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Sur les traces de Léonardo Padura

| 2 mai 2016 • Mis à jour le 03.05.2016 à 9h12
Thèmatique :  Livres   Monde   Portrait 
         

Ecrivain prolixe, Léonardo Padura est le compagnon idéal pour un voyage à Cuba. Sa plume, acerbe et envolée, n’a de cesse de décrypter et d’expliquer la réalité cubaine de ces cinquante dernières années. Que l’on suive Mario Conde et sa bande ou que l’on embarque pour des œuvres fleuves et magnifiques tel « L’homme qui aimait les chiens », sans conteste son plus grand succès, on reste toujours au côté d’un homme qui n’a pas son pareil pour nous faire aimer Cuba et ses petites gens, des petites gens dont le combat quotidien pour la vie reste la plus grande victoire.

Cuba Padura

Vendeurs de livre sur la place des Armes@GClastres

La bande à Mario Conde

Léonardo Padura, c’est peut être, un peu, beaucoup, à la folie Mario Conde. Ce dernier, un peu flic mais pas trop, plus curieux que mafieux, écrivain refoulé mais fin limier, est surtout un grand fidèle meneur d’une bande de destins brisés. Et il n’a pas son pareil pour nous embarquer avec lui. Dans « Les Brumes du passé », on se trouve au cœur du monde des revendeurs de livres, de ceux qui s’installent tous les jours place des Armes, face à l’hôtel Santa Isabel. Mario Conde a quitté la police et a rejoint les bouquinistes itinérants. Il nous dévoile les dessous de la revente d’ouvrages anciens, à travers une enquête qui s’esquisse dans la bibliothèque des Montes de Oca et qui se poursuit par la quête d’une chanteuse de boléros, Violeta del Rio. On découvre alors les trésors littéraires cubains abrités par ces extraordinaires bibliothèques de la bourgeoisie, tombée sous Fidel, un temps lointain où  le faste et le plaisir contraste avec la difficulté de vivre des Cubains d’aujourd’hui. Padura, fin critique de la société cubaine, n’a pas son pareil pour s’appuyer sur le roman policier pour nous décrire le combat quotidien qu’est devenu la vie des Cubains. Combat pour se nourrir et se loger, déjà, mais aussi combat pour résister, pour exister, et vivre dignement, surtout.

Padura

La jeunesse cubaine@GClastres

Les Quatre Saisons

Et à chaque ouvrage sa cause, son message. Dans « Electre à la Havane », Padura évoque la mise à l’écart des homosexuels et autres travestis et la difficulté d’être différent dans le monde de Castro. Toujours, l’enquête et le ressort du roman policier sert le propos, que l’on soit dans l’introspection personnelle de Mario Conde, dont le regard sur les homosexuels va positivement  évoluer au fil du roman, mais aussi dans une mise en abime plus large sur les milieux interlopes de la Havane. L’ouvrage fait partie d’un cycle, Les Quatre Saisons, qui a connu un grand succès auprès de la jeunesse cubaine, et qui regroupe également Passé parfait, Vent de carême et L’Automne à Cuba. Ce dernier, qui signe aussi la fin de la carrière de flic de Mario, est l’occasion pour Padura de solder ses comptes, que ce soit en revenant sur les expropriations des plus riches familles qui suivirent l’arrivée de Fidel et qui ne furent pas toujours aussi pures qu’elles devaient l’être, ou par une introspection plus douloureuse au cœur du monde de la police, son monde. Peut-être moins percutant car écrit très tôt par l’auteur, Mort d’un Chinois à la Havane permet toutefois de revenir sur la particularité de la communauté chinoise qui vit à Cuba, qui connut son heure de gloire avant le castrisme, et déserta totalement l’île à l’arrivée de Fidel au point qu’il ne reste aujourd’hui qu’une petite centaine de Chinois à Cuba, sûrement l’une des plus petites communautés au monde.

Cuba

Vivre à la Havane@GClastres

L’Homme qui aimait les chiens

Au-delà de Mario Conde et de sa bande, Léonardo Padura compte également quelques romans fleuves, dont « L’Homme qui aimait les chiens », sûrement son œuvre majeure, où l’on poursuit trois routes parallèles ou plutôt consécutives* : “Les trois histoires ne sont pas parallèles mais consécutives, l’une est la conséquence de l’autre”. Des destins liés par un dénouement dramatique, entre le futur assassin de Trotsky, Ramon Mercader, que l’on suit entre la ville de Barcelone déchirée par la guerre d’Espagne, Moscou et les terribles centres de dépersonnalisation russes mis en place par Staline puis Paris, New York jusqu’au Mexique ; un Trotsky reclu et en fuite perpétuelle, quittant la Sibérie pour la Turquie, puis la Norvège, avant de finir ses jours à Mexico. Enfin, « l’homme qui aimait les chiens », celui que rencontre l’auteur, un jour, sur une plage de La Havane, qui porte un lourd secret. L’ensemble fait un roman historique haletant, un écrit riche et complexe où une fois de plus, l’auteur nous régale de son regard acéré sur des mirages idéologiques qui manipulent les masses et broient le petit peuple. Le rôle des communistes russes pendant la guerre d’Espagne y est particulièrement édifiante de cynisme. Difficile, après une telle lecture, de garder un regard candide sur le monde…

slogan cubain

Sur la route@GClastres

L’Homme qui aimait les chiens semble avoir ouvert la veine du roman historique à Padura, qui dans Hérétiques, explore des mondes aussi divers que la persécution des juifs dans les années 1650 en Pologne, l’initiation sous le manteau d’un jeune élève séfarade de Rembrandt dans l’Amsterdam de la moitié du 17e siècle mais aussi, où l’on retrouve Mario Conde, avec deux enquêtes liées qui mêlent les réfugiés juifs du nazisme cherchant à fuir l’Europe dont le bateau ne pourra jamais pénétrer le port de La Havane et la découverte d’une communauté nihilisme de la jeunesse havanaise, les émos. Le tout est lié par un tableau de Rembrandt mais aussi, par une certaine détresse des communautés rejetées, à part, hérétiques aussi par choix, par rejet d’une société cubaine qui n’est jamais vraiment tendre avec ceux qui ne suivent pas les voies tracées par le régime…

Hemingway à Cuba

La chambre mythique@GClastres

Adios Hemingway

Pour conclure ce voyage non exhaustif au cœur de l’œuvre de Léonardo Padura, nous avons choisi de dire un mot sur Adios Hemingway, une œuvre un peu à part, même si elle met une nouvelle fois en scène Mario Conde, mais surtout une œuvre où Padura règle son compte avec l’auteur du célébrissime « Le Vieil Homme et la mer ». Il faut dire que le statut d’Ernest Hemingway peut agacer aujourd’hui à Cuba, où rares sont les cafés qui ne prétendent pas que le fameux « Papa » y a mis un pied, voire une canne, au point qu’un bistrotier plus malins que les autres a proclamé devant son établissement « Ici, Ernest Hemingway n’a jamais mis les pieds ». Padura a été fasciné par Hemingway, avant d’être déçu en apprenant qu’une part de sa légende n’était que forfanterie. Toutefois, l’ouvrage s’achève par un Léonardo réconcilié avec Ernest, réconcilié parce que derrière l’auteur à succès se cache un homme complexe, qui su montrer à la fin de sa vie une vraie empathie avec les petites gens, et notamment ces pêcheurs qu’Hemingway fréquenta et qui devinrent ses amis, ses piliers de bar autant que de mâts. Les petites gens. C’est peut être ce qu’il faut aussi retenir de la vie de Léonardo Padura, un faux dur sentimental qui s’attache à la vérité des êtres et à leurs destins, loin très loin des lumières du monde.

 

* Le quotidien Le Monde citant Léonardo Padura : “L’homme qui aimait les chiens”, de Leonardo Padura : l’homme qui tua Léon Trotski. En savoir plus Ici.

—————

A noter, Léonardo Padura sera présent pour le Festival Etonnants Voyageurs, le week-end de la Pentecôte à Saint-Malo.

Les ouvrages cités dans cet article ont tous été traduits et publiés par les Editions Métailié :

BIBLIOGRAPHIE :

– La tétralogie Les Quatre saisons : Passé parfait, 2001; Suites, 2016 – Prix des Amériques Insulaires 2002 Vent de Carême, 2004; Suites, 2016 Electre à la Havane, 1998; Suites, 1999 – Prix Café Gijón 1997 et Prix Hammett 1998 L’Automne à Cuba, 1999; Suites, 2016 – Prix Hammet 1999 et Prix du livre insulaire 2000

Mort d’un Chinois à la Havane, 2001

Adios Hemingway, 2005

Les Brumes du passé, 2006 ; Suites, 2009 – Prix Brigada 21 du meilleur roman noir 2006

L’Homme qui aimait les chiens, 2011, Prix des libraires Initiales 2011, prix Roger Caillois 2011, Prix Carbet de la Caraïbe 2011, Elu Meilleur roman historique par le magazine Lire

Hérétiques, 2014

Ce qui devait arriver, 2016, vient de paraitre, à découvrir toujours chez Métailié !!!

Cuba

Cuba blessé@GClastres


Sur les traces de Léonardo Padura | ©VOYAGEONS AUTREMENT
Par Geneviève Clastres
Journaliste indépendante, auteur, spécialiste de la Chine, de l'Asie, sinologue. Publications sur le tourisme équitable. Livres documentaire jeunesse sur l'Asie. Reportages divers.
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