Dix ans de Label Emmaüs : l’improbable pari qui a fait entrer l’économie solidaire dans l’ère du numérique
« J’attendais ce coup de fil. » Sur scène, Maud Sarda se souvient encore très précisément de ce moment. Nous sommes en 2010. Face à elle, un manager d’Accenture lui présente sa prochaine mission. Son téléphone sonne. À l’autre bout du fil, un responsable d’Emmaüs France. Quelques jours plus tard, elle annonce sa démission. « Une nouvelle vie commençait », sourit-elle aujourd’hui. Quinze ans plus tard, celle qui a porté la création de Label Emmaüs célèbre les dix ans de la plateforme devant plusieurs centaines de personnes réunies à l’Académie du Climat. Un anniversaire qui ressemble moins à une célébration d’entreprise qu’à un bilan d’étape dans une aventure que beaucoup jugeaient impossible.

Faire entrer Emmaüs dans le numérique sans perdre son âme.
En 2015, lorsque Label Emmaüs voit le jour au sein du mouvement Emmaüs, les raisons d’échouer ne manquent pas. Face à Amazon, Leboncoin ou bientôt Vinted, quel avenir pour une plateforme de vente en ligne portée par des acteurs du réemploi solidaire ? « C’était David contre Goliath », résume aujourd’hui Maud Sarda. L’idée paraît même presque contradictoire. Emmaüs est historiquement un mouvement de la rencontre, du lien social, des boutiques physiques et des communautés. Internet semble appartenir à un autre monde. « Quand vous créez une plateforme en ligne, vous allez à l’opposé de ce qui fait l’identité d’Emmaüs », reconnaît Tarek Daher, délégué général d’Emmaüs France. « Pourtant, nous avons considéré que le numérique n’était pas l’opposé de la rencontre, mais quelque chose en plus. »
À l’époque, les résistances sont nombreuses, y compris en interne. Certaines structures craignent de voir leurs ventes diminuer. D’autres s’interrogent sur la pertinence d’investir dans un secteur dominé par les géants de la tech. « Une personne m’a demandé un jour pourquoi nous ne vendions pas simplement sur Amazon », raconte Tarek Daher. « Justement parce que si même nous, nous renonçons à construire une alternative, alors qui le fera ? » Cette question traverse encore aujourd’hui toute l’histoire de Label Emmaüs.

2,3 millions d’objets sauvés du rebut
Dix ans plus tard, les chiffres donnent la mesure du chemin parcouru. Plus de 2,3 millions d’objets ont trouvé une seconde vie grâce à la plateforme. Un travail colossal lorsque l’on sait que la plupart des objets récupérés ne possèdent ni code-barres ni fiche produit. Chaque objet doit être photographié, décrit, évalué, mis en ligne, stocké puis expédié. Une logistique artisanale et complexe, réalisée en grande partie par des personnes en parcours d’insertion. « Nous avons commencé avec 3 000 produits mis en ligne un par un », rappelle Maud Sarda. Aujourd’hui, le service client affiche un taux de satisfaction comparable à celui des meilleurs acteurs du commerce en ligne, tandis que le taux de remboursement reste inférieur à 4 %, un niveau particulièrement faible dans le secteur.
Derrière les objets, des milliers de parcours de vie
Mais pour les responsables de Label Emmaüs, l’essentiel est ailleurs. Depuis sa création, plus de 4 000 personnes ont été formées grâce aux activités développées autour de la plateforme : logistique, vente en ligne, photographie produit, relation client ou métiers du numérique. Plus de 1 000 emplois ont également été créés au sein des ressourceries, communautés et structures partenaires du mouvement. Le développement des écoles Label Emmaüs constitue sans doute l’une des plus grandes fiertés du réseau. Plus de 600 personnes y ont déjà suivi gratuitement des formations aux métiers du numérique, parfois sans posséder le baccalauréat. « Nous sommes devenus un CFA », rappelle Maud Sarda. « Certaines personnes poursuivent aujourd’hui jusqu’au niveau Bac +3 et même au-delà. » Paris, Marseille, Roubaix… D’autres implantations devraient bientôt voir le jour, notamment à Lyon.
Une autre vision de la technologie
Pour les partenaires historiques du projet, cette réussite dépasse largement la question du réemploi. Présente depuis l’origine, la Fondation Accenture accompagne Label Emmaüs depuis dix ans à travers du mécénat financier et de compétences. « Label Emmaüs faisait de la « tech for good » avant même que l’expression existe », souligne Angelina Nardin, directrice générale de la fondation. Ensemble, les équipes travaillent désormais à relancer Trëmma, une plateforme permettant aux particuliers de vendre leurs objets au profit de projets solidaires. Une sorte de « Vinted solidaire » imaginé dès 2020 mais jugé alors trop précurseur, y compris par une partie de l’économie sociale et solidaire. « Nous étions sans doute arrivés trop tôt », reconnaît-on aujourd’hui.
Un modèle économique toujours fragile
Pour autant, tout n’est pas gagné. Malgré son impact social et environnemental, Label Emmaüs reste déficitaire. La concurrence des grandes plateformes continue de s’intensifier tandis que le marché du réemploi attire désormais de nombreux acteurs privés. « Pendant longtemps, nous étions quasiment seuls sur ce sujet », rappelle Tarek Daher. « Aujourd’hui, le réemploi est devenu un marché attractif. » Face à cette évolution, Emmaüs plaide pour une meilleure reconnaissance du rôle spécifique joué par les acteurs du réemploi solidaire. Un combat qui a notamment abouti à l’intégration de mécanismes de soutien à l’ESS dans la loi AGEC.
« Notre plus grande force : nous produisons de l’espoir »
Au fil des interventions, un autre sujet s’invite dans les échanges : celui de l’engagement politique. Quelques jours auparavant, l’assemblée générale d’Emmaüs France adoptait une motion réaffirmant son opposition aux idées d’extrême droite. Une prise de position qui ne fait pas l’unanimité mais que le mouvement assume pleinement. « Nous avons considéré que c’était dans l’ADN d’Emmaüs de lutter contre les discours de haine et de division », affirme Tarek Daher.
Cette fidélité aux valeurs fondatrices a parfois coûté des partenariats ou des financements. Mais pour Maud Sarda, elle constitue précisément la raison d’être du projet. « Nous n’avons jamais cessé de défendre nos convictions, même lorsque cela compliquait les choses. » Alors que les géants du numérique concentrent toujours davantage de pouvoir économique et technologique, Label Emmaüs continue d’avancer avec ses moyens, ses contradictions et ses ambitions. Dix ans après son lancement, la plateforme ne représente encore que 2 % de l’activité globale du mouvement Emmaüs. Une goutte d’eau face aux mastodontes du secteur.
Et pourtant. Au moment de conclure, Maud Sarda résume peut-être mieux que quiconque ce qui s’est joué durant cette décennie : « Notre plus grande force, finalement, c’est que nous produisons de l’espoir. »

Par Geneviève Clastres
Auteur et journaliste indépendante spécialisée sur le tourisme durable et le monde chinois, Geneviève Clastres est également interprète et représentante de l'artiste chinois Li Kunwu. Collaborations régulières : Radio France, Voyageons-Autrement.com, Monde Diplomatique, Guide vert Michelin, TV5Monde, etc. Dernier ouvrage "Dix ans de tourisme durable". Conférences et cours réguliers sur le tourisme durable pour de nombreuses universités et écoles.
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