurs, animateurs, agitateurs, stratèges ?…

PE : Je galère toujours à répondre à cette question. La première chose est que je n’ai pas du tout l’impression de faire un métier. J’utilise du temps de vie en le passant en bonne compagnie. J’ai vite compris dans les premiers temps que la dimension digitale de mes missions était avant tout un prétexte pour passer du temps avec des gens, de prendre conscience de leur potentiel et de les conforter. Le conseiller en séjour d’un OT par exemple, encore appelé « fille d’l’accueil », typique travail dépourvu de reconnaissance alors que… J’adore, sur une formation de 10 jours, voir peu à peu sur son visage la confiance émerger, s’installer, grandir et finalement rayonner. Je sais alors qu’eux comme moi sommes à présent parfaitement en mesure d’accomplir notre job de bonheureurs. A mes enfants, j’en suis venu à dire que j’étais un « agitateur bienveillant », nom que nous avaient finalement donné nos clients. Et c’est vrai qu’on organise toujours nos formations (très informelles en apparence) « loin des plafonds moches ». Dans le tourisme, des milliers de personnes sont confrontées au même paradoxe : trouver des arguments attractifs et originaux sous d’affreuses dalles en polystyrène de 40X40. Des endroits ne ressemblant à rien, surtout pas à l’inspiration. Petit à petit, on s’est donc mis à inclure l’esthétique et le bien-être dans nos formations et cela change tout. Les gens nous envoient par dizaines des photos des dalles de 40X40 sous lesquels ils travaillent. On leur a, avant cela, donné rendez-vous à 5h du matin dans un endroit unique pour voir, ensemble, le soleil se lever. Et ce qui s’est dit lors de cette formation, tout le monde s’en souvient. On ose faire notre job différemment et c’est vraiment chouette. D’où l’adjonction d’un autre métier. Eh oui, car je suis également barbecueteur ! (en fin de formation). Bref, en réfléchissant aux 5 jours que je viens de passer en Provence à collecter des secrets de locaux avant d’attaquer le grand barbecue, je peux affirmer que je fais un job sympa.  

VA : Pouvez-vous nous parler d’une opération « exemplaire » de vos savoir-faire dont vous soyez particulièrement fiers ?    

PE : J’ai la chance de donner parfois de longs accompagnements : 10 jours. Celle-ci prenait place dans le Nord-Ouest du Québec, en Abitibi Temiscamingue, un coin à la Indiana Jones où la plus vieille localité affiche 84 ans au compteur. Là-dessus, peu de touristes en vue (quelques aventuriers en motoneige)… des mines de cuivre et d’or, plus de lacs que d’habitants ; c’est tout. Ce qui n’empêche pas l’agence régionale du tourisme de se défoncer pour faire venir les gens. Tout reste à inventer mais, dans le même temps, il existe, sur place, une vraie culture de l’audace et de l’empathie, associée à des racines autochtones respectées en dépit des différences évidentes de modes et standards de vie. L’une de nos journées commença d’ailleurs par cette cérémonie de la sauge chère aux Anichinabés. Je savais par ailleurs pouvoir m’appuyer sur un de ces « bulldozers » que compte pratiquement chaque localité au monde, une de ces personnes – généralement une femme – débordante d’énergie, voulant faire bouger les choses et capable d’entrainer tout le monde derrière elle. Ce groupe-là a déjà décidé de devenir la première destination québécoise de Bienvenuteurs : tout le monde pouvant donner le premier bonjour à l’étranger de passage. On a travaillé comme ça, tous ensemble, jour après jour dans un cadre magique. Le genre de projet parfait où l’on ne se limite pas, ne se censure pas, ne se juge pas. Ensemble, on a inventé une vraie stratégie. Et si j(aime bien parler comme nombre de consultants, en bon paysan, j’aime surtout beaucoup concrétiser, moissonner. Or, en trois ans, de nombreuses avancées ont été opérées, notamment dans l’implication des acteurs, la fierté locale et la rétention des forces vives, cette jeunesse et cette main d’œuvre qui fuit comme l’eau entre les mains, un vrai problème… On en est là.   

VA : Agence définitivement de son époque : digitale, les premiers mots de votre site sont pourtant : « Etre sur le terrain avec vous ». Auriez-vous trouvé la formule magique mariant monde virtuel et monde réel ?

PE : Le numérique, c’est comme les antibiotiques, ce n’est pas automatique ! Je me méfie beaucoup de la « com »… parler est si facile. On fonctionne dans l’autre sens : on va chercher les preuves sur le terrain, puis on cause, éventuellement. On est des développeurs de tourisme ayant des compétences digitales. Le digital est un outil dont on se sert, ensuite. On ne propose pas de tomates espagnoles : la forme d’une tomate, la couleur d’une tomate, mais en bouche… Le problème est que le numérique fait encore beaucoup rêver les élus. Si la dimension virtuelle n’est pas là, ils ont l’impression de retarder, de se priver d’une innovation majeure. Gare à la course aux innovations. Sachant que se rassembler tous pour parler, ça, c’est vraiment innovant !

VA : D’où la création du site des « Chuchoteurs : pépites locales & experts locaux ». De quoi s’agit-il, cette fois ?

PE : Une des concrétisations de notre travail née avec le temps à laquelle la Banque des Territoires croit beaucoup. Rien d’innovant au départ puisqu’il s’agit de rassembler (encore) les gens vivant au même endroit (pas forcément des pros) et de leur demander quels sont leurs coups de cœur et « secrets » personnels concernant le coin. Je ressors de 4 ateliers du genre ; quel bonheur ! 150 personnes manipulant papier, crayons et vous délivrant leurs pépites, que vous trouverez rarement sur Tripadvisor. Et qui sont pourtant le top à leurs yeux. Déjà, il est passionnant de se mettre à l’écoute de ce qu’ils partagent. Et en réalité, chacun détient un morceau de la réponse recherchée. Partant de ce travail très collaboratif, on l’exploite ensuite de manière digitale. Loin des plafonds moches, on récolte des centaines de secrets locaux et on finit par un grand gueuleton. Quand les gens ne veulent PLUS partir, je sais qu’on a réussi. Dans les département 33, 40 et 64, on a ainsi réuni tous les propriétaires de gites de France, passé d’excellents moments et découvert des tas de super-chuchoteurs et chuchoteuses dont Eliane et ses 6 secrets ou Paulette qui en a communiqué 8. Pourquoi partager ses secrets me direz-vous ? Il ne s’agit pas, naturellement, de donner ses coins à champignons et s’il s’agit d’un coin de paradis préservé dans lequel on ne veut pas voir débarquer les foules, on ne dit rien, c’est tout. Sachant qu’il existe, comme toujours, de nombreux niveaux intermédiaires. La meilleure, c’est que les participants sont les premiers à recopier les secrets de leurs voisins. Rien d’innovant dans tout ceci ?… Tant mieux !

VA : Quid des dimensions « durable » et « responsable » du tourisme, aucun de ces mots n’apparaissant sous vos plumes ?

PE : Je prends beaucoup l’avion. Suis-je un usurpateur, s’agissant de communiquer dans vos colonnes ?… Sur le terrain, je vois bien qu’il faut faire attention à ne pas diviser les gens, scinder (davantage) la population locale, aussi je n’utilise guère ces mots. J’explique ce que l’on fait et, à la fin, les gens me disent souvent : « Ah ! Vous êtes dans la dimensions responsable et durable, aussi ». Loin de tout greenwashing et communication de vitrine. Comme vous l’avez peut-être remarqué, je préfère inventer mes mots, sachant que je les incarne vraiment. Et laisser parler ceux qui ont vraiment quelque chose à dire.

VA : Justement : quelques mots de votre équipe, « perchée et agitée »…

PE : Durant le premier assaut Covid (2020), j’ai créé une académie en ligne, proposant des sessions avec divers passionnés-passionnants. Je pense à Lionel, le gars d’Abeille & Cie qui coache par ailleurs dans la finance en se basant sur le bio-mimétisme, les similitudes entre ruche et entreprise. Je pense à Christelle, biographe de fin de vie. A Ophélie de TaMereNature qui fait de la green guérilla et avec qui on a partagé deux sessions pour montrer aux gens comment valoriser le vert. Quel pied de bosser avec ces gens-là. Je déteste m’ennuyer et j’invente donc mon métier au fur et à mesure en me nourrissant des autres et en partageant leurs trésors. Le bonheur…  

VA : En cette période particulièrement incertaine, qu’est-ce qui vous rend un peu plus confiant dans notre avenir commun ?

PE : Cette dimension collective, participative et solidaire justement. Et, en plus, j’ai la chance de faire un boulot où l’on peut relayer ces initiatives géniales. Comme Hopineo qui invente un woofing responsable, Christina qui crée un réseau d’hébergeurs pour femmes désirant voyager seules, Yohan et son Solikend : vous payez la chambre 200 € mais l’hôtelier reverse l’intégralité de la somme à l’asso de votre choix. Mon combat du moment consiste précisément à faire le lien entre toutes ces initiatives individuelles et des projets plus officiels. Je souhaite ainsi associer Togoodtogo à tous nos projets futurs et j’admire le travail effectué par Emaus Défi. Ensemble, on peut créer des choses superbes et redonner confiance aux gens. On a une responsabilité. Et tiens : si à la place de la taxe de séjour on créait un vrai fond de participation solidaire local ?… Les gens ne donneraient-ils pas bien plus volontiers ?… D’où l’idée récente de lier une plate-forme de crowdfunding aux destinations pour mettre en place une nouvelle forme de participation, hyper-locale. Ce qui me fait penser qu’au fond, on est quand même assez durable et responsable, non ?…


L’homme qui parlait à l’oreille des locaux… | ©VOYAGEONS AUTREMENT
Par Jerome Bourgine
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