L’empereur et les milliardaires rouges
Dans les années 1990, alors que la Chine s’ouvre peu à peu aux investisseurs, et fort de la maxime de Deng Xiaoping « Peu importe qu’un chat soit noir ou gris, pourvu qu’il attrape des souris », des milliers d’entrepreneurs se lancent à l’eau. On dit alors « xia hai », se jeter à la mer, quitter le confort de la danwei (l’unité de travail), du bol de fer (salaires et protections à vie), pour devenir son propre patron et surtout s’enrichir. Pendant deux générations, ils sont ainsi des milliers à ouvrir petites et moyennes entreprises. Et puis, il y a toutes ces success story. Alibaba, Tencent, New Oriental, Huawei, ou plus récemment TikTok, autant d’entreprises tenus par des hommes et quelques femmes souvent partis de rien, et qui en l’espace de quelques années deviennent multimilliardaire. 1% des Chinois les plus fortunés contrôlent plus du tiers de la richesse nationale. En 2013 toutefois, l’arrivée de Xi Jinping au pouvoir va peu à peu changer la donne…

En 1993 il publie un manuel d’anglais qui devient la bible (« Le petit livre rouge ») des étudiants. En 1995 il est multimillionnaire et envoie sa famille s’installer au Canada. Fondateur de New Oriental, Yu Minghong vient de créer la plus grande société chinoise d’éducation privée. Le succès est fulgurant. « Face à un marché de deux cent millions d’enfants, l’industrie pèse quelque 260 milliards de dollars. » Jack Ma aussi avait commencé comme professeur d’anglais avant de créer Alibaba, un Amazone local dont l’activité sera jusqu’à deux fois plus importante que sa consœur américaine. Un autre Ma, Pony Ma, ennemi intime du premier, a entre-temps crée Tencent, l’autre géant du service en ligne, et notamment WeChat, le WhatsApp chinois, qui fournit aussi des services dignes de PayPal, Twitter, Facebook, Uber… en un simple clic. Tencent est le plus puissant des groupes privés chinois, quelque 375 milliards d’euros, 110 milliards d’euros de plus que l’américain Meta. On aurait pu aussi parler de Chengwei, patron de Didi, l’Uber chinois, de Huang Zheng, fondateur de Pindudodo, première plateforme de commerce en ligne, de Xu Jiayin, patron d’Evergrande, le deuxième groupe immobilier chinois.
Ainsi, des entrepreneurs ont éclos dans tous le pays et une poignée, souvent partie de rien, se partage la plus grosse part du gâteau. Pan Shiyi, patron du groupe Soho, vivait dans une hutte et se rendait à pied sans chaussure à l’école. D’autres ont connu la malnutrition, ont grandi dans des familles paysannes extrêmement démunies. Le succès n’en est que plus retentissant. Lorsque Xi Jingping accède au pouvoir en 2013, une ère s’achève. Lutte contre la corruption, remise en ordre du parti, vague d’arrestations, l’empereur rouge va peu à peu reprendre la main sur le parti et contraindre ces hommes d’affaires devenus trop influents. Pas question de faire de l’ombre à l’empereur, ni d’afficher une réussite trop ostentatoire. Certains disparaissent puis réapparaissent quelques mois plus tard, à l’image d’un Jack Ma, dont l’entrée en bourse à Hong Kong de la filiale d’Alibaba (Ant Financial) sera annulée brusquement en novembre 2020. Dans le numérique, la capitalisation boursière chute de plus de 1000 milliards de dollars en deux ans. En quelques mois, courant 2021, c’est aussi toute l’industrie lucrative de l’éducation privée qui est éradiquée. New Oriental perd 80% de sa valeur en moins d’un an.
Peu à peu, tous ces entrepreneurs qui avaient fait fortune en quelques années, qui avaient pourtant fait attention à rester dans la ligne avec force fondations pour aider la mère patrie, lutter contre la misère, financer les justes causes, soutenir les discours au plus haut niveau, vont tour à tour être mis sous tutelle et obligés d’abandonner une bonne partie de leur activité, souvent reprises en main par le Parti. La plupart avait aussi pris soin de mettre sa famille à l’abris, ces « entrepreneurs nus » restés en Chine quand femmes et enfants avaient rejoint le Canada, les Etats Unis, l’Europe plus rarement, obtenant des passeports dorés, prenant des participations dans les plus grandes sociétés occidentales, rachetant des ports, des aéroports, des vignobles, et bien d’autres biens sur tous les continents. Cela ne suffira pas. Beaucoup perdront la majeure partie de leur fortune. « Aucun chef d’entreprise chinois n’a connu une belle fin » avait dit Jack Ma, de façon prémonitoire, indiscutablement.
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L’empereur et les milliardaires rouges, Christine Ockrent, Editions de l’Observatoire, mars 2023. 235 p. 22 €
Par Geneviève Clastres
Auteur et journaliste indépendante spécialisée sur le tourisme durable et le monde chinois, Geneviève Clastres est également interprète et représentante de l'artiste chinois Li Kunwu. Collaborations régulières : Radio France, Voyageons-Autrement.com, Monde Diplomatique, Guide vert Michelin, TV5Monde, etc. Dernier ouvrage "Dix ans de tourisme durable". Conférences et cours réguliers sur le tourisme durable pour de nombreuses universités et écoles.
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