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Le Grand Bivouac a 20 ans !

| Publié le 25 juin 2021 • Mis à jour le 9 juillet 2021 à 18h57
Thèmatique :  Acteur associatif 
         

Le Grand Bivouac est bien plus qu’un simple festival. Selon son Délégué Général Jean-Sébastien Esnault, c’est tout autant : « une fabrique du vivre ensemble et un processus collectif en éternelle mutation ». C’est en tous cas un LIEN fort, unique avec le reste du monde et avec l’Autre. Un « ailleurs » toujours appréhendé avec le cœur qui met de plus en plus souvent en lumière les grands enjeux se posant aujourd’hui à notre « Humanité », le thème central de l’épisode à venir. Avant-goût…

Bivouaquer, ensemble… (© Marc Dufournet)

Voyageons Autrement : Pour les 20 ans du Grand Bivouac, il y aura forcément un ou deux discours. Quels éléments de cette formidable aventure collective avez-vous envie de mettre en avant ?

Jean-Sébastien Esnault : La question s’est posé l’an dernier, en effet : qu’est-ce que l’on souhaite faire de ces 20 ans ?… Comme on n’a jamais été très « commémoration », on s’est dit qu’on allait plutôt tâcher de regarder devant nous, vers les 20 ans qui viennent. Bien sûr, l’édition comportera un certain nombre d’opérations spéciales et on ira jeter un coup d’œil dans la malle aux trésors : 20 pépites du documentaire qui n’ont pas pris une ride et se révèlent au contraire pour certaines troublantes d’actualité. Sachant que l’on a déjà mis en place une chaine de télé pour accéder à ces pépites. Je pense entre autres au fabuleux « Semeuses de Joie » rapporté du Zanskar par Caroline Riegel qui viendra d’ailleurs cette année présenter son nouveau film.

Et parce que 20 ans c’est le bel âge et qu’il a toujours été essentiel pour nous de travailler avec la jeunesse, nous avons mis en place une programmation dédiée et une politique tarifaire de même. Il y aura même un « Grand Soir » où sera projeté « Bigger than us », documentaire interrogeant l’actuelle vague d’engagement des jeunes au service de la planète, un documentaire sur tou(te)s les Greta Thurnberg du monde. On va interroger ce phénomène essentiellement centré sur la dénonciation et se demander comment les adultes pourraient l’accompagner…

VA : Et côté festif, partage ?…

Naturellement, il y aura également des temps forts de ce côté, comme le samedi 23 octobre, soirée ouverte à tous. Et comme le contenu de certains films est parfois un peu ardu, ce sera l’occasion de rappeler que si le Grand Bivouac parle des Autres, d’ « Ailleurs », c’est d’abord parce que ces Autres sont encore « Nous ». Il y aura donc un dance-floor géant, animé par une compagnie chorégraphique qui viendra travailler avec les gens une semaine à l’avance, pour en faire des « relais » et entrainer le plus grand nombre possible de personnes dans la danse. Et puis bien sûr, il y aura des surprises (dont on ne peut rien dire, sinon, cela n’en serait plus) ! Et plein de petits focus pour que les gens prennent la parole et disent ce que le Grand Bivouac représente pour eux, ce qu’il a changé parfois dans leur vie. Sans oublier une exposition dont le but sera double : en un, rappeler que pour le Grand Bivouac, et ce depuis toujours, Voyager ne représente pas un acte anodin, un divertissement. En deux, montrer comment, le cœur de notre projet était tout autant de faire de cet évènement lui-même quelque chose de fort, une vraie réussite collective. Nous avons de fait, au fil des ans, fédéré des centaines d’acteurs très divers  et nous sommes appuyés quasi quotidiennement sur la force d’un bénévolat qui n’a jamais été considéré comme un outil ou de la chair à canon. Nous tachons réellement, concrètement, d’incarner un processus de fonctionnement différent. Le Grand Bivouac, c’est donc d’abord un laboratoire, une ruche, une fourmilière secrétant un véritable « vivre ensemble ». Ce dont nous sommes assez fiers, c’est vrai.

« il est urgent de nous rencontrer de nouveau » © Nicolas Neureau

VA : Vous avez traversé la crise sanitaire sans annuler l’édition 2020…

J-S E : Cette édition a eu lieu, oui, même si elle fut très aménagée. Sans ses habituels salons : livre, trek, voyage, cela a représenté un manque à gagner de plus de 200.000 € pour l’association qui a néanmoins réussi à équilibrer son budget, en partie grâce au soutien de partenaires qui ne nous ont pas lâchés ! Coup de chance, nous avons bénéficié d’une fenêtre sanitaire miraculeuse et, trois jours après la fin du festival, tout le monde se reconfinait. Chance que nous avons en partie provoquée puisque dès le mois d’avril nous travaillions sur le nouveau scénario à mettre en place. Nous nous sommes tout de suite penchés sur la dimension numérique à inventer en imaginant une version mixte du festival. Une anticipation clairvoyante et payante que nous ramenons sur le métier cette année en nous dirigeant de nouveau vers une version mixte. Avec durée du festival allongée à une semaine, car cela nous a réussi et permit de ne pas courir dans tous les sens continuellement. Même si notre métier reste de proposer du cinéma, sur grand écran, en salle, en réunissant des gens, cette adaptation – indispensable – nous a obligés à revoir notre rapport à la transmission, aux réalisateurs, aux invités et posé des tas de questions utiles : moyens, droits, outils… Toutes les compétences numériques acquises, par exemple, vont clairement être précieuse pour l’avenir. Enfin et avant tout, la rencontre avec le public n’en est pas moins restée quelque chose de formidable qui nous a permis de vérifier combien le lien tissé au fil des ans était important pour chacun d’entre nous.

VA : Pour ces 20 ans, « en ces temps de peur et d’apesanteur », vous souhaitez « secouer l’air du temps ». Qu’est-ce à dire ?

J-S E : « Peur et apesanteur », oui, car on a été – et l’on demeure – focusés sur cette crise qui génère des peurs de toutes sortes. C’est là, partout, dans l’air, autour de nous et honnêtement, personne ne sait plus trop où il va, ce qu’il peut faire ou ne pas faire… D’où l’idée de secouer, ensemble,  cette chape, pour retoucher terre. Voyez comme ce climat anxiogène a réduit notre sensibilité, le spectre de notre regard. On est tous beaucoup moins « ailleurs », moins en contact avec le reste du monde et les Autres. Comme si cette fermeture physique des frontières limitait également nos engagements, associatifs entre autres, au service du reste du monde. Alors même que c’est le contraire qu’il faudrait. Nous subissons tous une sorte de contraction sur nos vies personnelles, tout à fait légitime certes, mais si l’on secoue cet engourdissement, on va peut-être réaliser intimement que ce mal est un mal commun et qu’il est essentiel de rester en contact avec l’Autre. D’où une programmation vouée à provoquer des espaces de dialogue et une information élargie. Pour ce faire, nous ferons appel au nouveau de diverses manières et casserons certains codes, comme celui des classiques projection-rencontres.

VA : Le thème retenu pour secouer l’air du temps : « Notre part d’Humanité. Et nous, que faisons-nous ? ». Quelles espérances, quel appel se tiennent derrière ce choix ?

J-S E : Pour nous, le mot Humanité résonne très fort avec l’actualité. Lorsque l’on voit ce qui se passe dans le monde on a vraiment envie de remettre le discernement au centre. Le sens des choses n’a rien à voir avec le sensationnel ; il y a une vraie dérive de ce côté dans la manière d’informer. Pour sortir de la confusion, il faut favoriser la rencontre, pas l’affrontement. Le festival s’était ouvert l’an dernier peu après l’assassinat de Samuel Paty. Et côté faits divers, c’est vrai que les signaux envoyés ne sont pas formidables. Il est donc d’autant plus urgent de nous retrouver autour de nos valeurs : la connaissance, pas la confusion ; le sens, pas le sensationnel ; la rencontre, pas l’affrontement. Nous ne sommes pas un festival de films de voyages, mais de films dans lesquels le voyage est porteur de la rencontre avec une humanité debout.

Quant à la question « Et nous que faisons-nous ? » elle reprend cette dimension évoquée tout à l’heure, cet engagement actuel des plus jeunes sur les réseaux sociaux qui est majoritairement plus symbolique qu’actif. Certes le Grand Bivouac n’est ni politique ni militant, mais cela n’empêche pas de pointer les aspects les moins drôles et de s’interroger, se sentir concernés. On est pas mal allés dans les collèges cette année. A chaque fois, avant de lancer le film, je disais aux élèves : « Ne consommez pas ce film. Soyez-en acteur ! ». Et comme c’était souvent du côté des montagnes où tous font du ski, j’ajoutais : «  Quand vous êtes sur la piste, vous découpez la pente, vous attaquez la neige avec vos carres ; vous êtes actifs. Si vous vous laissez aller, c’est la chute ». De même recherche-t-on toujours une lecture active des films que l’on donne à voir. Sans être ni préchi-précha ni yfaut – y’aka ; on est là pour sustenter des gens capables de se questionner ; dans un continuel échange destiné à s’interroger et co-construire, ensemble.

Le salon du livre… © Nicolas Neureau

VA : A travers quels sujets notre « Humanité debout » sera-t-elle interrogée cette année ?

J-S E : Il sera par exemple question de l’ouverture envisagée (et catastrophique) des voies maritimes au pôle nord, de la grève de ces femmes marocaines qui, au fin fond de leur pays, n’en peuvent plus de tout faire. On projettera pas mal de films de dénonciation, c’est vrai : biodiversité en danger, liberté de la presse bafouée… Etant un festival de films documentaires, nous traitons du réel et, de ce point de vue, depuis deux ou trois ans, la vision qu’en apportent les réalisateurs évolue vite. Nous recevons de plus en plus de propositions de films sur les grands enjeux et problématiques auxquels est confrontée la planète. Enormément de choses sur la forêt, notamment. Et puis des choses sur les nouvelles initiatives qui fleurissent un peu partout heureusement ; entre autres le combat de « nouveaux » paysans, en lutte contre les géants de l’industrie agro-alimentaire un peu partout dans le monde, du Cantal au fin fond du Cameroun. Les caméras se portent également beaucoup sur les mouvements sociaux, le rapport des populations aux libertés et au politique. A noter également un certain retour de la « Mémoire », portée aujourd’hui par des réalisateurs de 30, 40 ans engagés dans un processus de clarification et de réparation. Avec eux, nucléaire ou immigration ne sont pas traité de manière globale, magistrale mais au contraire par le petit bout de la lorgnette, à travers des vies toutes simples, tout aussi parlantes au final.

VA : Vous comptez également poser la question : « comment retrouver les chemins de l’empathie ? ». Avez-vous collecté des débuts de pistes ?…

J-S E : Toute la programmation tend vers cela bien sûr, mais pour appuyer sur un aspect plus pratique, je redirais simplement qu’il est vraiment urgent de nous retrouver et d’échanger ; pour apaiser. En prenant bien en compte la dimension, essentielle, de l’intergénérationnel. Il est également fondamental de nous interroger sur notre rapport à l’image ; sa proéminence excessive et son impact sur les jeunes générations. Il devient aujourd’hui fondamental de prendre de la distance avec les images. Qu’est-ce qu’une image ? Que nous dit-elle vraiment du REEL ?… Toutes ces images sensationnelles qui sont rediffusées en boucle deviennent par exemple insupportables, et nocives. Il est plus que jamais urgent de nous remettre à regarder vraiment le monde !

VA : Votre salon du livre rendra hommage à la fameuse collection « Terre Humaine ». Vous souvenez-vous, vous, d’un livre d’exploration qui vous ai particulièrement marqué ?

J-S E : La collection qui fut créée par Jean Malaurie, oui. Venant de l’anthropologie et l’ethnologie, ses livres m’avaient bien sûr marqué. Mais plus encore ceux de Claude Levy Strauss qui m’ont véritablement ouvert les yeux sur le monde. Et surtout sur les différentes manières de la regarder, de l’arpenter. Son « Tristes tropiques » écrit après-guerre, à la fin du nazisme et avant la décolonisation, posait de manière magistrale le rapport de l’Occident au reste du monde tout en mettant en lumière cette pente morbide de l’être humain qui le pousse si souvent à détruire. Un livre qui demeure d’une bouleversante actualité.

Jean-Sébastien Esnault © Marc Dufournet

VA : Vous-même, personnellement, en quoi vous sentez-vous changé et grandi, par votre implication dans cette aventure du Grand Bivouac ?

J-S E : Lorsque je me promène dans les classes et que je dis que mon métier est d’être directeur de festival, les enfants me répondent : « C’est un métier, ça ?! ». On n’est pas des milliers, c’est vrai… A bru le pourpoint, j’en retiendrais trois choses. D’abord que le Grand Bivouac, avant d’être un évènement ou un produit, est une fabrique du vivre-ensemble. Un processus sans fin auquel travailler quotidiennement apporte un immense plaisir. Il y a certes, côté « pro » beaucoup d’imperfections à accepter et intégrer, mais le travail avec les bénévoles, par exemple propose autant d’aspects merveilleux qu’il impose de limites. Cela m’a beaucoup nourri et notre manière de fonctionner pourrait certainement apporter des solutions à nombre d’entreprises collectives, administratives par exemple.

Ensuite, il y a cet aspect de recherche permanent sur la ligne éditoriale, le choix des contenus. Comment proposer quelque chose de qualité (obligé !) qui résonne avec nos vies ? L’ancrage dans le réel (on est sur du documentaire) y aide certes, mais attention ! Il faut, chaque année, être capable de rafraichir son regard sur le monde ; avant même de commencer à regarder quoi que ce soit. Une attitude précieuse que l’on peut transposer avec fruit dans sa vie quotidienne.Enfin, il y a cette rencontre avec l’Autre, ce frottement à l’altérité. En 8 Grands Bivouacs, j’ai croisé quelques humains fort divers. Passé par exemple 48h en intimité avec des nonnes du Zanskar avec lesquelles je ne partageais pas un seul mot. Ou bien c’étaient des Indiens Kogis de Colombie, une militante des droits de l’homme ouigour… La rencontre avec des gens plus connus : Matthieu Ricard, Pierre Rabbi, Chantale Aubenas… m’a également nourri. Tout comme la satisfaction d’avoir été le modeste artisan des rencontres entre tous ces gens. Et puis, bien sûr, comme dans toute entreprise collective, il y a ces moments magiques partagés

Pour plus d’informations sur le programme : https://www.grandbivouac.com/fr


Le Grand Bivouac a 20 ans ! | ©VOYAGEONS AUTREMENT
Par Jerome Bourgine
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