90 ans après les congés payés, le droit aux vacances reste à conquérir pour toutes et tous
Thèmatique : Acteur associatif Éducation Initiative nationale Projet solidaire
1936, le Front populaire offre aux Français leurs premiers congés payés : 15 jours de temps libre, libéré, qui vont permettre à une minorité de partir en vacances, mais surtout au plus grand nombre de se reposer et de prendre conscience que le temps peut aussi être décorrélé de la « valeur travail ». Pourtant, alors que l’on célèbre ce nouvel anniversaire, le droit aux vacances demeure une promesse inachevée pour de nombreux citoyens. En 2026, quatre Français sur dix ne partent toujours pas en vacances, un chiffre que rappellent depuis des années l’UNAT et de nombreuses associations de l’économie sociale et solidaire : Parcours, l’ANCAV, la CCAS, Vacances Ouvertes, etc. Ces associations, qui œuvrent depuis des décennies pour le droit aux vacances pour toutes et tous, étaient réunies lundi 2 novembre au Sénat, aux côtés d’élus, de chercheurs et d’acteurs de la société civile, pour clôturer la campagne anniversaire de l’UNAT sur « 90 ans de congés payés ». Au cœur des échanges : comment transformer ce droit historique en une possibilité réelle de départ pour chacune et chacun, face aux inégalités sociales, à la marchandisation du tourisme et à la fragilisation des structures associatives ?

1936, une conquête sociale qui a changé le rapport au temps
En 1936, les congés payés ouvrent un horizon inédit à des millions de femmes et d’hommes : disposer de temps pour soi, pour ses enfants, sa famille, ou « simplement pour ne rien faire ». Bien davantage qu’une avancée sociale, cette conquête marque une rupture dans le rapport au travail et au temps libre. Fruit des grèves et du rapport de force instauré par le Front populaire, elle rappelle que « le progrès social n’est jamais une fatalité heureuse, toujours une conquête collective », souligne Cécile Cukierman, présidente du groupe Communiste républicain citoyen et écologiste – Kanaky (CRCE-K) au Sénat. Patrick Kanner, président du groupe Socialiste, Écologiste et Républicain, rappelle qu’avant cette avancée, pour de nombreux ouvriers, prendre du repos signifiait « perdre de quoi vivre ». Il aura fallu une gauche rassemblée et une loi pour faire reconnaître ce droit, malgré les résistances et le mépris de classe de ceux qui supportaient mal de voir les ouvriers accéder aux mêmes lieux de villégiature que les catégories privilégiées. Pour Michelle Demessine, présidente de l’UNAT, cette histoire est celle d’hommes et de femmes qui ont conquis « du temps pour vivre ». Les congés payés ont ainsi porté une autre idée de la dignité humaine : celle qui ne se résume pas au travail, mais inclut le repos, la découverte et la culture.

Un droit acquis, mais encore loin d’être effectif
Quatre-vingt-dix ans plus tard, cette conquête reste pourtant inachevée. En France, quatre personnes sur dix ne partent toujours pas en vacances. Et les inégalités se transmettent : selon les chiffres évoqués par Jean Pinard, consultant en progrès touristiques, 50 % des personnes qui ne partent pas en vacances ont des parents qui ne partaient pas non plus. « On a conquis le temps libre, mais on n’a pas la possibilité de partir », résume l’un des constats partagés lors du colloque. Patrick Kanner insiste sur cette distinction fondamentale entre liberté formelle et liberté réelle : « Mais que vaut un droit lorsque ceux à qui il s’adresse ne peuvent pas en bénéficier ? » Il rappelle qu’un ouvrier sur deux a dû renoncer à des vacances au cours des quatre dernières années. Au-delà des revenus, c’est aussi la possibilité de se sentir légitime à partir qui est en jeu. Ancien président de l’association Vacances Ouvertes pendant neuf ans, il plaide pour un renforcement des financements de l’accompagnement des publics et pour une politique nationale ambitieuse. Car derrière chaque centre qui ferme ou chaque séjour annulé, c’est une possibilité d’émancipation qui disparaît pour une famille. Comme le rappelait Léon Blum, les congés payés représentaient « une embellie, une éclaircie dans ces vies difficiles et obscures ».

Du temps libre à la marchandisation des vacances
Lors de la première table ronde, animée par la journaliste Nora Hamadi, l’historienne Marion Fontaine et le géographe Rémy Knafou sont revenus sur le chemin parcouru depuis 1936. Si la loi a instauré quinze jours de congés payés, il a fallu attendre les décennies suivantes, et notamment l’action des associations, des comités d’entreprise et des organisations syndicales, pour que ce droit devienne progressivement une réalité. Mais cette démocratisation s’est heurtée à une transformation profonde du secteur touristique. Rémy Knafou dénonce un système mondialisé dans lequel les acteurs sont mis en concurrence et où les investissements privilégient les clientèles les plus rémunératrices. Résultat : une montée en gamme de l’offre, tandis que les hébergements accessibles aux classes populaires disparaissent progressivement. Il cite notamment le remplacement d’un camping municipal à Saint-Malo par un hôtel cinq étoiles. « On ne peut pas bâtir un système touristique sur les pratiques des plus fortunés, les plus dispendieuses en GES », prévient-il. Pour le géographe, il est urgent de reconstruire une offre touristique accessible, en investissant dans les territoires délaissés et en développant des formes de vacances plus sobres, fondées sur la proximité, la mobilité soutenable et la lenteur. Une nouvelle utopie à construire, qui permette de concilier droit aux vacances et habitabilité des territoires.

Associations et éducation populaire, piliers d’un droit vivant
La seconde table ronde, consacrée aux alliances et aux solidarités nécessaires à un temps libre émancipateur, a mis en lumière le rôle essentiel du monde associatif. Tarek Daher, président du Mouvement associatif, a rappelé combien l’histoire des congés payés et celle de l’éducation populaire sont intimement liées : le droit aux vacances a contribué à faire grandir les associations, qui ont elles-mêmes permis de le rendre concret. Mais ce secteur est aujourd’hui fragilisé. Les exemples évoqués témoignent pourtant de son utilité : les camps de jeunes organisés par Emmaüs, les accompagnements de familles tout au long de l’année ou encore les initiatives permettant à des enfants de découvrir la mer. « Notre responsabilité première, c’est de ne pas oublier ce droit aux vacances », insiste Tarek Daher. Robin Renucci, comédien et directeur du Théâtre national de Marseille, défend lui aussi le rôle de l’éducation populaire et de la culture dans l’émancipation. « Le moteur, c’est le théâtre », affirme-t-il, plaidant pour que chacun puisse retrouver une capacité à rêver, à imaginer et à se libérer de « la colonisation de nos esprits ». Pour Véronique Croué, présidente de l’UNAT Pays de la Loire, la mobilisation passe aussi par le dialogue avec les élus et la démonstration concrète de l’utilité des structures associatives. Elle alerte toutefois sur le risque de voir le tourisme lucratif s’approprier les valeurs de solidarité et de partage portées historiquement par le tourisme social.
Faire reconnaître le poids économique et social des vacances
Autre enjeu soulevé lors des échanges : la place encore insuffisante du droit aux vacances dans les politiques publiques. Jean Pinard déplore l’absence d’un véritable observatoire des vacances et la confusion persistante entre économie touristique et économie des vacances. Les indicateurs habituels privilégient les nuitées et les dépenses des clientèles, sans mesurer suffisamment les départs des Français ni les conséquences sociales de leur absence. « Si on ne compte pas, ça ne compte pas », résume-t-il. Pourtant, le tourisme social et solidaire représente, avec les acteurs de l’UNAT et les comités sociaux et économiques, un poids économique important, évalué à plus de trois milliards d’euros lors de la rencontre. Jean Pinard souligne également le décalage entre les moyens mobilisés et les besoins : les aides de l’État consacrées à l’accompagnement du droit aux vacances ne représenteraient que 0,07 % des dépenses évoquées. Pour les intervenants, il ne s’agit donc pas seulement de défendre une activité économique, mais de mesurer le coût collectif du non-départ : reproduction des inégalités, assignation à résidence et manque d’ouverture sur le monde. L’accès aux vacances doit ainsi retrouver une place centrale dans les choix d’aménagement du territoire et les politiques de solidarité.

Retrouver l’utopie de 1936 pour inventer les vacances de demain
En clôture, les intervenants ont appelé à renouer avec l’ambition politique qui animait les acteurs du Front populaire. Frédéric Rosmini, vice-président de l’association Parcours, est revenu sur la campagne anniversaire menée depuis le mois de mai : expositions, projections-débats, animations dans les villages vacances et dix-huit grands événements territoriaux ont permis de faire vivre cet héritage partout en France. Une mobilisation collective portée notamment par l’UNAT, Parcours et l’ANCAV, avec le soutien de nombreux partenaires. Mais célébrer 1936 ne suffit pas : il faut désormais ouvrir de nouvelles perspectives. Les pistes évoquées vont du renforcement des associations de proximité à la réutilisation d’équipements publics pendant l’été, en passant par la sensibilisation des élus et des représentants des CSE. Pour Michelle Demessine, « une autre voie est possible » : celle du faire ensemble et d’une vie qui s’élargit. Un appel à l’utopie partagé par les participants, qui refusent de considérer les inégalités d’accès aux vacances comme une fatalité. Car, comme l’a rappelé Patrick Kanner, l’essentiel est peut-être là : « Qu’au bout de ce colloque il y ait des enfants qui découvrent la mer. »

Par Geneviève Clastres
Auteur et journaliste indépendante spécialisée sur le tourisme durable et le monde chinois, Geneviève Clastres est également interprète et représentante de l'artiste chinois Li Kunwu. Collaborations régulières : Radio France, Voyageons-Autrement.com, Monde Diplomatique, Guide vert Michelin, TV5Monde, etc. Dernier ouvrage "Dix ans de tourisme durable". Conférences et cours réguliers sur le tourisme durable pour de nombreuses universités et écoles.
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