Idée Nomade : faire du voyage de groupe une expérience humaine
Thèmatique : Acteur privé Innovation Monde Portrait Territoire
Rencontre avec Wahide MTIR
« Notre capacité à innover est essentielle. » Chez Idée Nomade, le voyage ne se résume pas à une destination : il naît d’une rencontre, d’un repérage, d’une adresse confidentielle ou d’un partenaire choisi avec soin. Depuis qu’il a repris ce Tour operator spécialisé dans la création de voyages pour les groupes, Wahide MTIR parcourt le monde avec une conviction : la différence se joue dans l’expérience proposée. Implantée à Marseille et désormais fortement tournée vers la clientèle parisienne, Idée Nomade défend un tourisme de groupe exigeant, construit sur des relations durables avec ses prestataires et ses voyageurs, au plus près des territoires et de leurs habitants.

VA/ Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs et nous raconter la genèse d’Idée Nomade ?
Entre Toulon, ma ville natale, et Aix-en-Provence où j’ai fait mes études, j’ai construit les premières étapes de mon parcours. Mon histoire avec Idée Nomade a commencé par un stage en 2009 au sein de l’agence, qui existe depuis plus de trente ans puisqu’elle a été créée en 1991 à Aix en Provence. À l’issue de ce stage, j’ai été recruté puis j’ai progressivement évolué à différents postes : assistant, commercial, responsable commercial puis responsable d’agence. Il y a un an et demi, j’ai finalement repris l’entreprise.
Cette évolution accompagne aussi celle d’Idée Nomade. À l’origine au début des années 90, lorsque mon prédécesseur était à la tête de l’agence, l’activité reposait beaucoup sur les voyages en autocar. Nous rayonnions principalement depuis Marseille vers l’Italie, l’Espagne et de nombreuses destinations de proximité. Avec la démocratisation du transport aérien, les attentes ont évolué et notre modèle a su s’adapter en proposant maintenant des voyages uniquement en avion ou en train à travers le monde entier.
VA/ Une marque que vous avez donc racheté et fait évoluer…
Tout à fait, installé à Paris depuis onze ans, j’ai accompagné le développement du marché parisien, un tournant important pour Idée Nomade. Désormais, environ 95 % de nos clients sont situés à Paris et en Île-de-France, principalement de grands comités d’entreprise. Cette croissance s’est construite sans jamais perdre ce qui fait notre identité : une agence à taille humaine, experte du voyage de groupe.
Le marché du groupe possède d’ailleurs ses propres spécificités. Les crises n’y sont pas vécues de la même manière que dans d’autres segments du tourisme. La période du Covid en est un bon exemple : les impacts, les attentes et les modes de fonctionnement étaient très différents de ceux observés sur le marché individuel. C’est un secteur exigeant, qui nécessite une forte capacité d’adaptation, mais qui reste particulièrement dynamique
Aujourd’hui, nous travaillons exclusivement avec des groupes constitués : comités d’entreprise, collectivités locales, associations ou encore groupes d’amis. Historiquement, près de 80 % de notre activité était réalisée avec les CE et cette clientèle reste au cœur de notre développement.
VA/ Comment se déroule ce début d’année 2026 pour Idée Nomade ?
Le marché du groupe fonctionne sur des temporalités plus longues que le tourisme individuel. Cette anticipation constitue aujourd’hui un véritable atout, car elle nous permet d’aborder les prochains mois avec sérénité malgré les incertitudes qui peuvent affecter certaines destinations. Nous observons bien un léger ralentissement sur certaines destinations du Moyen-Orient, mais son impact reste limité à ce stade. Comme les groupes anticipent beaucoup leurs projets de voyage, les réservations concernant la fin de l’année 2026 et même 2027 sont déjà en cours. Cela nous permet de conserver une bonne visibilité sur notre activité.
VA/ Voyager avec Idée Nomade, cela ressemble à quoi ?
Nous concevons l’intégralité de nos voyages en interne. C’est un point essentiel de notre identité. Pour cela, je me déplace énormément afin de repérer les destinations, rencontrer les prestataires et construire des programmes qui nous ressemblent. Ces derniers mois, je me suis rendu à Istanbul, aux Philippines, à Oman ou encore sur l’île d’Ischia, en Italie. Et là, je reviens à peine de Berlin. J’effectue en moyenne un voyage de repérage par mois. Parmi nos destinations qui fonctionnent particulièrement bien, on retrouve notamment les Cinque Terre en Italie ainsi que Bali.
D’une manière générale sur tous nos séjours en Europe, nous élaborons nos séjours en direct sans passer par des réceptifs locaux. Pour les destinations lointaines, nous faisons confiance à des partenaires locaux sélectionnés avec soin. Au-delà de leurs compétences, nous recherchons avant tout des équipes qui partagent notre philosophie du voyage. Notre cœur de métier est d’être créateurs de voyage. Nous sommes producteur de voyage avant tout. Cela nous permet de maîtriser l’expérience proposée et d’éviter certains schémas de tourisme de masse. Je n’ai par exemple aucune envie de me retrouver dans un restaurant accueillant simultanément dix autocars de touristes. Nous proposons une approche assez différente de ce qui se fait habituellement sur le marché du groupe en cherchant des adresses plus confidentielles et plus qualitatives.

VA/ Comment cela se matérialise-t-il dans vos programmes ?
A Bali, par exemple, nous retirons de notre plein gré certains lieux trop fréquentés : la célèbre Monkey Forest à Ubud. De la même manière, nous avons supprimé Canggu de nos itinéraires. Ce village est devenu extrêmement populaire auprès des digital nomads et connaît aujourd’hui une forte saturation touristique. C’est une question qui revient souvent de la part des clients, mais nous assumons pleinement ce choix. Nous préférons rester fidèles à notre vision plutôt que de céder à certaines attentes. Notre objectif n’est pas de vendre un voyage à tout prix, mais de proposer une expérience cohérente. En point d’orgue, nos circuits se terminent sur les îles Gili, un petit archipel propice à quelques jours de détente. J’y ai rencontré Jacques et Cyrielle, deux Français installés sur place qui ont développé une structure de bungalows à taille humaine. C’est ce type de rencontre qui nous permet de construire des voyages différents et plus authentiques.
VA/ Le tourisme durable ; un sujet important pour Idée Nomade ?
Oui, même si je ne l’aborde pas forcément à travers les grands discours mais plutôt par les choix que je fais en tant que créateur de voyages. Par exemple, je ne propose plus certaines destinations. C’est le cas de Santorin. L’île est devenue extrêmement onéreuse et souffre aujourd’hui d’une fréquentation excessive. On parle de plusieurs millions de visiteurs par an sur un territoire relativement petit, avec une capacité hôtelière limitée. Il y a quelques jours encore, les autocaristes et les guides étaient en grève et certaines compagnies de croisière ont même annulé leurs escales. Sur l’île, on trouve des hôtels à 250 euros la nuit qui ne sont pas toujours à la hauteur des attentes. Je vais peut-être vous surprendre mais je préfère largement Marseille. Je suis né à Toulon, je connais les belles plages et les paysages méditerranéens. À mes yeux, l’expérience proposée à Santorin ne justifie plus forcément les prix pratiqués. La demande est trop forte et les locaux n’ont plus besoin de faire autant d’efforts sur l’accueil ou la qualité de service.
VA/ Vous évitez donc les destinations surfréquentées ?
C’est vrai que je me suis progressivement éloigné du tourisme balnéaire pur. Ce n’est pas un produit qui me passionne. En tant que créateur de voyages, je n’ai quasiment aucune valeur ajoutée à apporter. Les grands tour-opérateurs savent très bien faire ce type de séjours et, dans ce cas-là, nous ne faisons souvent que revendre un produit existant. Au final, les voyageurs restent à l’hôtel, consomment sur place et sortent peu à la rencontre du territoire. Ce n’est pas la vision du voyage que je souhaite défendre. Je ne suis pas non plus un grand amateur d’Instagram, qui symbolise selon moi certaines dérives du tourisme actuel. Beaucoup de voyageurs se rendent dans des destinations devenues virales sur les réseaux sociaux sans forcément se demander ce qu’elles ont réellement à offrir.
Cette réflexion est également nourrie par mes origines tunisiennes. Je suis convaincu que le tourisme balnéaire de masse a profondément fragilisé l’image touristique de la Tunisie. Après la crise du Covid, le pays avait selon moi une véritable opportunité de changer de cap en misant davantage sur ses villages, son patrimoine, son tourisme rural, ses paysages authentiques ou encore des régions comme Korbous. Malheureusement, la stratégie a souvent consisté à continuer à casser les prix, avec pour conséquence une dégradation progressive de la qualité hôtelière et une image de destination low cost.
VA/ On ne trouvera donc pas la Tunisie chez vous ?
La seule exception concerne le désert, qui reste une expérience extraordinaire. Pour le reste, je considère que le niveau de qualité n’est pas toujours au rendez-vous et les difficultés rencontrées par certaines compagnies aériennes locales n’aident pas non plus. Pourtant, la Tunisie possède un potentiel immense. Ma famille vit toujours là-bas. Mon père possède des oliviers sur une grande exploitation agricole. Je suis vraiment persuadé qu’il existe un véritable avenir pour un tourisme lié à l’oléiculture, à l’agriculture et aux rencontres avec les habitants. Passer quelques jours dans une ferme, découvrir les savoir-faire locaux, partager le quotidien des familles : ce sont des expériences qui ont beaucoup plus de sens et qui restent encore accessibles financièrement. La difficulté, c’est que les projets les plus simples en apparence sont souvent les plus compliqués à mettre en œuvre.
Sur le terrain, les infrastructures ne suivent pas toujours. Je pense par exemple à un petit restaurant de La Goulette que j’apprécie particulièrement. Si je souhaite y emmener un groupe, je me heurte à d’importantes contraintes administratives ou organisationnelles. Les établissements les plus authentiques ne fonctionnent pas forcément avec les mêmes codes que l’industrie touristique classique. C’est parfois frustrant, mais c’est aussi ce qui rend ce travail passionnant.

VA/ Vous prônez donc des voyages incarnés qui valorisent le territoire et les acteurs locaux…
Oui, à l’échelle de ce que je peux faire : privilégier les rencontres, soutenir les acteurs locaux, sortir des sentiers battus et construire des voyages qui ont du sens plutôt que de simplement accumuler les destinations à la mode. Cette philosophie se retrouve dans tous nos choix. À Bali, j’ai pris le temps de visiter tous les restaurants avec lesquels nous travaillons. Nous privilégions les établissements tenus par des familles plutôt que les grandes chaînes internationales. D’année en année, nous retrouvons les mêmes personnes, nous échangeons, nous suivons leur évolution. Il en va de même pour les hébergements. Mon action en matière de tourisme responsable se situe principalement à ce niveau-là : soutenir un écosystème local dans la durée avec des partenaires que nous connaissons réellement. Par exemple, nous travaillons avec Sophie, notre guide sur place depuis 2016. C’est une relation de confiance qui s’est construite au fil des années.
En outre, je ne cherche pas à négocier le prix d’un guide lorsqu’il incarne les valeurs et la qualité de service que nous recherchons. Pour moi, l’humain est au cœur du voyage, et il est normal de rémunérer à sa juste valeur ceux qui contribuent à faire vivre le tourisme local Par exemple, lorsqu’un guide me présente un tarif, je respecte son travail. S’il me demande 20 % de plus parce que ses coûts ont augmenté ou parce qu’il estime que son expertise le justifie, je couvre les frais. Je considère que le tourisme responsable passe aussi par une juste rémunération des acteurs locaux. En revanche, je reste pragmatique. Par exemple, je ne vais pas prétendre organiser un séjour en train à Bali. Il faut aussi tenir compte des réalités du voyage.
VA/ Soutenez-vous également des associations sur place ?
C’est en projet. Je connais par exemple à Bali une association créée par des Français qui organise régulièrement le nettoyage de petits canaux envahis par les déchets plastiques. Ce type d’initiative m’intéresse beaucoup et j’aimerais pouvoir l’intégrer davantage dans certains voyages. Mais là encore, il faut composer avec la réalité du terrain. Un groupe part avant tout pour découvrir une destination, se reposer ou partager un moment convivial. Je suis davantage dans la suggestion que dans l’obligation. Lorsqu’une demi-journée libre est prévue, nous pourrions imaginer qu’une association intervienne pour présenter son action et proposer aux voyageurs qui le souhaitent d’y participer. Cela pourrait être très enrichissant.
Dans les faits, ce n’est pas toujours aussi simple à mettre en place. Certaines initiatives demandent beaucoup d’énergie pour un résultat parfois limité. On se heurte parfois aux contraintes du voyage ou simplement aux attentes des participants. C’est pourquoi je préfère rester humble sur le sujet. On parle beaucoup de tourisme responsable. Les intentions sont souvent bonnes, mais il faut aussi tenir compte de la réalité des comportements et de ce que les voyageurs sont réellement prêts à faire sur place. À mes yeux, le plus important reste donc de construire des voyages respectueux des territoires, de travailler avec des partenaires locaux de confiance et de veiller à ce que la valeur créée bénéficie réellement aux personnes qui vivent sur place.
VA/ Avez-vous déjà envisagé de rejoindre des collectifs engagés dans le tourisme responsable, comme ATR ou ATD ?
Oui, je me suis déjà intéressé à ces démarches. Je me souviens notamment d’avoir participé, il y a deux ans, à plusieurs conférences organisées au sein du « Village Durable » lors de Top Resa. J’y ai passé une journée entière et les échanges étaient intéressants. Je suis néanmoins ressorti avec un sentiment mitigé. La plupart des intervenants représentaient des hôtels, des restaurateurs ou des acteurs qui ont la possibilité d’agir directement sur leur outil de travail. Ils peuvent réduire leur consommation d’eau, installer des équipements spécifiques, modifier leurs pratiques quotidiennes ou mettre en place des actions environnementales très concrètes.
En tant que tour-opérateur, notre position est différente. Nous assemblons une multitude de prestations produites par d’autres acteurs. Bien sûr, nous pouvons sélectionner un hébergement engagé ou privilégier certains partenaires, mais notre marge d’action reste plus limitée. Par exemple, je ne peux pas agir directement sur l’impact environnemental d’un vol aérien. Je peux essayer de choisir des prestataires sensibles à ces questions, mais je suis aussi confronté à des contraintes de disponibilité et de budget.
C’est ce qui explique en partie mes interrogations sur certaines démarches de labellisation. J’ai parfois le sentiment que les agences de voyages resteront toujours dépendantes des engagements de leurs fournisseurs. Cela ne signifie pas qu’il ne faut rien faire, mais simplement qu’il faut être lucide sur les leviers dont nous disposons réellement. Je suis avant tout sensible aux initiatives concrètes. Si une démarche permet d’améliorer véritablement nos pratiques et celles de nos partenaires, alors elle mérite évidemment d’être étudiée. En revanche, je suis plus réservé lorsqu’il s’agit uniquement de communication ou de déclarations d’intention.
VA/ Existe-t-il des agences qui vous inspirent sur ces sujets ?
Je constate surtout que les démarches les plus abouties sont souvent portées par de petites structures très spécialisées, positionnées sur des niches de marché. Elles disposent parfois d’une plus grande souplesse pour mettre en œuvre certaines actions. Pour un grand tour-opérateur, l’exercice me paraît beaucoup plus complexe compte tenu des volumes et du nombre de partenaires impliqués. Une agence comme Idée Nomade possède davantage de latitude, mais nous faisons aussi face aux mêmes contraintes que nombre de nos confrères. Je reste donc curieux de découvrir des initiatives pertinentes et réellement opérationnelles. Le sujet m’intéresse sincèrement, mais je cherche avant tout des démarches qui reposent sur des actions tangibles plutôt que sur un simple discours.
VA/ Avez-vous engagé une réflexion plus globale autour de la RSE ?
Cette réflexion nous anime depuis plusieurs années. Depuis trois à quatre ans, nous avons progressivement engagé des actions concrètes, qu’il s’agisse de développer des séjours plus inclusifs, de renforcer nos engagements auprès de nos partenaires locaux ou encore de structurer nos pratiques internes. Aujourd’hui, nous finalisons la rédaction de notre démarche RSE, que nous pourrons présenter dans les prochaines semaines. Notre cabinet comptable nous accompagne également sur certains sujets et nous fournit régulièrement des éléments de réflexion. Nous avons notamment travaillé sur quelques indicateurs et sur une vision plus globale de notre activité. Cela reste toutefois un chantier encore en construction. Nous avançons progressivement, avec la volonté de rester cohérents avec la taille de l’entreprise et avec les moyens dont nous disposons.
VA/ Quel retour de client vous a le plus touché depuis la reprise d’Idée Nomade ?
Ce qui me touche le plus, ce sont les retours spontanés. Récemment, un groupe est revenu d’Ischia absolument enchanté. À Bali, lors d’un séjour aux îles Gili, un voyageur m’a dit : « L’année prochaine, je reviens ici ! » Ce sont des phrases simples, mais elles ont beaucoup de valeur. Elles montrent que le voyage a laissé une trace. Tous ces témoignages nous confortent dans notre manière de travailler. Nous sommes une petite agence à taille humaine et cela implique forcément un engagement très fort de chacun. Lorsque nous construisons des séjours comme à Ischia, aux Cinque Terre, nous y mettons beaucoup de nous-mêmes. À Marrakech, je travaille exclusivement avec des riads que je privatise pour les groupes. Chaque détail est réfléchi. Nous ne nous contentons pas d’assembler des prestations ; nous essayons de créer une véritable expérience.
À l’inverse, certaines destinations comme Londres offrent moins de marge de créativité. Bien sûr, il est toujours possible de construire un beau programme, mais lorsque nous travaillons sur des destinations où nous pouvons vraiment sortir des sentiers battus, les réactions sont souvent encore plus fortes. Les voyageurs nous disent régulièrement que cela a changé leur manière de voir le tourisme ou de voyager. C’est probablement le plus beau compliment que nous puissions recevoir.
VA/ Des voyages exigeants qui demandent donc beaucoup de repérage terrain…
Oui, cette approche nous oblige aussi à être constamment en recherche. Nous passons du temps à dénicher le petit village, le restaurant familial, la rencontre inattendue ou l’expérience qui fera la différence. C’est exigeant, mais c’est aussi ce qui nous procure le plus de plaisir. Le voyage reste un produit très particulier parce qu’il comporte une forte charge émotionnelle. Les clients investissent du temps, de l’argent, mais aussi beaucoup d’attentes dans leur séjour. De notre côté, nous donnons également beaucoup de nous-mêmes. Chaque groupe étant unique, les niveaux de satisfaction peuvent naturellement varier, ce qui nous pousse à nous améliorer en continu. On se remet forcément en question car personne n’a envie de revivre une mauvaise expérience. Notre objectif reste avant tout que les voyageurs prennent du plaisir et repartent avec de beaux souvenirs.
Je repense également à une soirée de présentation que nous avons organisée récemment autour de Bali. Nous avions invité des responsables de CE afin de leur faire découvrir la destination. Ce qui m’a marqué, ce sont leurs réactions. À travers leurs questions et leurs échanges, on sentait qu’ils percevaient notre sincérité et notre passion. À la fin de la soirée, beaucoup avaient déjà envie de partir. C’est très gratifiant, car cela signifie que nous avons réussi à transmettre quelque chose de notre vision du voyage.
VA/ Aujourd’hui, les voyageurs recherchent de plus en plus des expériences et des rencontres authentiques avec les locaux, comment l’abordez dans le cadre d’un voyage de groupe où l’on est souvent très nombreux ?
C’est sans doute l’un des exercices les plus complexes dans le voyage de groupe. Organiser une rencontre authentique lorsque l’on voyage à quarante personnes n’est pas toujours évident. Il faut trouver le bon équilibre entre la découverte, le respect des habitants et la réalité logistique d’un groupe. Nous sommes particulièrement vigilants sur ce point. Dans certaines destinations comme la Tanzanie ou le Kenya, nous avons volontairement écarté certains villages présentés comme des lieux de rencontre avec les populations locales alors qu’ils sont essentiellement conçus pour les touristes. Ce type d’expérience ne correspond pas à notre vision du voyage.
Même lorsque nous travaillons avec des partenaires locaux, nous cherchons à comprendre si l’expérience proposée est authentique ou s’il s’agit simplement d’un produit touristique conçu pour répondre à une demande. Cela demande du temps, des repérages et beaucoup d’échanges avec les acteurs locaux. Lorsque nous parvenons à créer de vraies rencontres, elles se font souvent autour d’activités simples et naturelles. Les cours de cuisine, par exemple, fonctionnent particulièrement bien. Dans certains pays, quelques familles ou habitants acceptent d’accueillir ponctuellement de petits groupes et ces moments donnent souvent lieu à des échanges très riches.

À Bali, notre guide Sophie a très vite compris cette philosophie. Dès nos premiers voyages, elle a identifié les nombreux « attrape-touristes » qui existent sur l’île et nous a aidés à construire des expériences plus sincères. Nous privilégions des moments du quotidien plutôt que des mises en scène destinées aux visiteurs. Par exemple, nous pouvons faire découvrir à nos voyageurs la préparation traditionnelle du cochon à la broche, une spécialité locale. Chez les Balinais, ce type de repas accompagne souvent les grands événements familiaux, comme l’agrandissement d’une maison ou certaines cérémonies. Participer à ces préparatifs permet de mieux comprendre la culture locale tout en partageant un moment convivial.
Cependant, il existe toujours une limite liée au voyage de groupe. Nous devons veiller à ne pas perturber la vie des habitants ou transformer une rencontre en spectacle. Certains groupes sont très sensibles à cette question et font preuve d’un véritable savoir-être, ce qui facilite les échanges. Dans tous les cas, nous essayons d’aborder ces expériences avec beaucoup d’humilité. L’objectif n’est pas de déranger, mais de créer des moments de partage respectueux pour tout le monde. Au fond, l’authenticité ne se décrète pas. Elle se construit avec le temps, grâce à des partenaires de confiance et à une connaissance approfondie du terrain.
VA/ Avez-vous déjà réfléchi à proposer des offres adaptées à des voyageurs qui disposent de moins de moyens financiers ?
C’est une question intéressante, mais elle est aussi liée à notre modèle. Nous travaillons principalement avec des groupes constitués, notamment des comités d’entreprise, sans avoir toujours de contact direct avec le client final. Or les politiques tarifaires ou les mécanismes liés au quotient familial relèvent souvent du fonctionnement propre de chaque CSE. En revanche, là où nous pouvons réellement agir, c’est sur l’accès au voyage pour des publics qui en sont parfois éloignés. Nous réfléchissons par exemple à mettre en place des actions avec des associations qui accompagnent des enfants en difficulté. L’idée serait de leur offrir une journée ou un week-end, à la montagne ou à la mer.
Ce sont des choses auxquelles je suis très sensible. Nous aimerions développer ce type d’actions une à trois fois par an, en fonction de nos possibilités. Par exemple, réussir à organiser des week-ends en camping ou des séjours simples, mais qui peuvent créer de vrais souvenirs. Cette réflexion s’inscrit aussi dans notre démarche RSE. Pour moi, la responsabilité sociale ne doit pas uniquement consister à financer une action ou à faire un don. Elle peut aussi passer par l’implication directe des équipes.
J’aimerais proposer à mes collaborateurs de choisir une association et, plutôt que de venir travailler une journée classique, d’aller donner de leur temps sur le terrain, d’accompagner les personnes concernées et de vivre cette expérience avec elles. Je suis convaincu que c’est dans ces moments-là que l’on mesure réellement l’impact de ce que l’on fait. Les jeunes qui arrivent aujourd’hui sur le marché du travail recherchent aussi du sens. Mais parfois, il faut vivre une expérience concrète pour comprendre ce que représente l’aide apportée aux autres et l’effet qu’elle peut avoir sur les personnes qui en bénéficient.
VA/ Une dernière chose à nous confier ? Un souhait pour le monde de demain ?
S’il y a une chose qui me semble essentielle dans le voyage, c’est de ne pas réduire cette expérience à une question de prix. Aujourd’hui, on parle énormément du tarif, comme si c’était devenu le seul critère qui comptait. Or, nous ne vendons pas simplement un voyage. Nous vendons un service : celui d’imaginer, d’organiser et de créer une expérience que les voyageurs n’auraient peut-être jamais pensé à vivre seuls. C’est là que se trouve notre valeur ajoutée. Nous sommes là pour apporter une idée, une inspiration, une découverte. Faire vivre une expérience unique a forcément un coût. On peut comparer cela à beaucoup d’autres choses du quotidien : un téléphone peut avoir le même prix selon le modèle, mais ce qui fait la différence, c’est ce qu’il permet de faire.
Dans le voyage, je crois qu’il est difficile de proposer une expérience exceptionnelle à un prix dérisoire. Les voyageurs qui se positionnent uniquement sur le moins cher passent parfois à côté de ce qui fait la richesse du voyage : la créativité, le temps consacré à la préparation, la recherche permanente de nouvelles idées. Chez Idée Nomade, nous avons choisi cette voie. Nous investissons beaucoup de temps dans la création de nos séjours, dans les repérages, dans les rencontres avec les partenaires. Notre force réside dans notre capacité à être créatifs. C’est ce qui nous différencie.
La période du Covid a d’ailleurs confirmé cette conviction. Nous n’avons pas eu besoin de recourir au PGE car nous avons réussi à conserver la confiance de nos clients. Je pense que cela vient de deux choses : notre dimension humaine et notre capacité à proposer des voyages différents. Les gens ont envie de partir avec nous parce qu’ils savent qu’il y a une relation, une écoute, une implication derrière. C’est aussi pour cela que je privilégie toujours les relations humaines dans mon travail. Je préfère parfois travailler avec un partenaire qui n’est pas forcément le moins cher, mais avec lequel j’ai une vraie confiance et avec de vraies qualités humaines. Nos clients, notamment les CSE, sont exigeants. Ils ont des comptes à rendre à leurs adhérents, et nous avons nous aussi cette responsabilité. Nous avons envie de comprendre leur univers et de construire quelque chose qui leur corresponde.
Les voyages nous offrent des paysages, des souvenirs… et parfois bien plus. J’ai rencontré ma femme dans un aéroport, juste avant de partir en voyage. Comme quoi, les plus belles destinations sont parfois les personnes que l’on croise en chemin. Et je pense qu’une fois que l’on a découvert le voyage, on ne peut plus vraiment s’en passer. Voyager, c’est apprendre, découvrir, comprendre d’autres cultures. C’est une expérience qui nous transforme. Quand on revient d’un voyage, on a parfois l’impression d’avoir gagné quelques années de vie, d’être différent, d’avoir grandi. C’est finalement ce que je souhaite à tout le monde : avoir la chance de voyager, de découvrir, de rencontrer et de continuer à s’ouvrir aux autres.
Retrouvez le site Idée Nomade ICI.

Par Geneviève Clastres
Auteur et journaliste indépendante spécialisée sur le tourisme durable et le monde chinois, Geneviève Clastres est également interprète et représentante de l'artiste chinois Li Kunwu. Collaborations régulières : Radio France, Voyageons-Autrement.com, Monde Diplomatique, Guide vert Michelin, TV5Monde, etc. Dernier ouvrage "Dix ans de tourisme durable". Conférences et cours réguliers sur le tourisme durable pour de nombreuses universités et écoles.
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