Agathe Clerc : réconcilier tourisme, territoires côtiers et océan
Thèmatique : Espaces protégés Initiative nationale Labels Portrait Territoire
Après un riche parcours qui l’a mené de ports en haute mer jusqu’au Costa Rica, Agathe Clerc fait désormais escale à Biarritz où elle s’est lancée comme consultante indépendante en tourisme durable et régénératif. Spécialiste des territoires littoraux et insulaires, elle accompagne des collectivités, des ports de plaisance et des hébergements touristiques, et travaille en lien étroit avec des ONG locales et des scientifiques, pour faire du tourisme un levier concret de protection de l’océan et de soutien aux communautés côtières et insulaires. Son credo : « privilégier des approches pragmatiques, motivantes et inspirantes, qui donnent du sens au tourisme et à ceux qui le font vivre, tout en renforçant le lien entre océan, acteurs locaux et visiteurs ». Elle participe ainsi à faire évoluer les récits du tourisme vers des modèles plus ancrés localement».

VA/ Parmi les nombreuses expériences que vous avez eu jusque-là, laquelle a été la plus marquante ?
Ce sont les expériences sur le terrain qui m’ont le plus marquée. Chez BlueSeeds, entreprise dédiée au soutien des initiatives de conservation marine, j’étais en charge de la communication. Mon rôle consistait à valoriser celles et ceux qui portent ces projets au quotidien et à rendre visibles leurs actions de préservation. Une des expériences les plus marquantes a été le tournage d’un documentaire sur celles et ceux qui protègent la Méditerranée au quotidien (Sentinels of the Mediterranean), de l’Espagne à la Tunisie, en passant par la Grèce. Gestionnaires d’aires marines protégées, pêcheurs artisans, ONG locales… chaque rencontre montrait comment le tourisme peut soutenir concrètement la conservation et créer des expériences immersives et responsables pour les visiteurs.
Avec Surfrider Foundation Europe, mon engagement a pris une dimension plus militante. J’ai mené des campagnes de plaidoyer européen pour le milieu marin, démontrant que la mobilisation citoyenne et les actions locales sont essentielles pour protéger nos océans et influencer les politiques publiques. Ces missions m’ont appris que stratégie et action de terrain doivent avancer main dans la main.
Lorsque je vivais à Hoëdic, minuscule île bretonne de la baie de Quiberon, je travaillais sur le port et partageais mon temps entre la capitainerie et un zodiac. J’accueillais voiliers, bateaux à passagers et plaisanciers. Chaque arrivée dans le port devenait un prétexte pour sensibiliser sur la fragilité de cet écosystème insulaire, les comportements responsables à adopter sur une île, mais aussi raconter la vie de celles et ceux qui la font vivre à l’année, pêcheurs, restaurateurs, artisans, habitants. Les marées, le vent, les anticyclones rythmaient le quotidien. Ils m’ont appris à observer avant d’agir, à écouter le territoire et à comprendre combien vivre en harmonie avec un lieu, et soutenir ses communautés, est à la fois essentiel et profondément inspirant.
Ces expériences montrent que la transition du tourisme se construit sur le terrain, en valorisant les initiatives locales, en racontant leurs histoires et en combinant engagement, pragmatisme et inspiration.

VA/ Au Costa Rica, nous avez travaillé sur le label national. Que pensez-vous de son degré d’exigence et quels points spécifiquement pourraient être inspirants pour les acteurs du tourisme en France ?
Le label CST du Costa Rica est une certification officielle qui évalue et reconnaît les entreprises touristiques respectant des pratiques durables, environnementales, sociales et économiques. Il utilise un système de graduation par feuilles, de une à cinq, pour évaluer la qualité de la gestion durable des entreprises touristiques, cinq feuilles représentant le niveau le plus élevé. J’ai accompagné des agences réceptives sur place dans leurs démarches de certification. Le label costaricien est très exigeant et transversal, intégrant des critères environnementaux, sociaux et économiques. Ce qui m’a particulièrement marquée, c’est la cohérence entre la vision nationale et sa mise en œuvre locale, ainsi que le suivi régulier des acteurs, pensé pour favoriser un progrès continu plutôt qu’une simple conformité.
Un autre point clé réside dans le choix d’un label unique, commun à l’ensemble du secteur touristique. Cette clarté est précieuse, tant pour les professionnels que pour les visiteurs. Elle facilite compréhension, l’adhésion et la crédibilité de la démarche. En France, la multiplication des labels peut parfois créer de la confusion, voire diluer les messages. La France pourrait (et devrait) s’inspirer de ce modèle en renforçant l’accompagnement, le suivi dans la durée et la lisibilité des démarches, afin que la labellisation devienne un véritable moteur de transformation des pratiques, et non une formalité administrative supplémentaire.

VA/ Vos différents postes ont souvent eu pour théâtre les océans, les mers et le littoral, un hasard ou un choix ?
Ce n’est pas un hasard si mes postes m’ont toujours menée vers les littoraux. Ces espaces concentrent des enjeux écologiques, économiques et sociaux uniques, et c’est là que l’on voit concrètement l’impact des initiatives durables. Mais c’est aussi parce que l’océan a toujours été pour moi (et pour beaucoup) une immense source d’inspiration. Mes plus beaux souvenirs s’y rattachent : le bruit des vagues, les couchers de soleil, l’odeur des embruns… Il est puissant et apaisant à la fois. Il nous rappelle que tout est en mouvement, que les solutions évoluent et que l’adaptation est essentielle. Aujourd’hui, j’ai la chance de vivre au quotidien sur la côte basque, et cette proximité renforce ma connexion à ces enjeux. Dans mon travail, j’accompagne les acteurs à adapter leurs projets aux réalités locales. L’objectif est de valoriser leurs initiatives et de créer un impact concret pour l’océan et les communautés côtières.
VA/ Il y a un an environs, vous avez décidé de vous mettre à votre compte et de devenir consultante en tourisme durable. Pourquoi ce choix ?
Après plusieurs années dans des structures publiques, associatives et privées, j’avais envie de choisir mes missions, et mes méthodes, tout en restant proche du terrain. Être consultante indépendante me permet de développer des projets alignés avec mes valeurs, de favoriser le tourisme régénératif et de proposer des pratiques concrètes qui inspirent et motivent acteurs et visiteurs
VA/ Quels sont aujourd’hui vos principaux clients ?
Je travaille avec des collectivités littorales, des hébergements touristiques, et réseaux sectoriels comme le groupe Evasion, Villégiature et Protection de l’océan de RespectOcean (avec à son bord Club Med, TUI, Ponant, des ONG et des scientifiques, entre autre). Je viens également d’être consultante qualifiée Clef Verte, ce qui me permet d’accompagner les petites structures locales de tourisme dans leurs démarches de transition. Parallèlement, je développe avec RespectOcean un outil opérationnel dédié à l’approvisionnement responsable dans le tourisme nautique et balnéaire, sous forme de fiche-action. Il s’adresse à l’ensemble des acteurs de la chaîne de valeur touristique : tour opérateurs et agences réceptives, hébergements, prestataires d’activités nautiques et marines, restaurateurs, gestionnaires de plages et d’équipements côtiers… L’outil dispose d’un système d’auto-évaluation permettant aux acteurs de se situer, d’identifier des leviers d’action concrets et de progresser à son rythme. L’objectif est d’outiller le secteur pour réduire son empreinte sur l’océan, renforcer les pratiques responsables dans le tourisme nautique, et faire du littoral un espace de découverte, de respect et de cohabitation durable avec les communautés locales et les milieux marins.

VA/ En tant qu’auditrice pour les Pavillons Bleus, quels seraient d’après vous les plus et les moins de ce label. Des points d’amélioration à proposer ?
Le Pavillon Bleu joue un rôle clé dans le tourisme balnéaire, en valorisant les bonnes pratiques et en rendant visibles les efforts menés par les collectivités et les ports de plaisance. Il offre une reconnaissance claire et lisible, aussi bien pour les professionnels que pour le grand public. La qualité des eaux de baignade constitue l’un des piliers du label, avec un suivi sanitaire rigoureux fondé sur des analyses bactériologiques régulières. Ces contrôles sont essentiels et ont largement contribué à améliorer la gestion des rejets, des systèmes d’assainissement et la prévention des pollutions sur de nombreux sites littoraux.
Néanmoins, ces analyses restent aujourd’hui limitées dans le temps et dans leur périmètre. Les contrôles sont principalement réalisés sur la période estivale, alors que les usages du littoral (baignade, surf, sports nautiques) se poursuivent tout au long de l’année. Par ailleurs, les paramètres analysés sont essentiellement bactériologiques. Ils ne prennent pas encore en compte certains polluants chimiques ou émergents, tels que les hydrocarbures, les microplastiques ou d’autres substances issues des activités humaines, pourtant bien présentes dans le milieu marin. Ces limites n’enlèvent rien à l’utilité du label, mais soulignent l’intérêt d’une approche complémentaire et évolutive, intégrant une vision plus globale de la qualité des eaux et des usages du littoral. Un accompagnement renforcé sur le terrain, dans la durée, permettrait d’aller au-delà du respect des critères actuels, d’anticiper les enjeux émergents et de faire de la labellisation un véritable levier d’amélioration continue et de sensibilisation des usagers.
VA/ Que pensez-vous à l’heure d’aujourd’hui du degré de maturité de l’industrie touristique française quant au tourisme durable ? Des progrès ? De nombreux défis encore ? Lesquels vous semblent les plus urgents ?
L’industrie touristique française a indéniablement progressé sur les enjeux du tourisme durable, en particulier sur les territoires littoraux. La prise de conscience est réelle chez de nombreux acteurs, qu’il s’agisse de la gestion de l’eau, des déchets, de la biodiversité ou de la sensibilisation des visiteurs. Cependant, sur le littoral, les défis restent majeurs et urgents. La forte saisonnalité, la pression foncière, la cohabitation avec les habitants à l’année, la fragilité des écosystèmes côtiers et marins, ou encore la dépendance à des modèles très consommateurs de ressources posent des limites claires. La question n’est plus seulement de faire « un peu mieux », mais bien de repenser les équilibres entre attractivité touristique, capacités des milieux naturels et qualité de vie locale.
Dans ce contexte, le tourisme régénératif offre des pistes concrètes. Il permet de repenser la relation entre acteurs, visiteurs et territoires littoraux, en faisant du tourisme un levier de protection des écosystèmes côtiers et marins, de soutien aux communautés locales et de sensibilisation. À condition que ces démarches soient ancrées dans le terrain, adaptées aux réalités locales et pensées sur le temps long. Dans mes audits Pavillon Bleu, j’ai pu observer des démarches très concrètes et inspirantes. Dans certaines communes littorales du sud de la France, d’anciens parkings en bord de plage ont été rendus à la nature pour permettre la reconstitution des dunes. Ces projets vont au-delà de l’aménagement : les collectivités ont associé habitants et visiteurs en distribuant des graines de plantes dunaires, les invitant à participer activement à la renaturation, tout en acceptant collectivement une réduction du stationnement. Ce type d’initiative montre que la transition passe aussi par des choix politiques assumés et une évolution des usages.

VA/ Pour revenir à vos projets, parlez-nous de votre actualité et de vos prochaines missions ?
Je poursuis des missions d’accompagnement auprès de territoires littoraux et d’hébergements touristiques, pour les aider à réussir leur transition et à construire des récits de tourisme qui ont du sens. J’anime le groupe de travail RespectOcean, qui réunit des acteurs du secteur pour co-construire des solutions concrètes et adaptées aux réalités du terrain. Je soutiens également les petites structures locales dans leur démarche Clef Verte, avec une approche progressive et pragmatique, pensée pour mettre en valeur leurs initiatives et renforcer leur impact sur les territoires côtiers.
VA/ Une dernière chose à ajouter, un vœux pour l’année qui commence ?
Écoutons les territoires et leurs acteurs. Développons des récits capables de faire évoluer le tourisme au-delà d’une logique de simple consommation du littoral. Appuyons-nous sur les initiatives locales pour générer des impacts durables. Avançons collectivement, avec une capacité d’adaptation inspirée par l’océan.

Par Geneviève Clastres
Auteur et journaliste indépendante spécialisée sur le tourisme durable et le monde chinois, Geneviève Clastres est également interprète et représentante de l'artiste chinois Li Kunwu. Collaborations régulières : Radio France, Voyageons-Autrement.com, Monde Diplomatique, Guide vert Michelin, TV5Monde, etc. Dernier ouvrage "Dix ans de tourisme durable". Conférences et cours réguliers sur le tourisme durable pour de nombreuses universités et écoles.
Les 5 derniers articles de Geneviève Clastres
- La Norvège à la voile, c’est possible avec SeilNorge !
- Partir pour une année de césure en Australie
- Persévérance, la science en partage au cœur de l’océan Austral
- Tourisme durable : ces destinations qui réinventent l’expérience croisière
- Gerri de la Sal : l’or blanc d’un village médiéval des Pyrénées de Catalogne
Voir tous les articles de Geneviève Clastres
Découvrez nos abonnements
15 voyages sélectionnés par Voyageons-Autrement.com
Informations utiles pour voyager
Una Bambu, une rencontre organique avec le Sri Lanka Soutenir un projet touristique responsable au Sri Lanka, depuis sa création jusqu'à son ouverture en novembre 2021 ~ par Sophie Squillace...
En quête de l'or blanc japonais - Carnet #1 le but de notre voyage est d'explorer à ski de randonnée les volcans et forêts du centre d'Hokkaïdo, l'île la plus septentrionale de l'archipel japonais ~ par Vanessa...
Le Club Med souhaite se montrer irréprochable en République Dominicaine Bordée par la mer des Caraïbes et l’océan Atlantique, la République Dominicaine a hérité de l’histoire une sœur siamoise qui vit des jours...
Tourisme vert et durable en Martinique Malgré sa petite taille, la martinique offre une extraordinaire diversité de paysages : montagnes abruptes, forêt tropicale, collines verdoyantes, falaises, savanes, plages...
WAOH! Route : une plongée dans l'océan Atlantique WAOH! Route propose de découvrir les richesses de l’océan Atlantique, en créant des circuits maritimes dans les plus beaux sites de plongée. ~ par Lina Tran...
Île Maurice Dans cette Ile Maurice nature, les eaux turquoises de l'Océan Indien côtoient harmonieusement les centaines d'espèces d'oiseaux ainsi que la faune et la flore endémiques pour le plus grand bonheur du...

















