90 ans des congés payés : quand le tourisme oublie le droit aux vacances
Alors que nous célébrons les 90 ans des congés payés, une question dérangeante reste absente des débats sur le tourisme durable : qui peut encore réellement partir en vacances ? À force de compter les tonnes de CO₂ ou les nuitées touristiques, le secteur semble avoir relégué sous le tapis l’ambition sociale qui a pourtant fondé son développement. Car avant d’être un marché, le tourisme fut une conquête sociale. À l’heure où près de quatre Français sur dix ne partent toujours pas en vacances, il est peut-être temps de remettre la question du droit au départ au cœur de la transition.

90 ans après : le social sous le tapis
Le 20 juin 1936, le gouvernement du Front populaire adopte une mesure qui va transformer durablement la société française : deux semaines de congés payés pour les salariés. Derrière cette réforme portée par Léon Blum et Léo Lagrange se cache une ambition bien plus vaste qu’un simple avantage social (lire le billet de Linda Laine dans l’Echo touristique). Il s’agit de reconnaître que le temps libre, le repos, les loisirs, la découverte et les vacances participent pleinement de la citoyenneté.
« Les congés payés participent à l’idée d’une démocratie qui ne se limite pas au travail mais englobe aussi le droit au repos et à l’émancipation. »
(Léon Blum, 1936)
90 ans plus tard, alors que le tourisme durable occupe une place centrale dans les politiques publiques et les stratégies des destinations, une question mérite d’être posée : avons-nous oublié l’idéal social qui a fondé la démocratisation du tourisme ?
Car derrière les discours sur la décarbonation, la sobriété, la gestion des flux ou la préservation des ressources, une réalité demeure : près de 40 % des Français ne partent toujours pas en vacances (cf. étude du CREDOC sur les inégalités en France).

Les congés payés : une révolution sociale avant d’être touristique
La photographie des premiers départs de l’été 1936 est devenue iconique. Des milliers d’ouvriers découvrent la mer, la montagne ou la campagne. Pour beaucoup, il s’agit du premier voyage de leur vie.
Pourtant, réduire les congés payés à une simple naissance du tourisme de masse serait une erreur. Comme l’ont montré les historiens du tourisme tels que Marc Boyer (avec son ouvrage « L’invention du tourisme » sorti en 1996)) ou Jean Vigreux (« Histoire du Front Populaire », 2016), les congés payés constituent d’abord une conquête sociale et culturelle.
Ils reconnaissent que les individus ne sont pas uniquement des travailleurs ou des producteurs. Ils sont aussi des citoyens ayant droit au repos, à la culture, à l’éducation populaire et à la découverte.
Léo Lagrange résumait cette ambition à travers une vision profondément émancipatrice du temps libre. L’objectif n’était pas de créer des consommateurs de vacances mais de permettre l’accès du plus grand nombre aux loisirs, au sport, aux voyages et à la culture (à lire « Léo Lagrange, l’artisan du temps libre : textes choisis » par Yann Lasnier).
Le tourisme devient alors un vecteur de transformation sociale.
« Notre but est de permettre aux masses de la jeunesse française de trouver dans la pratique des sports la joie et la santé. »
(Léo Lagrange, sous-secrétaire d’Etat aux sports et aux loisirs, 1936).

Quand les vacances construisent la France
L’histoire des congés payés est aussi celle de l’aménagement du territoire. L’accès croissant aux vacances favorise le développement des chemins de fer, des stations balnéaires, des villages de vacances, des auberges de jeunesse et plus tard des campings. Des régions entières se structurent autour de l’accueil touristique (mission Racine ; Plans Neige ; Loi Montagne ; Loi Littoral, … Suivre les travaux de Philippe Violier).
Les vacances contribuent à la découverte du territoire national. Elles participent à la circulation des populations, à la rencontre entre mondes urbains et ruraux et à la reconnaissance de patrimoines jusque-là peu valorisés.
Le tourisme devient progressivement un outil de cohésion territoriale (coucou Marc Pili).

Cette dynamique s’accompagne de la création de nombreux dispositifs d’économie sociale et solidaire : colonies de vacances, centres de vacances familiaux, tourisme associatif, comités d’entreprise, villages vacances.
C’est cette histoire qui donnera naissance au tourisme social et solidaire, aujourd’hui représenté notamment par l’UNAT. L’organisation rappelle que son réseau accueille chaque année près de 6 millions de vacanciers, représente 250 000 lits touristiques accessibles à tous et plus de 27 millions de nuitées.
Une démocratisation inachevée
On pourrait croire que la bataille est gagnée. Après tout, les Français disposent aujourd’hui de cinq semaines de congés payés, auxquelles s’ajoutent souvent des RTT ou des congés conventionnels. Pourtant, les chiffres racontent une autre histoire.
Selon l’Observatoire des inégalités, seuls 60 % des Français partent au moins une fois par an en vacances. Autrement dit, quatre Français sur dix restent chez eux.
L’écart est encore plus frappant selon le revenu :
- 76 % des plus aisés partent en vacances ;
- Seulement 42 % des plus modestes partent chaque année.
L’INSEE observe d’ailleurs que cette situation perdure depuis plusieurs décennies (lire le rapport de Céline Rouquette « départs en vacances : la persistance des inégalités »). Parmi ceux qui ne partent pas, quatre sur cinq évoquent des contraintes financières, familiales, professionnelles ou de santé plutôt qu’un choix personnel.
Comme le souligne le sociologue Bertrand Réau, les vacances demeurent un puissant révélateur des inégalités sociales.
« Penser les vacances uniquement comme une récompense du travail masque leurs autres fonctions sociales. »
(Vacances : ces freins financiers, psychologiques ou logistiques qui empêchent une partie des Français de partir. Le Monde, 2/08/25).
Partir n’est pas seulement une question d’argent. Il faut également disposer du temps, des ressources culturelles, des réseaux et parfois même de la confiance nécessaire pour envisager le départ. L’absence de vacances constitue ainsi une forme discrète mais réelle d’exclusion sociale.
Le grand oubli du tourisme durable
C’est ici que le paradoxe apparaît.
Depuis vingt ans, le tourisme durable s’est imposé comme un horizon incontournable. Les destinations mesurent leurs émissions de carbone, développent des indicateurs environnementaux, réfléchissent à la gestion de l’eau ou à la préservation de la biodiversité.
Ces enjeux sont évidemment essentiels.
Mais le troisième pilier du développement durable, le pilier social, semble souvent relégué au second plan.
Les débats portent sur les avions, les croisières ou la consommation énergétique des hébergements. Beaucoup plus rarement sur le droit aux vacances.
- Combien de stratégies touristiques territoriales intègrent réellement la question du non-départ ?
- Combien d’observatoires mesurent l’accès effectif aux vacances des ménages modestes ?
- Combien d’indicateurs de tourisme durable évaluent la justice sociale ou l’inclusion touristique ?
Cette invisibilisation est d’autant plus étonnante que l’accès aux vacances est reconnu comme un enjeu majeur de cohésion sociale depuis des décennies (clin d’œil à Jean-Michel Blanc, administrateur d’ATD et ambassadeur tourisme pour tous).
À force de focaliser les débats sur les seuls impacts environnementaux, nous risquons d’oublier que le tourisme durable est aussi censé être un tourisme accessible.

Réhabiliter le départ en vacances pour tou·te·s
Pourtant, des acteurs continuent de porter cette ambition.
L’Agence Nationale pour les Chèques-Vacances – ANCV, dont la mission est explicitement de favoriser le départ du plus grand nombre, accompagne aujourd’hui 4,8 millions de bénéficiaires et soutient plusieurs centaines de milliers de personnes éloignées des vacances.
Les programmes d’aide au départ, les séjours pour les jeunes, les seniors ou les familles modestes constituent autant de dispositifs qui prolongent l’esprit de 1936.
Le tourisme social et solidaire rappelle également qu’un autre modèle touristique est possible. Un modèle où la performance ne se mesure pas uniquement en nuitées, en fréquentation ou en retombées économiques, mais également en capacité à créer du lien social, de l’émancipation et de l’inclusion.
Cette approche rejoint d’ailleurs les principes mêmes du développement durable. Comme le rappelle l’UNAT, tourisme social et développement durable partagent une même ambition : rendre les vacances accessibles tout en contribuant au développement équilibré des territoires.

Pour les 90 ans, remettre le droit aux vacances au cœur du débat
Commémorer les 90 ans des congés payés ne devrait pas consister à célébrer un acquis définitivement sécurisé. Ce serait au contraire l’occasion de réinterroger ce que signifie aujourd’hui le droit aux vacances.
En 1936, la question était celle du temps libre. En 2026, elle devient celle de l’accès effectif aux vacances. Car un droit n’existe réellement que lorsqu’il peut être exercé.
Dans un pays qui demeure la première destination touristique mondiale, voir 4 habitants sur 10privés de vacances devrait constituer un sujet majeur de politique publique.
Le véritable héritage des congés payés n’est peut-être pas le tourisme de masse. Il réside davantage dans une idée simple mais profondément moderne : le voyage, le repos, la découverte et l’ouverture au monde ne sont pas des privilèges.
Ils constituent un bien commun. Et comme le rappelle le sociologue Jean Viard, les vacances ont contribué à dessiner une « nouvelle carte de la France des territoires vécus ». Loin d’être une simple consommation de loisirs, elles participent à la circulation des populations, à la découverte des régions et à la construction d’un imaginaire collectif partagé. Dans cette perspective, le droit aux vacances apparaît comme un véritable bien commun territorial, au croisement de la cohésion sociale, de l’aménagement des territoires et du développement local
À l’heure où le tourisme cherche à se réinventer face aux défis climatiques, cette promesse sociale mérite sans doute d’être remise au cœur de la réflexion. Car un tourisme réellement durable ne peut être seulement bas carbone. Il doit aussi permettre à chacun de partir.

Des vacances comme un droit, non comme un privilège
À l’heure où montent les vents de l’austérité,
Où reculent parfois les moyens de la solidarité,
Associations, territoires et acteurs engagés
Continuent de défendre le droit de s’évader.
Car voyager n’est pas seulement consommer ou séjourner,
C’est apprendre, respirer, rencontrer, s’émanciper.
Et 90 ans après 1936, cette promesse reste à préserver.

Quelques ressources supplémentaires
- Plaidoyer Essentiem (= signez le manifeste !!) : https://www.essentiem.org/projets/plaidoyer/
- Gilles Caire, étude sur « les apports territoriaux du tourisme social » ;
- Brice Duthion pour TourMag « 90 ans d’une révolution sociale et un chantier encore ouvert » ;
- Site de l’ISTO : https://isto.international ;
- Mon billet sur l’initiative Jour pour Jour d’Essentiem ;
- Fond Essentiem : https://www.essentiem.org/
- Vacances Ouvertes : https://www.vacances-ouvertes.asso.fr/ ;
- UNAT : https://www.unat.asso.fr ;
- ATES : https://ates-tourisme-equitable.org/
- Article Le Monde « « Le départ en vacances est un réflexe conditionné. Moi, je préfère ne pas partir et me consacrer à ce qui me fait vibrer » : pour leurs congés, ils restent à la maison » d’Emma Poesy du 30 mai.
- Retour sur le colloque VVF Village « vacances pour tous, une conquête inachevé » : post de Jean Pinard ; post de VVF.
- Dossier L’écho touristique et interview de Gilles Finchelstein de la Fondation Jean Jaurès (article de Linda Lainé).
Par Caroline Le Roy
Bretonne et fière de l'être, j'ai toujours été sensible aux enjeux du développement durable tant dans mon bénévolat associatif que sur mon rapport à la nature. J'ai pu évoluer dans le réseau des parcs naturels régionaux où j'ai eu la chance d'accompagner des acteurs touristiques du changement. Ma sensibilité a rapidement évolué en engagement puis en militantisme. Mon défi professionnel est de développer un tourisme respectueux de la planète et des hommes grâce à l'accompagnement et le conseil aux professionnels sur les nouvelles tendances touristiques et sur les attentes des clientèles toujours plus exigeantes. Enfin je souhaite faire prendre conscience d'une conciliation possible entre transition environnementale et besoin client appliquée au tourisme et au quotidien. Je suis actuellement en préparation d'une thèse doctorale sur le vaste (mais non moins passionnant) sujet de la performance environnementale du tourisme.
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