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Marseille sur les pas de Varian Fry, le premier « juste » américain

| Publié le 5 avril 2020 • Mis à jour le 8 avril 2020 à 14h17
         

Le 22 juin 1940, la France capitule devant l’Allemagne. Les réfugiés anti-nazis qui depuis la fin des années se sont installés dans le sud-est de la France sont en danger. Des Etats-Unis, une mission s’organise pour essayer de sauver ces réfugiés. Un journaliste américain se porte volontaire pour mener à bien cette mission sur place, à Marseille. Il s’appelle Varian Fry, débarque dans la cité phocéenne en juillet 1940 et en moins d’un an, il sauve plus de 2 000 personnes en les faisant fuir l’Europe nazie. Balade marseillaise sur les pas de celui qui devint le premier « juste américain parmi les nations ».

© Elisabeth Blanchet

De New York à Marseille en passant par Berlin

Rien ne prédestinait vraiment Varian Fry à devenir un « héros de la Résistance Française ». C’est pourtant ce titre qui figure aujourd’hui sous son nom sur la plaque bleue de la petite place adjacente au Consulat des Etats-Unis à Marseille. C’est en sauvant plus de 2,000 personnes de probables déportations dans les camps d’extermination nazis que Varian Fry a obtenu ce titre.

Varian Fry enfant © Public Domain

Tout démarre en 1935 quand Varian Fry se rend à Berlin pour découvrir l’Europe. Jeune diplômé d’Harvard, il a 27 ans. Assis à une terrasse de café, il est témoin d’une scène qui le bouleverse. Un homme assis à côté de lui se fait agresser par deux jeunes membres de la SA (Section d’Assaut précurseur des SS). Ils lui reprochent d’avoir une tête de Juif. L’homme ne bronche mais au moment de prendre son verre, l’un des agresseurs lui plante un couteau dans la main. Varian Fry n’oubliera jamais cet événement. De retour à New York, traîner avec des intellectuels anti-nazis ne lui suffit plus. Il veut agir et rejoint l’Emergency Rescue Committee – ERC -, un organisme indépendant dont le but est de sauver en priorité des artistes et des intellectuels qui ont fui l’Allemagne nazie pour se réfugier en France. Ils établissent une liste, réussissent à obtenir du gouvernement américain des centaines de visas d’urgence d’entrée aux Etats-Unis. L’aide précieuse de madame Roosevelt leur permet d’en obtenir encore plus. Il reste à envoyer quelqu’un sur le terrain pour sortir les réfugiés de France.

Varian Fry et une de ses aides précieuses, Miriam Davenport © Public Domain

Le Marseille de Varian Fry

Varian Fry se porte volontaire et arrive à Marseille le 14 août 1940. Il a 32 ans. Du haut des marches de la gare Saint-Charles, il voit la ville pour la première fois. La Bonne Mère veillera sur lui.

Du haut des escaliers de la gare Saint-Charles © Elisabeth Blanchet

Il s’installe à une centaine de mètres à l’hôtel Splendide – aujourd’hui le CRDP – boulevard d’Athènes. Sa chambre d’hôtel devient son premier QG.

L’ancien hôtel Splendide, aujourd’hui CRDP bd d’Athènes © Elisabeth Blanchet

Il se met tout de suite au travail. Il n’y a pas de temps à perdre. Il crée le Centre Américain de Secours (CAS) dont le but officiel est d’apporter aux réfugiés de l’aide alimentaire et financière. Il fait savoir qu’il est dans le coin et les réfugiés ne tardent pas à faire la queue dans le hall de l’hôtel. Officieusement, ce sont de faux papiers qu’il fournit aux gens de la liste établie par le ERC… De faux papiers pour que ces derniers puissent fuir vers les Etats-Unis ou le Mexique via l’Espagne puis le Portugal.

60 rue Grignan, bureau de Varian Fry © Elisabeth Blanchet

Mais Varian est vite débordé. Des compatriotes américains basés à Marseille lui apportent une aide précieuse ainsi que des Français et d’autres Européens. Parmi eux, le vice-consul des Etats-Unis, Hiram Bingham IV, l’Allemand Albert Hirschman – qui deviendra aux Etats-Unis un économiste célèbre – et le resistant français Daniel Bénédite.

18 Bd Garibaldi © Elisabeth Blanchet

La direction de l’hôtel Splendide n’apprécie pas trop cette affluence de faux clients. Varian doit déménager. Il trouve un bureau au 60 rue Grignan d’où il continue à mener ses opérations avec succès de septembre 1940 à janvier 1941. Le bouche à oreille fonctionne et la liste s’allonge. Varian manque de nouveau de place et prend un bureau plus grand au 18 Boulevard Garibaldi. Il y reste jusqu’au moment où il est interpelé par les autorités françaises puis expulsé en juin 1941.

La cité Air-Bel aujourd’hui, là où se trouvait la Villa Air-Bel © Public Domain

La liste de Fry

La menace pèse sur Fry depuis son arrivée mais il réussit à tenir dix mois, dix mois pendant lesquels plus de 2 000 réfugiés juifs et non-juifs, des opposants au Troisième Reich et à Vichy purent fuir le pays. Parmi eux, les noms d’illustres personnalités : Marc Chagall, André Breton, Max Ernst, Hannah Arendt, Heinrich Mann, Max Ophüls, Otto Meyerhof, Marcel Duchamp, Alma Mahler Werfel, Jacque Lipchitz… Varian Fry, sous surveillance constante, a une vie chargée en décharges d’adrénaline et en rencontres fascinantes. Il vit à la Villa Air-Bel – aujourd’hui rasée et transformée en barre d’immeubles dans le 11 ème arrondissement de Marseille – avec André Breton et d’autres artistes et intellectuels. Son départ forcé le déprime. De retour aux Etats-Unis, il écrit à l’ancien gardien de nuit de ses bureaux marseillais : « j’étais vraiment triste de vous quitter, vous et tous mes amis, plus triste peut-être que vous en me voyant partir car vous n’avez perdu qu’un ami et moi je les ai tous perdus ».

Varian Fry © Public Domain

Plus dur fut le retour

Tandis que Daniel Bénédite continue la mission du Centre Américain de Secours jusqu’en juin 1942, Varian Fry revient difficilement dans la « vie normale ». Il rentre dans le professorat et enseigne le latin dans une école privée jusqu’à sa mort prématurée en 1967 à 60 ans. « Ce qui est vrai pour la plupart des sauveurs s’est aussi appliqué à l’histoire de Varian Fry. Ceux qu’il a sauvés n’ont en majorité pas maintenu le contact. Peu de longues amitiés se sont tissées à Marseille. Elles étaient circonstancielles et n’ont pas survécu à la transplantation dans le Nouveau Monde. Seuls les liens serrés avec ceux qui ont apporté une aide précieuse à Fry sont restés« , conclut Pierre Sauvage, directeur du Varian Fry Institute et de la Fondation Chambon. En attendant, une balade hors des sentiers battus sur les pas de Fry donne un autre vision de la ville, via la « filière marseillaise ».

La Filière Marseillaise par Daniel Bénédite

Pour en savoir plus

Pierre Sauvage prévoit la sortie d’un film documentaire sur Varian Fry à Marseille en 2020 : And Crown They Good, Varian Fry in Marseille et vous pouvez lire les mémoires de Fry en anglais : Varian Fry’s memoirs : Surrender on Demand by Varian Fry, The United States Holocaust Memorial Museum, 1997. Pour visiter New York, profitez du portail Bonjour New York

L’explicite Article 19


Marseille sur les pas de Varian Fry, le premier « juste » américain | ©VOYAGEONS AUTREMENT
Par Elisabeth Blanchet
Ancienne prof de maths, je me suis reconvertie dans le photo journalisme en 2003 à Londres où je vivais. J’ai travaillé pour différents magazines dont Time Out London et j’ai développé des projets à longs termes dont un sujet les préfabriqués d’après-guerre, une véritable obsession qui perdure, les Irish Travellers -nomades Irlandais- dans le monde, les orphelins de Ceausescu - je suis des jeunes qui ont grandi dans les orphelinats du dictateur depuis 25 ans -. Je voyage beaucoup et j’adore raconter des histoires en photo, avec des mots, en filmant, en enregistrant… Des histoires de lieux, de découvertes mais surtout de gens. Destinations de cœur : Royaume-Uni, Irlande, Laponie, Russie, Etats-Unis, Balkans, Irlande, Lewis & Harris Coup de cœur tourisme responsable : Caravan, le Tiny House Hotel de Portland, Oregon – Mon livre de voyage : L’Usage du Monde de Nicolas Bouvier – Le livre que je ne prends jamais en voyage : L’oeuvre complète de Proust à cause du poids – Une petite phrase qui parle à mon cœur de voyageur : « Home is where you park it »
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