#TourismeDurable

Le tourisme durable risque-t-il de perdre, lui aussi ?

| Publié le 2 octobre 2026
Thèmatique :  Culture   Livres   Territoire   Tourisme de masse 
           

Le tourisme durable reproduit-il une partie des mécanismes qui ont rendu l’écologie impuissante ? À partir d’un échange avec Clément Sénéchal, auteur de « Pourquoi l’écologie perd toujours », j’ai voulu déplacer le regard : moins parler de bonnes pratiques, davantage de pouvoir ; moins chercher à convaincre tout le monde, davantage regarder ce qui fait conflit. Car Clément Sénéchal n’est pas spécialiste du tourisme. Et c’est précisément pour cela que j’avais envie de l’interroger. Une invitation à repolitiser le tourisme durable.

Clément Sénéchal, journaliste et essayiste – Photo © Manon Jalibert

*Les ressources hypertextes et la traduction au secteur touristique sont à l’initiative de l’autrice et non de l’interrogé.

Une écologie de l’échec, un livre qui dérange

Ancien chargé de plaidoyer chez Greenpeace France, aujourd’hui journaliste et essayiste, Clément Sénéchal publie en 2024 Pourquoi l’écologie perd toujours aux éditions du Seuil, un livre à charge contre plusieurs décennies d’environnementalisme institutionnalisé. Son constat est sévère : malgré les ONG, les campagnes de sensibilisation, les sommets et les écogestes, les destructions écologiques continuent. L’échec ne tient pas seulement au manque de volonté individuelle. Il tient aussi, selon lui, à une écologie progressivement dépolitisée, qui a délaissé les rapports de classe, de domination et de pouvoir.

Couverture de Pourquoi l’écologie perd toujours, de Clément Sénéchal, un essai qui interroge les impasses de l’écologie institutionnelle et la nécessité de repolitiser les enjeux environnementaux.

J’ai confronté cette grille de lecture au tourisme durable. Le parallèle mérite d’être regardé en face. Depuis vingt ans, notre secteur a considérablement professionnalisé son discours sur la transition. L’écologie est entrée dans les stratégies et les métiers. Mais cette montée en puissance du discours s’est-elle accompagnée d’une capacité équivalente à transformer le modèle touristique ? La critique de Clément oblige à regarder moins ce que le tourisme durable dit de lui-même que ce qu’il parvient réellement à déplacer : les règles du jeu, les intérêts et les rapports de pouvoir.

Quand la transition devient un spectacle

L’expression est volontairement provocatrice : « écologie du spectacle ». Clément en situe notamment les racines dans les mouvements environnementalistes des années 1960-1970. Pour rendre visibles des causes marginales, il fallait occuper l’espace public, fabriquer des symboles et produire des images. La médiatisation était un moyen. Le problème apparaît lorsque le moyen devient une finalité.

Source : Greenpeace UK

L’institutionnalisation peut alors produire une forme d’inversion : protéger sa réputation, rassurer ses soutiens et maintenir sa visibilité prennent progressivement le pas sur le changement recherché. Ce qui compte n’est plus seulement ce qui change, mais ce que l’on peut montrer du changement.

Le miroir avec le tourisme est inconfortable. Notre secteur n’a probablement jamais autant parlé de transition : labels, chartes, trophées, engagements RSE, observatoires, campagnes de sensibilisation… Ces outils ne sont pas inutiles. Mais ils appellent une question beaucoup plus exigeante : qu’est-ce que cela transforme réellement ?

Source : Florie Thielin (4R tourisme)

Le problème dépasse le greenwashing. La transition peut devenir parfaitement compatible avec le modèle qu’elle était censée questionner. On améliore ses manifestations sans discuter sa finalité. Clément insiste également sur le « dogme de la sensibilisation ». Nous ne souffrons plus seulement d’un déficit de connaissance : les alertes sont connues. Continuer à sensibiliser ne dit rien de la manière dont nous répartissons les efforts, les pertes et les renoncements. La frontière entre communication et transformation se situe peut-être là : dans ce que l’action autorise réellement à remettre en cause.

Du colibri au touriste responsable : une écologie de ceux qui peuvent choisir ?

Deuxième impasse : l’individualisation de la responsabilité. Mieux manger, mieux se déplacer, mieux consommer, « faire sa part » : l’écologie du colibri nous donne quelque chose à faire. Mais elle opère aussi un déplacement politique. Un problème produit par des infrastructures, des réglementations, des entreprises et des choix collectifs devient une addition de comportements individuels.

Légende du colibri

Le tourisme durable a lui aussi construit son personnage vertueux : le voyageur responsable, sommé de mieux choisir ses transports, ses destinations, ses hébergements et ses consommations. Or choisir suppose d’en avoir les moyens. Les alternatives dépendent du revenu, du temps disponible ou des infrastructures (4/10 français ne partent pas en vacances). Présenter la transition comme une succession de choix individuels revient à la traiter comme un problème de comportement, ce qui relève aussi de conditions matérielles et collectives. À force de chercher le « bon touriste », nous déplaçons la responsabilité : plutôt que de rendre les pratiques soutenables possibles, nous demandons aux individus d’être suffisamment vertueux pour les adopter.

C’est là que la critique de « l’écologie bourgeoise » formulée par Sénéchal devient particulièrement dérangeante pour le tourisme. Notre voyageur responsable idéal ressemble parfois étrangement à un voyageur cultivé, disponible et solvable.

Source : Climat Libé Tour de Marseille, 2024 (photo de Patrick Gherdoussi pour Libération)

Le tourisme durable ne peut donc être dissocié du droit aux vacances et des inégalités de mobilité. La question n’est plus seulement de savoir quel comportement promouvoir, mais qui peut payer, qui peut changer et qui dispose réellement d’alternatives (à regarder Blast « les vacances, un truc de riches » avec Salomé Saqué).

L’écologie ne peut être simplement morale. Elle doit (re)devenir politique.

Derrière le consensus, remettre le pouvoir sur la table

C’est probablement là que l’échange devient le plus inconfortable pour le tourisme.

Notre vocabulaire professionnel adore embarquer, fédérer, sensibiliser, concerter, coconstruire. Nous cherchons des solutions gagnant-gagnant et des trajectoires communes. Mais que devient une transition dont tout le monde devrait sortir gagnant ? Parler de transformation sans parler de pouvoir laisse hors champ des questions élémentaires : Qui décide ? Qui possède ? Qui gagne ? Qui perd ? Qui peut renoncer ? (relire le portrait d’Amandine Southon sur les rapports de pouvoir dans le tourisme durable)

Cette lecture ouvre notamment un angle que le tourisme durable contourne encore largement : la colonialité du voyage. Le tourisme international s’inscrit dans une histoire où la capacité à circuler, à regarder le monde, à raconter les ailleurs et à tirer de la valeur de leur mise en tourisme n’a jamais été également distribuée. Ces héritages ne disparaissent pas parce que le voyage devient « responsable ». Il ne s’agit pas de décréter le tourisme colonial par nature, mais de regarder qui dispose du pouvoir de se déplacer, d’accueillir, de posséder, de représenter et de décider de ce que devient un territoire touristique (pour aller plus loin, lire Malcolm Ferdinand «  Une écologie décoloniale »).

Source : Des guides coloniaux aux guides touristiques, blog Histoires Crépues.

Politiser l’écologie implique également d’accepter le conflit. Clément Sénéchal réhabilite le clivage et le rapport de force, non par goût de l’affrontement, mais parce que la transition redistribue nécessairement des ressources, des contraintes et du pouvoir.

Or le tourisme est traversé par ces controverses et arbitrages : foncier, eau, aménagement, infrastructures, fréquentation… Des intérêts ne sont pas toujours conciliables. Chercher systématiquement le consensus ne les fait pas disparaître ; cela peut même contribuer à les dépolitiser. La question devient alors autrement plus exigeante que « comment embarquer tout le monde ? » : Quels intérêts voulons-nous défendre, quelles limites voulons-nous poser et sommes-nous réellement prêts à arbitrer ? (aller plus loin : « Héritage et Fermeture, une écologie du démantèlement » d’Emmanuel Bonnet, Diego Landivar et Alexandre Monin).

Perdre le consensus pour retrouver du politique

À la fin de notre échange, on a quitté un instant les rapports de force pour parler de montagne. Clément évoque son rapport ambivalent au voyage : traverser un endroit n’est pas le comprendre. Revenir, retrouver des repères, apprivoiser les histoires d’un lieu produit une relation différente de la simple collection d’ailleurs.

La Jonction en vallée de Chamonix en référence à la conclusion de l’ouvrage de Clément (source photo : Altitude Rando)

Une jolie manière de revenir au tourisme. Politiser le tourisme durable ne signifie pas renoncer au voyage, aux rencontres ou au plaisir. Cela signifie arrêter de considérer le voyage comme un objet hors-sol. Voyager, ce n’est pas seulement changer de regard : c’est mobiliser des ressources, traverser des territoires habités et prendre place, temporairement, dans des équilibres qui nous préexistent. Le tourisme durable a énormément travaillé sur les comportements, les imaginaires et les outils. Ce travail était nécessaire mais il ne suffit plus.

La prochaine étape est plus difficile : passer d’une écologie sensibiliste à une écologie radicale et politique. Cesser seulement de demander : Comment mieux voyager ? Et oser demander : Qui peut voyager, comment, où, grâce à quelles ressources et au bénéfice de qui ?

C’est sans doute là que le tourisme durable commencera vraiment à déranger. Et donc, peut-être, à (se) transformer.

Ressources

  • Frustration Magazine, le média de la lutte des classes ;
  • ACRIMED, l’observatoire des médias ;
  • Toutes les interventions de Clément pour Radio France ;
  • Suivre Clément Sénéchal sur LinkedIn ou sur Instagram ;
  • Super table ronde « Dégommer l’écologie bourgeoise » sur Info GauchO ;
  • Le coup de cœur lecture de Clément : La Vie des gens timides, de Joséphine Legeay aux éditions Les Corps Conducteurs (essai qui explore la timidité non pas comme un défaut ou un trait de caractère passif, mais comme une manière singulière d’habiter le monde, d’observer les autres et d’éprouver la solitude) ;
  • Le contre coup de cœur de Clément : l’émission « Sauvons nos forêts » sur France 2 animée par Léa Salamé et le controversé Hugo Clément.

Le tourisme durable risque-t-il de perdre, lui aussi ? | ©VOYAGEONS AUTREMENT
Par Caroline Le Roy
Bretonne et fière de l'être, j'ai toujours été sensible aux enjeux du développement durable tant dans mon bénévolat associatif que sur mon rapport à la nature. J'ai pu évoluer dans le réseau des parcs naturels régionaux où j'ai eu la chance d'accompagner des acteurs touristiques du changement. Ma sensibilité a rapidement évolué en engagement puis en militantisme. Mon défi professionnel est de développer un tourisme respectueux de la planète et des hommes grâce à l'accompagnement et le conseil aux professionnels sur les nouvelles tendances touristiques et sur les attentes des clientèles toujours plus exigeantes. Enfin je souhaite faire prendre conscience d'une conciliation possible entre transition environnementale et besoin client appliquée au tourisme et au quotidien. Je suis actuellement en préparation d'une thèse doctorale sur le vaste (mais non moins passionnant) sujet de la performance environnementale du tourisme.
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