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Le mouvement No-THT dans les Hautes-Alpes

| 28 juin 2017 • Mis à jour le 28.06.2017 à 9h49
Thèmatique :  Espaces protégés   Territoire 
         

‘Eh bien voilà, c’est le cirque. Pas l’un de ces cirques merveilleux de montagnes, que l’on vient admirer après plusieurs heures de marche, arc de cercle de pics majestueux au-dessus d’un lac aux eaux si paisibles qu’elles impriment votre esprit, puis bientôt tout votre être. Pas non plus la piste aux Etoiles. Non, un cirque dont on se passerait volontiers, là, dans la vallée de la Haute-Durance, un cirque d’une tristesse infinie. Un grand chantier inutile qui vient saloper les Hautes-Alpes, ces Alpes chéries des amoureux de nature sauvage.’ Tels sont les mots empreints d’une poésie mêlée de colère de l’alpiniste français Lionel Daudet, établi depuis près de vingt ans à l’Argentière-la-Bessée, qui fustigent le projet de lignes à très haute tension voulu depuis plusieurs années par RTE -Réseau de Transport d’Electricité qui est une filiale d’EDF-, dont les premiers travaux ont débuté à l’automne 2015 dans les Hautes-Alpes non sans provoquer une opposition marquée.

Les Hautes-Alpes, un département aux nombreux atouts naturels. Vue sur la vallée de l’Argentière la Bessée en direction du Pelvoux, depuis un flanc de montagne qui sera traversé par les lignes à haute tension.

‘Les Alpes vraies.’ Ainsi sont souvent nommées les Hautes-Alpes, ce territoire des Alpes du Sud doté de magnifiques atouts naturels, allant des Pays des Ecrins et du Dévoluy à celui du Queyras, traversé par de nombreux cours d’eau tels la Durance, le Drac, le Guil et parsemé d’innombrables pics. L’altitude moyenne est la plus élevée du pays, le tiers de la surface dépassant les deux mille mètres d’altitude. Relativement peu peuplé et bénéficiant d’un climat montagnard d’influence méditerranéenne très ensoleillé, il attire chaque année un grand nombre de visiteurs en quête d’espaces préservés. Le tourisme constitue d’ailleurs la principale activité du département qui a été jusqu’à présent épargné par les grandes infrastructures, un projet de voie rapide dans les années 1970 n’ayant finalement jamais vu le jour. Mais voilà, la donne a changé depuis près de trois ans et une grande entaille est en train de s’imprimer profondément dans le paysage.

Le réseau d’électricité est qualifié de vétuste par RTE

La problématique est complexe et la question épineuse. RTE s’est donné pour mission de rénover en intégralité le réseau de transport d’électricité de la vallée de la Haute-Durance, de Gap jusqu’au nord de Briançon. Installé dans les années 1930, il est aux dires du groupe ‘désormais vétuste et ne peut pas accompagner en l’état le développement de la vallée.’ Ce projet est décliné en six fuseaux de lignes -allant de P1 à P6- partant des rives du lac de Serre Ponçon et de Gap pour se frayer un chemin jusqu’à Briançon, nécessitant l’installation de 350 nouveaux pylônes entre vingt et quarante mètres de haut. Parmi ces six tronçons, deux font particulièrement débat: les sections P4 et P6, qui sont prévues en lignes aériennes, avec une puissance de 225 000 Volts entre respectivement le lac de Serre-Ponçon et l’Argentière-la-Bessée et entre Gap et l’Embrunais, sur une longueur totale de quatre-vingt kilomètres. En 2013, l’enquête d’utilité publique émet un rapport favorable malgré l’opposition massive de la population. 98,2% des contributions écrites attestent en effet un refus catégorique du projet de RTE en aérien.

Avenir Haute-Durance milite avant tout pour l’enfouissement des deux lignes à haute-tension

Le deuxième acte significatif a lieu le 6 octobre 2014. Ségolène Royal, alors Ministre de l’Ecologie, du Développement Durable et de l’Energie, signe la Déclaration d’Utilité Publique pour les deux lignes qui valide de facto le début des travaux sur ces tronçons contestés. S’ensuit alors une résistance accrue envers RTE, notamment de la part de l’association Avenir Haute-Durance. Fondée en août 2011, cette dernière se revendique apolitique et regroupe en son sein près de deux mille adhérents, particuliers ainsi que communes et associations, tous unis dans leur volonté de préserver l’environnement de leurs vallées hautes-alpines. AHD milite avant tout pour l’enfouissement de ces deux lignes à haute-tension mais les points de vues entre les deux protagonistes divergent fondamentalement. D’un côté, RTE invoque un enfouissement beaucoup plus cher et techniquement impossible en zone montagneuse alors que cela a été le cas de leur part dans les Pyrénées catalanes entre la France et l’Espagne. De l’autre, l’association met en avant le fait qu’un tronçon d’une vingtaine de kilomètres traverse plusieurs zones classées rouges au Plan de Prévention des Risques: en cas d’avalanches, de chutes de pierres, de glissement de terrain ou de tempête, les deux lignes risqueraient de sauter, plongeant le Briançonnais dans le noir. De plus, des pylônes de cette envergure ont un coût d’entretien significatif et des techniques dotées d’une meilleure isolation sécurisant les lignes enfouies ont récemment vu le jour.

L’entaille qui est en train de s’inscrire dans le paysage, au niveau de la ligne entre le lac de Serre-Ponçon et l’Argentière la Bessée.

La problématique des futurs besoins en énergie est au coeur du débat

La question de la consommation et des besoins futurs en énergie se trouve également au coeur du débat. En 2009, RTE a réalisé un ‘diagnostic énergétique qui a révélé que le réseau électrique n’était plus adapté aux besoins futurs de la Haute-Durance’ et prédit un doublement de la consommation d’électricité dans la région entre 2009 et 2050. Selon le groupe, ce territoire est un ‘espace dynamique où les projets se développent et présente une spécificité forte : un afflux de fréquentation touristique durant les périodes hivernales générant une évolution à la hausse de la pointe de consommation.’ Or il se base sur un pic de consommation artificiel en hiver lié au système des heures creuses. De plus, en 2016, le Commissariat Général du Développement Durable annonce une baisse générale de la consommation d’énergie en France, principalement due aux progrès techniques en termes d’isolation et à l’évolution de l’économie qui comporte moins d’industries et plus de services. Autre fait significatif, en juin de la même année, le Briançonnais a produit plus d’électricité qu’il n’en a consommé. Le développement des énergies renouvelables telles que l’hydraulique et le solaire fait de ce département un des territoires de pointe en la matière, étant déjà autonome à hauteur de 62% en 2017. La région fait également partie du réseau des TEPOS ou Territoires à Energie Positive, introduit en France en 2010 dans le cadre de la politique de transition énergétique. Leur objectif est de réduire les besoins en énergie au maximum, par la sobriété et l’efficacité énergétique et de les couvrir par des énergies renouvelables locales. Ce concept novateur invente un nouveau paysage énergétique, en combinant les valeurs d’autonomie et de solidarité et répond aux enjeux fondamentaux du changement climatique, de l’épuisement des ressources fossiles et de la réduction des risques industriels majeurs. Le TEPOS du Pays Serre Ponçon-Ubaye-Durance concerne plus de vingt mille habitants et prédit une autosuffisance énergétique d’ici 2030. La question de ‘ré-inventer’ l’énergie en l’imaginant sur des projets à petite échelle au plus près des citoyens n’est-elle pas celle à mettre véritablement en avant aujourd’hui?

Des conséquences environnementales et sanitaires significatives

Au-delà de la question des besoins en énergie, d’autres points essentiels se posent par rapport au projet de RTE, celui de l’impact environnemental et sanitaire, qui est loin d’être négligeable. Les deux lignes à très haute tension traversent en effet des espaces classés, au sein de l’aire d’adhésion du Parc National des Ecrins et des zones labellisées Natura 2000, faisant ainsi fi de directives nationales et européennes en matière d’environnement. Il existe une ‘solidarité écologique’ entre le coeur et l’aire d’adhésion du Parc National, la charte qui le régit stipulant que les lignes nouvelles doivent être enterrées quand cela est possible. Des bandes importantes de couverture forestière ont dû être déboisées pour l’implantation des pylônes -près de 200 hectares de forêt de mélèzes et résineux- et 83% des pistes d’accès ne sont pas ‘conformes aux plans officiels des emprises autorisées par les arrêtés préfectoraux.’ Les conséquences sur les sols et forêts, la flore et la faune, ainsi que sur la nappe aquifère sont ainsi bien réelles. Les défrichements ne sont pas sans répercussions car la forêt limite les risques naturels en absorbant les surplus d’eau. Elle ralentit les avalanches et retient les blocs de pierre. L’implantation des lignes aériennes met en péril une vingtaine de captages d’eau potable desservant les villages du Savinois et de l’Embrunais par la réalisation, au niveau des zones de filtration de l’eau, de fondations et ancrages de pylônes. Une demande de dérogation sur cinquante-sept espèces protégées -parmi lesquelles le gypaete barbu, en cours de réintroduction dans l’arc alpin et la chevêchette d’Europe, une chouette forestière très sensible au dérangement- dont certaines sont patrimoniales a été acceptée au bénéfice de RTE, passant outre les lois Montagne et Littoral. Avenir Haute-Durance a déposé un recours en ce sens au Tribunal Administratif de Marseille, qui a été rejeté en juin 2016. Dans son combat, AHD a reçu le soutien d’autres associations environnementales telles que la Société Alpine de Protection de la Nature, la Ligue pour le Protection des Oiseaux, Mountain Wilderness et Arnica Montana. Quant au Parc National des Ecrins lui-même, il a choisi de ne pas prendre position: les membres du bureau du conseil d’administration ont voté négatif à une voix près sur la question. Une partie des membres du CA, composé majoritairement d’élus, soutient le projet alors qu’une autre partie s’y oppose et s’est associée aux recours en justice menés par AHD.

C’est également de la santé des êtres humains dont il s’agit: en effet, plus de quatre-vingt kilomètres de lignes avec une puissance de 225 000 Volts traverseront de nombreuses zones proches d’habitations. Les lignes électriques aériennes génèrent des champs électriques et magnétiques indéniables. Les inquiétudes auprès de la population sont réelles. Le CRIIREM – Centre de Recherche et d’Information Indépendant sur les Rayonnements Electro-Magnétiques – a démontré une corrélation entre une forte exposition aux lignes à très haute tension et le développement de certaines maladies telles que Parkinson, Alzheimer et des leucémies infantiles. Mais il reste extraordinairement surprenant qu’aucune étude épidémiologique majeure sur le sujet n’ait encore été menée… Un consensus international semble perdurer sur la question et même l’OMS considère comme insuffisantes les preuves scientifiques d’un possible effet sanitaire à long terme. Cependant, de nombreux témoignagnes de particuliers résidant près de lignes à haute tension évoquent stress et insomnies, pertes de mémoire et états dépressifs, des agriculteurs relatent des cas fréquents de troubles du comportement et de stérilité chez leurs animaux qui se trouvent exposés à ces lignes.

Plusieurs sites de parapente dans la zone du lac de Serre-Ponçon sont menacés par la construction de ces lignes à très haute tension.

Une menace sur une économie locale en grande partie basée sur les sports de plein air

Un troisième impact est également bien réel, celui sur l’économie et le tourisme, qui constitue l’ activité majeure des Hautes-Alpes à hauteur de 80%. Nombreuses seront les activités de plein air qui seront concernées. Le GR50 sera traversé seize fois par les lignes à haute tension – la randonnée pédestre à elle seule génère 100 millions d’Euros de revenus par an pour le département – et un certain nombre de sites de parapentes sont en sursis. Les nouvelles lignes vont empêcher les décollages sur l’adret de la montagne ou rive droite de la Durance, dans une région prisée des amateurs de ce sport aérien en raison de thermiques très favorables. A cet égard, le record du monde de distance en triangle a été réalisé en juillet 2016 dans les Hautes-Alpes, au départ du col Agnel, décrivant un triangle de 330 kilomètres. Un tel vol dans cette zone deviendra impossible à effectuer avec la présence des lignes. Les sites de vol de Réallon, Mont Guillaume et la Bâtie vont également devenir impraticables. Au niveau d’Embrun et de Chorges, l’activité de plusieurs écoles de parapente est directement menacée. Ce sont aussi tout un nombre de sentiers de vélo qui sont désormais concernés par la réalisation du projet de RTE. La Grande Traversée des Hautes Alpes à VTT promet une variété incomparable de paysages et de sensations fortes mais une partie du tracé se fera sur les chantiers RTE. Quant à certains sites d’escalade et de ski de randonnée, eux aussi seront clairement impactés: un pylône va être implanté juste en-dessous du renommé site de grimpe du Perchoir et une quarantaine de courses de ski de randonnée passeront au niveau des lignes aériennes.

RTE bénéficierait-t-il d’une impunité totale?

Depuis le début des travaux, un nombre total de 442 infractions a été observé et Avenir Haute-Durance a engagé en ce sens plusieurs recours en justice, notamment une contestation de la Déclaration d’Utilité Publique auprès du Conseil d’Etat qui a le dossier en main depuis décembre 2014 mais ne se prononce pas. L’association ne baisse pas pour autant les bras et dépose en septembre 2015 une autre plainte auprès de la Commission des Pétitionnaires de l’Europe qui se dédouane sur le Conseil d’Etat. Les RTE leaks constituent le dernier rebondissement en date de ce dossier hautement sensible: en décembre 2016, des documents sur le chantier que la préfecture voulait garder secret fuitent. Malgré tout, le préfet Philippe Court maintient sa position dans les médias et affirme dans le journal du Dauphiné Libéré que ‘nous sommes sur un chantier exemplaire.’ La quadrature du cercle semble être atteinte. Le sentiment croissant partagé par de nombreux Hauts-Alpins est le suivant: RTE bénéficierait-il d’une impunité totale? Une question importante semble alors se poser: existe-t-il de réels contre-pouvoirs si une action citoyenne rencontre les plus grandes difficultés à trouver résonance à ses revendications? Dans une époque où l’enjeu autour de l’énergie est crucial, ne faut-il pas commencer par réinventer sa gouvernance? Peut-on compter uniquement sur les grands opérateurs tels que RTE, Engie, Total pour cela? Quels doivent être les vrais acteurs d’une transition énergétique raisonnée? Le changement ne doit-il pas s’opérer au plus près des citoyens et de leurs territoires? Un certain nombre de rassemblements et d’actions citoyennes et artistiques ont été menés à travers tout le département depuis le début du projet. Ces mobilisations sont organisées par des habitants regroupés en collectifs No-THT, qui coordonnent leurs actions lors d’assemblées de vallées. Un des gros enjeux de la mobilisation est de convaincre les maires des communes de résister au projet mais les tentations financières sont de taille avec la taxe pylône et les plans d’accompagnement du projet -PAP-. Il faut désormais voir comment la situation évoluera avec la décision du Conseil d’Etat et en quels termes se fera la poursuite des travaux. Avenir Haute-Durance ne souhaite pas nécessairement un abandon du projet mais prône un enfouissement des lignes. Mais pourquoi RTE s’obstine-t-il autant sur la question des lignes aériennes? Le remplacement certes justifié d’un réseau datant des années 1930 ne cacherait-il pas un autre dessein, celui d’une autoroute énergétique vers l’Italie? Dans ce cas, l’existence de lignes hors sol permettrait au groupe français d’effectuer beaucoup plus facilement un raccordement avec son voisin transalpin et d’éventuellement passer à une puissance supérieure, allant jusqu’à 400 000 Volts. Cette possibilité a été confirmée en mai 2014 par la société italienne de production d’électricité Enel, déclarant qu’ils sont ‘en train de vérifier la meilleure solution de connexion au réseau électrique français, prenant en compte le projet de restructuration de la Haute-Durance.’

Décembre 2016. Une journée d’action symbolique ‘d’habillage’ des pylônes a lieu au-dessus d’Argentière-la-Bessée pour dénoncer le projet de futures lignes à haute tension.

Un changement peut-il s’opérer avec la tenue des dernières élections législatives?

Le dimanche 11 juin dernier s’est tenu le premier tour des élections législatives en France. Dans une lettre ouverte, Avenir Haute-Durance et la Société Alpine de Protection de la Nature demandent aux candidats de préciser leur position sur le dossier et la façon dont ils envisagent l’avenir. ‘Dans les Hautes-Alpes, la législature qui s’achève fut notamment marquée par l’apparition dans le paysage de pylônes tout frais et encore bien brillants. Côté politique, de marques d’indifférence en revirements électoraux, les espoirs suscités lors de la campagne de 2012 furent douchés en cours de mandat.’ Nathelie Barra et Hervé Gasdon, présidents respectifs de ces deux associations, interpellent les aspirants députés sur différents points précis: concernant les lignes THT, quel sera leur soutien pour un jugement impartial du Conseil d’Etat? En cas de jugement défavorable, quels moyens mettront-ils en oeuvre pour rendre possible un nouveau projet sans lignes aériennes? Pour éviter de potentielles situations de blocage, quelles concertations avec les citoyens soutiendront-ils pour les prochains grands projets? Quelle est leur vision en matière de transition énergétique au niveau du département?

Ce projet de lignes à haute tension dans les Hautes-Alpes rejoindrait-il Notre Dames des Landes et Sivens dans la liste des grandes réalisations contestées? Dans d’autres régions comme en Maurienne ou dans le Verdon et les Pyrénées, des oppositions marquées face à de tels types de projets ont abouti à un enfouissement des lignes, le Conseil d’Etat estimant les sites ‘d’un intérêt exceptionnel mesurable au cumul des régimes juridiques de protection.’ En sera-t-il le cas pour la vallée de la Haute-Durance? Comme l’écrit Stéphanie Bodet, grimpeuse et écrivaine française installée à Ceüse près de Gap, ‘la conscience de la beauté est le privilège de l’homme. Lutter pour la préserver est son devoir.’

 


Le mouvement No-THT dans les Hautes-Alpes | ©VOYAGEONS AUTREMENT
Par Vanessa Beucher
Photographe, journaliste & traductrice basée à la Grave dans le massif des Ecrins
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