#TourismeDurable

Quel peut être le rôle du tourisme dans le patrimoine de mémoire ?

| Publié le 29 septembre 2014 • Mis à jour le 30 septembre 2014 à 8h07
Thèmatique :  Monde   Routes du Monde 
         

Et pourtant, faut-il tout rejeter en bloc, nier le rôle et la place du tourisme sur les sites mémoriels ? Évidemment, on pourra toujours arguer du rôle pédagogique de ces lieux censés nous renseigner sur ces massacres que l’on ne voudrait plus jamais revoir (et qui pourtant continuent ailleurs en temps réel), arguer de cette histoire que l’on cherche à dépasser, à transcender. Et puis, il y a les générations futures, celles qui doivent ne pas oublier, comprendre, puisqu’avec les années, peu à peu, le temps du souvenir et des victimes directs laisse la place à un temps plus distancié, le temps de l’histoire après le temps du souvenir, pour reprendre les termes de Serge Barcellini.

Tourisme de mémoire

TardiLaGrandeGuerre@DR

Toutefois, trop souvent encore, se pose la question des publics qui se mélangent en ces lieux, entre témoins directs, indirects, fils ou petits fils de victimes, habitants de la région plus ou moins concernés, intérêts nationaux, internationaux, touristes et visiteurs, scolaires ou retraités, sans parler des différences culturelles, cultuelles, d’un rapport à la mort et à la mémoire différent. Impossible de contenter tout le monde, impossible de répondre à toutes les demandes. Or l’on voudrait que ces lieux de mémoire incarnent un ensemble de valeurs et de fonctions intrinsèquement incompatibles. Au final, comme le constate Brigitte Sion, les victimes directes et leurs descendants ne se retrouvent plus dans ces lieux surpeuplés, comme elles ne se retrouvent plus dans les Journées Internationales, elles ont leurs lieux, leur calendrier qui leur est propre, plus intime : « effets pervers du tourisme et de la mondialisation, à force d’homogénéiser, on se déconnecte de la population réellement en lien avec la tragédie, qui va trouver d’autres lieux et d’autres dates qui lui sont propres. » A Berlin, la communauté juive a clairement dit que le Mémorial de la Shoah n’était pas son mémorial.

Malgré tout, musées et mémoriaux ont un rôle à jouer pour ce qui est de l’histoire, à la fois outils pédagogiques et de mémoire, sources de transmission et de réflexions. Les temps de souvenir et de commémoration semblent de fait plus complexes et plus délicats, dépendant grandement de la façon dont les lieux ont été pensés, d’autant que nombre de sites portent également des messages politiques. A Ho Chi Minh, ex Saïgon, le Musée des Crimes de Guerres Américains et Chinois » est devenu le « Musée des Crimes de Guerre Américains » après la réconciliation avec les Chinois, puis « le Musée des Vestiges de guerre » après l’apaisement avec l’Amérique. En sus, au-delà du nom du musée, certains objets pouvant choquer des sensibilités plus diplomatiques ont été enlevés avec le temps. La realpolitik joue donc au présent sur des lieux du passé et peut transformer une partie de l’héritage historique.

Sophie Wahnich de préciser : « Les sociétés qui souhaitent transmettre sont les mêmes à se lamenter sur la non transmission. Or les lieux de l’histoire ne sont pas si faciles que cela à appréhender, surtout lorsqu’il s’agit d’un patrimoine négatif. Peut-on transmettre de la négativité ? » De fait, difficile de classer des lieux où il s’est produit l’indicible, difficile de faire un tour de passe-passe d’une guerre à un modèle. D’après Sophie Wahnich, il est important d’accepter la part non-résorbable de ce qu’on essaie de réconcilier, « l’irréconcilié », cette trace laissée par la cruauté humaine. Tenter d’inscrire à tout prix les sites, tenter d’en faire des sanctuaires Unesco, reviendrait alors à contrôler la cruauté, à ne pas reconnaître cette pulsion de destruction qui ne laisse qu’une béance, un gouffre. Et cela, parce que l’humain a une forte propension à vouloir effacer les traces de l’insupportable, à ne pas vouloir voir. Car regarder n’est pas voir. Il ne suffit pas qu’un lieu ait été déclaré « lieu de cruauté » pour éviter la résistance des individus à se confronter à l’impensable.

Et pourtant, ces lieux ont un sens, mais un sens qu’il faut savoir aller chercher. Et on en revient à une chose toute simple, l’individu, l’intime, ou comme l’exprime Sophie Wahnich avec sa justesse éclairée, la compétence qu’il y a en chacun de nous de faire face au gouffre. La compétence voire l’envie, serais-je presque tentée d’ajouter, tant l’effort est nécessaire et indispensable pour se confronter à des réalités que l’on préfèrerait oublier. Alors, comment tenter la transmission, comment faire en sorte de « patrimonialiser le négatif » et d’aider le regard à dépasser le premier stade de témoin, voire de voyeur. Pour Sophie Wanich, il faut que le regard se décadre, que ces lieux de mémoire donnent l’occasion d’être pensif, il faut marcher, arpenter, créer des itinéraires qui permettront de mettre peu à peu le pas au rythme des pensées, des itinéraires qui produiront une possibilité d’appropriation. C’est ce qui se passe sous nos pieds qui importe, le rapport entre visible et invisible. Le dicible et l’indicible également. Car, d’après la chercheuse, « ces lieux restent le lieu où cela a eu lieu », ils ont donc une valeur symbolique très forte. Reste à voir l’usage que l’on en fait.

Tourisme de mémoire

Tardi.LaGrandeGuerre@DR

Et pour l’historienne, peu importe les conflits d’intérêt sur les sites, inévitables, plutôt de l’ordre de la coexistence, le plus important reste l’expérience qui ne peut être que personnelle, l’appropriation que l’on se fait de ces lieux. Il y aura l’avant et l’après musée. On arrive avec un imaginaire, on en ressort différent. Il y a là quelque chose, une transformation, parfois une prise de conscience. Brigitte Sion, en revanche, trouve nombre de ces lieux de plus en plus inadaptés : « Aujourd’hui, on en demande trop à un lieu de mémoire. Il doit à la fois assurer une fonction touristique, testamentaire, politique, assurer des revenus, la mémoire… qui n’est plus que l’une des fonctions de ces lieux, et pas forcément la primordiale. »

Reste le problème des jeunes générations, comment demander à des jeunes de saisir l’insaisissable, quelque chose ne risque-t-il pas d’être manqué ? Là, d’après Sophie Wahnich, le tourisme est souvent inadapté, mieux vaut travailler et réfléchir sur des œuvres d’art, sur des travaux déjà digérés. Quand on sait que chaque minute, trois visiteurs passent sous le porche d’entrée d’Auschwitz, on imagine combien il peut être difficile de percevoir toute la portée d’un tel un lieu. Avec une telle affluence, cela ne fonctionne pas.

Alors, quelle place pour le tourisme ? Difficile. Trop souvent, l’émotion prend le pas sur la réflexion. Les tours opérateurs jouent sur l’identification aux victimes, les discours poignants, mettent en scène la pitié pour vendre des « tours du souvenir ». On oublie trop souvent de montrer les bourreaux. Or les montrer serait le début d’un chemin pour comprendre, on ne peut s’empêcher de penser à Rithy Pan et son extraordinaire S 21 qui met en scène les tortionnaires Khmers Rouges. D’après Sophie Wahnich, il faut tenter la honte plutôt que la pitié, la réflexion plutôt que l’émotion, la transmission plutôt que l’instant, le passible plutôt que l’impassible, des enjeux pas évidents et, si on est honnête, pas forcément toujours appréhendés, quand l’objectif final est souvent bien plus prosaïque, comme on l’a déjà évoqué.

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Suite à la Journée d’étude « Patrimoine mondial et tourisme de mémoire » du 24 juin 2014 qui s’est tenu à la Sorbonne. Chaire UNESCO « Culture, Tourisme, Développement » et EA EIREST, Université Paris 1 Panthéon Sorbonne

Université de Cergy-Pontoise

Université Laval, Québec

Université du Québec, Trois Rivières Organisé par

Journée qui valorise aussi un programme de recherche franco/canadien

Merci à Maria Grabari-Barbas.

 

 

 


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Par Geneviève Clastres
Auteur et journaliste indépendante spécialisée sur le tourisme durable et le monde chinois, Geneviève Clastres est également interprète et représentante de l'artiste chinois Li Kunwu. Collaborations régulières : Voyageons-Autrement.com, Monde Diplomatique, Guide vert Michelin, TV5Monde, etc. Dernier ouvrage "Dix ans de tourisme durable". Conférences et cours réguliers sur le tourisme durable pour de nombreuses universités et écoles.
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