Coopératives : une économie d’ancrage au cœur des territoires
Le 13 octobre dernier, une étude de l’Institut Terram réalisée sous la direction de Nadine Levratto, directrice de recherche au CNRS, a été présentée à la Banque Populaire Rives de Paris, lors d’une matinée coorganisée avec Banque Populaire, membre de l’Institut Terram. Elle dresse une géographie inédite du fait coopératif et met en lumière la capacité de ces entreprises à maintenir l’emploi et à s’inscrire dans le temps long, tout en soulignant les disparités territoriales et les leviers d’action publique à mobiliser. Banques mutualistes, sociétés coopératives d’intérêt collectif (SCIC), coopératives agricoles, sociétés coopératives et participatives (Scop) ou réseaux de commerçants : ces entreprises font partie du quotidien des Français sans qu’ils soient toujours bien conscients de leurs spécificités. En outre, le poids économique et la contribution aux territoires des coopératives restent encore mal connus. Cette étude vise à mettre en lumière ces modèles économiques d’avenir porteurs de sens et d’équité.

Un modèle économique encore trop peu documenté
« On a tous une coopérative dans sa vie », a rappelé Victor Delage, fondateur et directeur général de l’Institut Terram, en ouverture de cette matinée de présentation. Banque, enseigne commerciale ou coopérative agricole : ces structures occupent une place familière dans l’économie française, sans que leur poids territorial soit toujours bien identifié. Avec cette étude intitulée Coopératives : une économie d’ancrage, l’Institut Terram entend combler une partie de ce manque de connaissances. Après des travaux consacrés notamment au poids économique des TPE ou au rôle des artisans et commerçants dans la cohésion des territoires ruraux, il s’intéresse ici à la contribution économique des coopératives. Marie Pic-Pâris Allavena, présidente de la Banque Populaire Rives de Paris (Banque Populaire a pris part au comité de relecture de l’étude), a rappelé la place des sociétaires dans la détention des banques coopératives et leur vocation à représenter les acteurs économiques de leur territoire.
Une méthode statistique pour mesurer le fait coopératif
Pour mesurer le poids des coopératives, Nadine Levratto et ses collègues Abdoulaye Kané et Luc Tessier ont retenu une approche statistique fondée sur des données de l’Insee. Leur travail repose sur trois bases : Flores Établissements, pour le nombre d’établissements, l’emploi salarié et la masse salariale dans l’ensemble des secteurs ; Flores Postes, pour la répartition des emplois par catégorie socioprofessionnelle ; et le fichier Fare, issu des liasses fiscales, pour les résultats des entreprises, hors agriculture, banque et assurance. Les chercheurs ont identifié les numéros Siren et Siret correspondant à 54 catégories juridiques relevant du statut coopératif, afin de dénombrer précisément les unités légales et de les localiser. Ce choix méthodologique explique en partie l’écart avec d’autres estimations : là où le Panorama des entreprises coopératives intègre aussi les salariés des filiales non coopératives et ceux des commerçants adhérents à des coopératives de commerçants, l’étude de l’Institut Terram s’en tient aux établissements dotés d’un statut coopératif et à leurs salariés directs. Elle recense ainsi environ 21 700 établissements et 320 000 salariés en 2023, soit 0,4 % des établissements et 1,1 % de l’emploi salarié du pays.

Après la crise sanitaire, l’emploi résiste mieux que le nombre d’établissements
Pour observer les effets de la crise sanitaire, les chercheurs ont retenu trois années (2016, 2019 et 2023) permettant d’encadrer le choc du Covid-19. Le constat est contrasté : le nombre d’établissements coopératifs a reculé (– 12,2 % entre 2019 et 2023, contre – 0,5 % pour l’ensemble du tissu productif), principalement sous l’effet des réorganisations juridiques puis des fusions de caisses dans le secteur financier. Cette baisse ne se traduit toutefois pas mécaniquement par une diminution de l’emploi. Entre 2016 et 2019, l’emploi dans les coopératives a progressé de 7,6 %, à un rythme supérieur à celui de l’ensemble de l’économie ; il s’est ensuite maintenu (+ 0,9 % entre 2019 et 2023, contre + 4,9 % pour l’économie française), avec près de 4 000 emplois créés au plus fort de la crise, entre 2020 et 2022. L’analyse des résultats des entreprises, hors agriculture, banque et assurance, fait également apparaître une dégradation avant 2019, avec un excédent brut d’exploitation (EBE) en baisse de 19 % et un résultat net en recul de 28 %, suivie d’un net redressement après 2019 : l’EBE progresse de 55 % et le résultat net fait plus que doubler entre 2019 et 2023. Pour Nadine Levratto, ces évolutions doivent être lues à l’échelle nationale, mais aussi au regard des différences entre territoires et secteurs.
Une géographie coopérative marquée par de fortes disparités
L’étude dessine une France coopérative diverse, dont les implantations reflètent les spécificités économiques locales. L’Ouest apparaît dynamique, tandis que la Bretagne et l’Alsace se distinguent comme des bastions mutualistes et bancaires coopératifs. Paris ressort également comme un territoire où le fait coopératif est extrêmement présent, de même que la vallée du Rhône. À l’inverse, l’implantation est plus faible dans le centre du pays, en Corse et dans les territoires ultramarins. Les chercheurs soulignent notamment que chaque secteur a son bastion – la Manche pour les coopératives agricoles, la Marne pour l’industrie, le Bas-Rhin et le Rhône pour la finance – et l’existence de contrastes départementaux dans la résistance aux chocs économiques. L’enjeu n’est donc pas seulement de mesurer le nombre d’entreprises ou de salariés, mais de comprendre comment le tissu coopératif s’inscrit dans les structures productives locales et contribue aux échanges, qu’ils soient locaux ou tournés vers l’extérieur.

Emploi, salaires et partage de la valeur : des équilibres spécifiques
Le modèle coopératif se distingue également par ses modalités de gouvernance et de partage de la valeur. Les réserves accumulées ne peuvent pas être partagées entre les associés et chacun dispose d’une voix, quel que soit son apport. Sur le plan salarial, l’étude fait apparaître une progression de la masse salariale de 27 % entre 2016 et 2023 dans les coopératives, soit six points de moins que dans l’ensemble de l’économie (+ 33 %), une modération salariale que l’étude analyse comme la contrepartie du contrat coopératif. Les chercheurs relèvent aussi un éventail des rémunérations plus resserré qu’ailleurs, même si les rémunérations de certains dirigeants de grands groupes coopératifs agricoles s’éloignent de cette image. La stabilité de l’emploi, en revanche, n’a pas pu être mesurée directement dans le cadre de cette étude, car elle aurait nécessité de calculer les mouvements de salariés. Nadine Levratto souligne néanmoins que la moindre volatilité de l’emploi constitue une caractéristique à approfondir. Dans les Scop, les règles de répartition des résultats prévoient notamment une part d’au moins 25 % destinée aux salariés et une part d’au moins 15 % affectée aux réserves impartageables. Ces mécanismes participent à une logique de long terme, même si les coopératives n’échappent ni aux crises ni aux difficultés économiques.
Mieux accompagner les coopératives et mieux les mesurer
À l’issue de ces travaux, Nadine Levratto plaide pour un soutien plus important au choix du statut coopératif, notamment lors de la création ou de la reprise d’une entreprise. Les territoires où le modèle est peu présent, qu’il s’agisse des outre-mer, du Centre-Val de Loire, de la Corse ou d’une partie de l’Occitanie, pourraient bénéficier du développement de cette forme d’entreprise. Cela suppose de mieux sensibiliser les élus, en particulier les élus locaux, mais aussi de rendre les outils de financement plus accessibles. Les titres participatifs et les certificats coopératifs d’investissement, prévus par la loi mais peu mobilisés, pourraient notamment être ouverts au-delà des seules Scop. Autre piste : favoriser la transmission d’entreprises sous forme coopérative, en mobilisant différentes structures, dont les SCIC, les coopératives d’activité et d’emploi ou les holdings coopératives, et en prévoyant un accompagnement adapté aux entreprises en difficulté. Enfin, les chercheurs soulignent la nécessité d’un meilleur suivi du fait coopératif par la statistique publique, de données plus facilement utilisables au-delà du monde académique et d’une définition unique des coopératives, fondée sur le statut de l’entreprise et partagée par tous les observateurs. Une meilleure connaissance du fait coopératif apparaît ainsi comme un préalable pour faire davantage entrer ce modèle dans les réflexions sur le développement économique local.
———– Aller plus loin ———-
Merci à Victor Delage et à l’Institut Terram pour la relecture critique de l’article.

Par Geneviève Clastres
Auteur et journaliste indépendante spécialisée sur le tourisme durable et le monde chinois, Geneviève Clastres est également interprète et représentante de l'artiste chinois Li Kunwu. Collaborations régulières : Radio France, Voyageons-Autrement.com, Monde Diplomatique, Guide vert Michelin, TV5Monde, etc. Dernier ouvrage "Dix ans de tourisme durable". Conférences et cours réguliers sur le tourisme durable pour de nombreuses universités et écoles.
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