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La feuille de chou est là

« Le tourisme du futur sera un tourisme qui connait ses limites » – Interview de Jean-Pierre Lozato-Giotart

| Publié le 18 juin 2020 • Mis à jour le 12 septembre 2020 à 17h17
         

Membre de l’AFEST (Association Française des Experts Scientifiques du Tourisme) et professeur d’université longtemps responsable du pôle Ingénierie Touristique à la Sorbonne Nouvelle, Jean-Pierre Lozato-Giotart intervient également auprès du GIP FIPAN (Groupement d’Intérêt Public Formation et Insertion Professionnelle de l’Académie de Nice) où il prend son rôle très à cœur tant, pour lui, la formation se trouve au cœur même de tout changement dans le monde du tourisme. Rencontre…

VA : Enseignant et expert, que vous apporte l’activité que vous exercez actuellement au sein du GIP FIPAN ?

Jean-Pierre Lozato-Giotart : Depuis deux ans, nous recensons des activités et des entreprises de talent (artisans, agriculteurs, viticulteurs) de la région PACA et tâchons de les aider à développer leur potentiel touristique de la meilleure manière qui soit. En dirigeant vers eux de petits groupes de croisiéristes pas exemple à qui l’on permet ainsi de découvrir un tourisme plus humain en sortant des sentiers battus. Cela me passionne à plusieurs titres. D’abord parce que cela me permet d’appliquer mon expérience d’expert dans le concret, notre travail débouchant sur des plans d’action aussi aboutis que possibles. Ensuite parce que j’interviens au sein d’une équipe jeune, motivée et extrêmement dynamique avec laquelle échanges et partages sont un bonheur.

VA : Quel regard portez-vous sur la période que nous traversons ?

J-P. L-G : Elle a été instructive à plus d’un titre. J’intervenais en début d’année dans le nord de l’Italie où je conduis des formations au tourisme depuis 20 ans. Et tandis que là-bas, le virus commençait à faire des ravages et que le pays s’organisait pour faire face, à quelques kilomètres de là, en France, c’est comme si rien ne se passait ou comme si l’Italie avait été à l’autre bout du monde. C’était assez surréaliste. Et cela a duré, duré… au point que l’on n’a commencé à se préoccuper de la chose qu’une semaine avant le confinement ! Confinement surprise du coup. C’était la phase « étrange » du phénomène qui s’est poursuivie par la phase « terreur ». J’habite entre Nice et Monaco, région résidentielle où vivent nombre d’étrangers. En trois jours, ils avaient tous regagné leur pays d’origine. Ce qui fait que la distanciation physique fut réelle par chez nous et le confinement très efficace. Mais ce que je retiens surtout, c’est le « Retour au réel ». Cette pandémie a été l’occasion pour énormément de personnes de se souvenir que nous vivions dans un monde réel – et non virtuel – et que le réel était toujours le plus fort !

VA : Pensez-vous que nous allions assister à un vrai virage (même étymologie que le mot virus) dans le tourisme ? Ou bien tout va-t-il reprendre comme avant ?

J-P. L-G : En tant que président de l’Association Francophone des Experts du Tourisme, je peux vous assurer que c’est la question que tout le monde se pose ; partout ! Jamais, même durant les deux guerres mondiales, nous n’avons vécu un « Stop arrêt ! » aussi complet. Le tourisme, ce fidèle thermomètre du climat local, dépend directement des transports. Or ceux-ci peinent à redémarrer. Mais quand ils le feront, voyagera-t-on différemment ? Autrement ?… Je n’en suis pas certain. Certes, il y a déjà eu de petits coups de guidon, avant, en faveur d’un tourisme plus responsable, plus respectueux, mais le tourisme de masse a encore de beaux jours. Dans ce cadre, il est au moins impératif que l’on réalise que l’on ne peut plus faire n’importe quoi comme on l’a longtemps fait. Il est impératif de comprendre qu’au centre de tout se trouve un territoire et que c’est, chaque fois, ce territoire spécifique qui dicte les règles.

VA : Qu’est-ce qui peut, qu’est-ce qui va changer, selon vous ?

J-P. L-G : Je ne puis parler que de ce qui « doit » changer. Les mentalités en premier chef. Et celles des politiques, en tout premier. Le tourisme, c’est avant tout de l’exécution : hébergeurs, prestataires divers, en un mot : des acteurs. Et pour que les choses entreprises par ces personnes changent de manière concrète, il faut d’abord que ces personnes aient pris conscience que leur territoire a ses limites, qu’elles connaissent celles-ci et enfin qu’elles en tiennent compte. On sait ainsi par exemple qu’à Venise, si l’on dépasse le cap des 80.000 visiteurs simultanés, c’est le chaos et l’insatisfaction globale. Bref, il faut impérativement former les acteurs locaux. Arrêter le théorique et passer à des formations pratiques, telles qu’elles existent dans l’hôtellerie uniquement pour l’instant. Aucune plage au monde ne peut recevoir plus de 300 personnes à l’hectare au quotidien. Certaines, c’est 100, d’autres, 50 seulement. Que l’on projette un port, une station de ski ou balnéaire, la question ne doit plus être « comment attirer le plus de monde possible ? », mais « Jusqu’à combien de personnes notre territoire est-il en mesure d’accueillir de manière satisfaisante ? ». Et çe, c’est de l’ordre du stratégique, donc du politique.

VA : Si le politique et l’aspect formation se situent au cœur du problème, que doit-on alors changer dans l’enseignement des métiers du tourisme pour aller dans le bon sens ?

J-P. L-G : Les masters du tourisme sont devenus hyperspécialisés ; on en trouve sur tout. Mais quel intérêt y a-t-il à former des centaines de personnes au tourisme d’affaires ?!… Elles ne trouveront jamais toutes du travail dans ce domaine. C’est absurde et pourtant réel. L’essentiel à comprendre et apprendre, on l’a vu, est l’aspect stratégique ; l’ingénierie. Il faut que l’enseignement soit centré sur la maîtrise générale d’un territoire, sur le marché aussi, certes, mais avant tout sur les données concrètes : l’environnement géographique, historique, humain… qui seules conduisent au choix et à la maîtrise des activités que l’on va mettre en place. 

VA : Vous évoquez parfois le « syndrome  de Cléopâtre » ; de quoi s’agit-il au juste ?

J-P. L-G : César chef à Rome – qui représente les USA de l’époque – découvre l’Egypte et… Cléopâtre. A son retour, Antoine, jeune étoile montante (il en est, lui, au niveau master ; il apprend) l’interroge : « Alors, l’Egypte ? Cléopâtre ?…Ah ! Cléopâtre !… ». César encense la reine. Antoine boit ses paroles. Il se renseigne et apprend que Cléopâtre aurait un défaut physique… son nez ». Tout cela l’intrigue, l’obsède bientôt. Il faut qu’il sache : elle a un défaut, d’accord, mais jusqu’à quel point ?… Deux solutions s’offrent alors à lui : soit il reste à Rome mais, n’ayant pas vu de ses yeux, il ne saura jamais ce qu’il en est, soit il y va et il saura. Antoine, on le sait se rendit en Egypte, tomba amoureux de Cléopâtre et connut une fin funeste. Le tourisme, c’est précisément cela : cette force d’attraction du réel. Tant que l’on n’est pas allé quelque part, on ne peut pas dire qu’on l’a vu, que l’on sait. Pour connaître et savoir, il faut y être allé. En vérité, comme nous l’avons déjà évoqué : le réel l’emporte toujours sur le virtuel.

VA : Si tel est le cas, en quoi ce qui se passe est-il une chance pour un tourisme plus durable et responsable ?

J-P. L-G : un point de détail : « durable » est un très mauvais choix de mot. Choix imposé par l’état qui vous oblige à privilégier un vocable français pour ne pas utiliser le terme anglais. Que partage le reste du monde !! « Soutenable », sustenable, en l’occurrence. Idem : personne ne comprend de quoi vous parlez quand vous évoquez un ordinateur… « Ah ! vous voulez dire computer ! ». Enfin, passons. Pour faire avancer les choses,  il faut passer par l’aspect scientifique, technique, pragmatique. J’en reviens évidemment à l’importance de l’ingénierie appliquée : pour toute création touristique, il faut se poser les bonnes questions, faire des calculs, trouver le point d’équilibre, le barycentre prenant en compte tous les aspects : économique, humain, environnemental, etc. Et toujours soulever tous les problèmes pouvant intervenir. Il faudrait juste une volonté politique dans ce sens…

VA : Quel chemin parcouru vers l’écotourisme en 15 ans (et la parution de votre ouvrage sur le sujet) ?

J-P. L-G : Je crois que les médias avaient à ce moment là – on est alors en 2006 – envie de proposer comme ils aiment le faire une sorte de découverte. Il fallait faire « nouveau », même si dans les faits, le phénomène existait depuis des années puisque j’avais moi-même consacré mon doctorat d’état (8 ans !!) à l’agritourisme. Il y avait donc foule à la sortie du livre : 30 journalistes au moins… Et l’on s’est alors mis à parler de plus en plus d’écotourisme et à s’y intéresser. Tant mieux. L’ouvrage fut l’un des déclencheurs du phénomène et depuis, un certain chemin a été parcouru dans la mesure où vous avez tout de même un nombre important de gens pour qui travailler dans le respect des questions environnementales au sens le plus large est devenu une réalité. Certains ont eu cette volonté, cet engagement. Des acteurs mais aussi des associations ; qui ont milité. Résultat : une chose au moins est acquise : on ne peut plus faire n’importe quoi. Alors qu’à l’époque, cela arrivait encore ; certains politiques se moquaient bien des conséquences. Ils ne le peuvent plus.

VA : Qu’est-ce qui vous a le plus surpris dans le monde du tourisme au cours de votre carrière ?

J-P. L-G : Le fait qu’à quelque niveau de la chaine que ce soit : aménagement, transporteur, hôtellerie… chacun ne s’intéresse qu’au fonctionnement de son petit domaine personnel. Alors même que le secteur du tourisme est le plus complexe de tous et que tous ses acteurs sont interdépendants. Une absence totale de coopération contre laquelle je me suis battu toute ma vie. En rédigeant déjà dans les années 80 deux ouvrages devenus le b-a ba de l’aménagement du territoire : « De l’espace regardé à l’espace consommé » et « De l’espace consommé à l’espace maitrisé ». Et en prêchant sans répit auprès des politiques. Cela, alors même que comme on l’a dit : des modèles existent ; une douzaine dans un cadre urbain, une quinzaine dans le balnéaire. On ne part jamais de zéro : quel que soit le projet, les indicateurs sont les mêmes. Il suffit, ensemble, de travailler dessus.

VA : Comment voyez-vous le « tourisme du futur » ?

J-P. L-G : Il va dépendre de deux facteurs : l’évolution des modes de transports et celle des mentalités. Mais il ne s’arrêtera pas, c’est certain, la mondialisation de la planète est en marche et c’est le tourisme qui l’a initiée. Avec l’évolution des mentalités néanmoins, on devrait aller vers d’avantage d’harmonie et d’équilibre, alors que pour l’instant par exemple, les 20 iles les plus fréquentées représentent à elles seules plus de 20% du tourisme ilien dans le monde. Après avoir connu certains excès, le tourisme devrait donc normalement commencer à connaître ses limites. Et à les respecter…


« Le tourisme du futur sera un tourisme qui connait ses limites » – Interview de Jean-Pierre Lozato-Giotart | ©VOYAGEONS AUTREMENT
Par Jerome Bourgine
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