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A l’aube de la COP21, rencontre avec Réka Csepeli du Comité Régional du Tourisme d’Île-de-France

| 30 novembre 2015 • Mis à jour le 04.01.2016 à 9h20
Thèmatique :  Ingénierie   Initiative régionale   Institutionnel 
         
CRT Ile de France

Réka Csepeli@DR

La destination Paris Île-de-France (IDF), ce sont 45 millions de visiteurs à l’année, 32 millions d’arrivées hôtelières, plus de 84 000 entreprises liées aux activités touristiques… et des émissions de gaz à effet de serre (GES) équivalent à 17,5 millions de teq CO2, soit un tiers des émissions annuelles d’Ile-de-France. Fort de ces chiffres mesurés dans une étude dévoilée en juillet 2014, la région a décidé d’agir. Entretien avec Réka Csepeli, responsable Développement Durable du Comité régional du Tourisme Paris Île-de-France.

VA/ Pouvez vous vous présenter pour nos lecteurs ?

Je viens de Hongrie et je suis docteur ès histoire politique de l’EHESS suite à une thèse sur la pensée libérale française et hongroise du XIXe siècle sous la direction de Pierre Rosanvallon. « Les affinités de la pensée libérale française et hongroise du XIXe siècle ». J’ai donc commencé ma carrière comme historienne, avec divers articles publiés dont un travail sur Benjamin Constant, avant de me tourner vers le tourisme. Depuis sept ans, je travaille au Comité Régional du Tourisme Paris Île-de-France, en charge du développement durable. C’est une mission qui évolue, avec pour stratégie principale de sortir de l’état de discours pour la réalisation d’actions concrètes, gage de plus de crédibilité. Ainsi, au-delà de la philosophie du développement durable, l’idée est de traduire le langage institutionnel en un langage audible par les opérateurs du tourisme, afin d’être au plus près des professionnels dans une démarche qui peut parfois être anxiogène car chronophage et coûteuse. Notre rôle est alors de dédramatiser et de traduire en langage opérationnel les actions mises en place. Parmi les différents outils du moment, nous travaillons avec Malice (Evea) sur la gestion environnementale et financière des hébergements franciliens, dans le cadre de la dynamique de l’affichage environnemental. Auparavant, nous avons réalisé une étude, dévoilée en juillet 2014, visant à calculer le bilan carbone de l’activité touristique de Paris Ile-de-France, première destination mondiale.

VA/ Concernant cette étude comprenant un bilan carbone de l’activité touristique de Paris IDF, peut-on faire un petit bilan depuis sa publication ?

Suite à l’étude, depuis un an et demi, nous avons d’ores et déjà commencé l’accompagnement des professionnels pour les aider à mesurer leur impact carbone. Aujourd’hui, cinquante hôtels ont l’étiquette environnementale, ce qui représente 10 % du parc hôtelier francilien. Nous souhaitons aller de l’avant et créer un effet boule de neige afin d’en engager beaucoup plus. On réfléchit à comment former d’autres structures. D’ores et déjà, la CCI Seine et Marne et le PNR du Vexin ont rejoint notre démarche, et accompagnent également des professionnels de leur côté. Nous sommes aussi dans une logique d’anticipation de la future réglementation – la loi-cadre Grenelle – sur l’étiquette environnementale – que soutient activement Ségolène Royal – depuis que le projet du cabinet EVEA a été retenu par le ministère.

VA/ Parmi les solutions que vous proposez, celle d’inciter les touristes à rester plus de temps en IDF. Comment y parvenir ?

Oui, ces propositions ont été émises lors des ateliers de co-construction que nous avons organisés avec les opérateurs touristiques en amont des « Journées climat » de 2014. Ces opérateurs ont évoqué l’idée qu’il serait bon que les touristes restent également plus longtemps sur le territoire. Garder les personnes le plus longtemps est économiquement intéressant et dans les formations que nous réalisons auprès des professionnels du tourisme, ce type d’enjeu est intégré, à l’image d’autres enjeux comme la gestion des déchets, le bilan carbone, etc.

VA/ Vous parlez également d’accélérer les efforts de performance énergétique du transport aérien et de changer le comportement des Franciliens quittant la région IDF, comment allez-vous former les professionnels du secteur pour qu’ils incitent les touristes à privilégier le train sur l’avion… ? Une mesure visant à exclure l’avion quant le train est possible à 2 voire 4 heure est-elle envisageable ?

En tant que CRT, nous pouvons réaliser des études comme celle fait sur le bilan carbone mais nous n’avons pas la main sur tous les terrains. Ainsi, le secteur aérien dépend surtout des compagnies aériennes, de l’IATA, ou encore des aéroports (ADP). Nous réalisons et diffusons des études à titre informatif mais nous ne pouvons pas intervenir directement sur tous les terrains. Notre positionnement est plus une démarche B to B (business to business), un accompagnement où l’on travaille avec un opérateur touristique pour l’aider à améliorer la qualité de sa prestation. Nous avons toutefois deux directions qui travaillent envers le grand public, le service « promotion » et « l’offre », et dans ce cadre, nous pourrions imaginer une campagne « train » pour inciter les voyageurs à privilégier le train sur l’avion. Et ce, d’autant qu’à titre personnel, je trouve édifiant que dans le contexte de la COP21, personne ne soit encore prêt à entendre l’impact majeur de l’avion dans les émissions de GES sur la planète. On continue à prendre l’avion comme si de rien n’était, cela reste un marqueur de réussite sociale, de distinction. Nous en sommes à 32 millions de vol par an et envers et contre tout, l’aérien progresse, avec cette hypocrisie globale qui s’évertue à en minimiser l’impact. Néanmoins dans les ateliers que nous avons réalisés pour notre bilan carbone, certains professionnels étaient allés jusqu’à oser proposer : « Arrêter d’inciter les touristes à venir voir la destination ».

VA/ On sait que les transports sont l’un des postes les plus gourmands en GES, on sait aussi que certains autocars parisiens préfèrent tourner en ville plutôt que de stationner dans des parkings hors de prix…. des mesures ont-elles été prises pour faire cesser de telles absurdités ?

Sur ce point, la ville de Paris se pose la question depuis une dizaine d’années. Les cars sont interdits dans un certain nombre de rues du centre-ville, suite à une décision de la ville. Pour le CRT, il est difficile d’intervenir là-dessus car il s’agit d’une décision politique liée à une collectivité territoriale. On en a toutefois parlé lors des ateliers « climat » et a notamment été évoqué le basculement vers le tout électrique pour des entreprises comme Open Tour. Toutefois, il reste certains freins, comme le fait que l’autonomie offerte à l’heure actuelle par l’électrique ne permet de chauffer les bus. On travaille également avec les chauffeurs de taxi pour les accompagner sur l’accessibilité, la qualité de l’accueil, le développement durable, l’éco-conduite, en faisant toujours bien attention à éviter la culpabilisation. Peu à peu, certains basculent vers l’hybride, voir l’électrique. La ville de Paris leur offre une prime très incitative en ce sens. Un exemple concret. A présent, les taxis G7, ainsi que les Taxis Bleues, ont un important parc de véhicule électrique, une offre verte qu’il est possible de solliciter lorsqu’on appelle un taxi, en précisant que l’on souhaite un taxi écolo. Dans l’ensemble, les chauffeurs apprécient. Néanmoins il reste tout de même le problème de l’autonomie (3/4h). Nous les accompagnons à titre informatif. Nous avons aussi sur notre portail un centre de ressources, des éléments sur la réglementation, les bonnes pratiques, les labels, une boite à outils avec nombre d’éléments recensés .

VA/ Un bus à l’arrêt qui laisse son moteur allumé pour garder la climatisation et le confort des touristes… est-ce normal ? Peut-on raisonner le secteur touristique ?

C’est tout le problème. Dans le même registre, j’ai été récemment choqué qu’à la veille de la COP21, alors que l’on s’apprête à accueillir le monde entier, on chauffe parfois des terrasses en extérieur alors qu’il ne fait pas encore froid. Malheureusement, c’est encore le plus souvent le client qui l’emporte, l’intérêt économique.

VA/ Quid d’une « Green Taxing », qui a déjà été évoqué à Air France et aux Aéroports de Paris (ADP) ?

Sur la taxe, je dirais que c’est compliqué car souvent, les mêmes syndicats qui bloquent sont aussi nos partenaires. Mais l’idée de flécher une partie de la taxe de séjour pour des actions durables me semble intéressante. De fait, la priorité reste le client, l’économique, et si on n’impose rien, l’environnement restera toujours le grand perdant, même en sachant qu’avec ne serait-ce que deux degrés de plus, la plupart des écosystèmes seront bouleversés. Et le plus triste reste de voir que les pays émergents refont les mêmes erreurs que nous avons pu faire dans le passé. Lors d’un colloque « Tourisme et carbone » qui s’est tenu récemment au Monténégro, un collège espagnol a déploré que sur place, les plages commencent à être bétonnées, à l’image de l’Espagne des années 1980. On regarde toujours à court terme.

VA/ A l’occasion de la COP21, quels sont les projets qui ont été mis en place par le CRT ?

A l’occasion de la COP, en partenariat avec le PNUE et le cabinet Evea, nous organisons une journée consacrée au tourisme le vendredi 11 décembre au Bourget (site de la COP21). La matinée se tiendra dans l’espace « génération climat », en zone verte (accessible au grand public), et sera consacrée à la présentation des outils de management carbone applicables dans le secteur du tourisme. Le grand public est bienvenu. L’après-midi, en salle 4, se tiendra side event officiel, avec pour objectif de chiffrer et de mesurer les impacts du tourisme en IDF pour arriver à mieux augmenter les performances environnementales au sein des hébergements et des entreprises de restauration. Cette journée sera essentiellement consacrée aux outils de mesure carbone, car il s’agit du sujet central de la COP. Elle ressemblera des porteurs d’outil au niveau international. Quatre à cinq outils de mesures ont d’ores et déjà été identifiés (dont Malice). L’idée, mieux comprendre les outils existants, apprendre aussi à communiquer sur ces différentes formes de mesure carbone, à l’instar de l’étiquette environnementale. En fin de journée, nous communiquerons les engagements chiffrés du secteur touristique. Cela permettra d’avoir une vision globale, mais aussi, de montrer l’importance de concrétiser ce qui a été mesuré avec les territoires, les hébergeurs, etc. Enfin, le CRT sera également présent en zone bleu (zone diplomatique), à la demande du secrétariat général de la COP et du ministère de l’écologie, afin d’animer deux points d’information tourisme à orienter les représentants étatiques.

VA/ On sait ce qui est bon pour le climat mais on roule systématiquement à contre-sens, plus de train, plus de voyages… personnellement, pensez vous que la COP21 puisse être un succès ?

On est censé faire mieux que Copenhague et donc, un échec serait catastrophique, d’autant qu’on est déjà hors de l’objectif des deux degrés. Avant, les professionnels du secteur parlaient d’atténuation, ils parlent aujourd’hui d’adaptation. On est donc conscient que l’on a atteint un non-retour, l’ère de l’anthroposcène, avec l’homme qui domine à présent ce système dont il est à l’origine. Malheureusement, on est encore loin de la « sobriété heureuse » dont se réclame Pierre Rabhi. Et pourtant, des changements de vie vont être nécessaires, devront nous être imposés, alors que je le vois bien autour de moi que la plupart des gens ne rêve que de sillonner la planète. Le jour où prendre l’avion ne sera pas assimilé à un progrès social, à un mode de vie de « winner », on aura fait un grand pas. Aujourd’hui, si je ne voyage pas, je n’existe pas socialement. Dans certains milieux, c’est une évidence. En IDF, on parle depuis un moment de faire venir encore plus de Chinois, tout en sachant que l’on manque déjà de 22 000 chambres dans la région. Nous sommes la première destination au monde en fréquentation mais la 3e à peine en revenu touristique. On n’arrive pas à faire payer ceux qui viennent et qui, par le simple fait de se déplacer en avion, contribuent à la dégradation de l’environnement, quand les Américains sont la troisième destination au monde mais la première en termes de revenus touristiques…

VA/ Un mot pour conclure ?

Nous sommes en pleine contradiction. On essaie d’agir au plus près des personnes pour dédramatiser, pour associer écologie et économie. Depuis un an et demi, nous réalisons un travail sur le terrain et ça marche. Mais, tant que les décideurs n’auront pas d’ambition pour mettre le paquet, on n’ira pas beaucoup plus loin. Ne serait-ce que chez nous, au CRT, avec une simple équipe de deux personnes, il nous est difficile de réaliser tout ce que nous souhaiterions faire. Et pourtant, en France, beaucoup d’éléments de protection de l’environnement sont d’ores et déjà inscrits dans la loi, mais on ne sait pas communiquer dessus, à contrario des anglo-saxons qui savent très bien valoriser la moindre petite action.

—————- ALLER PLUS LOIN ————-

Etude « Transition énergétique et tourisme », n°325. Tiré à part « Espaces », juillet-août 2015. Disponible via le Comité Régional du tourisme d’Île-de-France.

 

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A l’aube de la COP21, rencontre avec Réka Csepeli du Comité Régional du Tourisme d’Île-de-France | ©VOYAGEONS AUTREMENT
Par Geneviève Clastres
Journaliste indépendante, auteur, spécialiste de la Chine, de l'Asie, sinologue. Publications sur le tourisme équitable. Livres documentaire jeunesse sur l'Asie. Reportages divers.
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