#TourismeDurable
La feuille de chou du tourisme durable

« Le Costa Rica souhaite être un exemple pour le monde »

| 1 décembre 2019 • Mis à jour le 03.12.2019 à 16h28
Thèmatique :  Conseils   Espaces protégés   Initiative nationale   Institutionnel   Portrait   Tourisme de masse 
         

A l’occasion d’une rencontre fortuite et en toute spontanéité (sans connaître les questions ni demander à relire ses réponses) Maria Amalia Revelo Raventos, la Ministre du Tourisme du Costa Rica, a accepté d’évoquer la conception très forte que son pays se fait du tourisme durable. Rencontre avec une femme remarquable…

 

Voyageons Autrement : Quand on travaille dans un certain secteur d’activité, on se dit toujours : « Ah ! Si c’était moi le ministre !… » Avant de devenir vous-même ministre, que vous promettiez-vous de changer, vous qui travaillez depuis 20 ans dans le tourisme ?…

Maria Amalia Revelo Raventos : J’ai la grande chance de vivre dans un pays où une réelle continuité politique s’exerce dans certains domaines, dont celui du tourisme. Je ne suis donc pas arrivée à ce poste avec des envies de changement mais plutôt pour prolonger une action déjà engagée. Les deux grands objectifs que je me suis fixés sont donc de continuer à positionner le Costa Rica comme leader du tourisme durable et de travailler toujours plus avec les petites entreprises afin d’offrir à nos visiteurs des séjours de plus en plus qualitatifs. Sachant que dans notre conception de la réussite, on ne mesure pas les succès obtenus par le nombre de touristes accueillis ou l’argent qu’ils font entrer dans le pays, mais par la façon dont leur venue impacte en bien la qualité de vie de tous les habitants. Car ce sont avant tout le long terme et ce que nous léguerons aux générations futures qui nous importe !

VA : A l’heure d’aujourd’hui, quel bilan peut-on établir de l’action du Costa Rica en matière de développement durable ?

MARR : Le Costa Rica est le seul pays au monde à avoir aboli son armée ; en 1948. L’argent ainsi économisé a été en grande partie réinvesti dans l’éducation et la conservation du territoire. Les enfants de nos écoles sont tous sensibilisés aux problématiques liées à l’environnement et pour prendre une action chiffrable, il suffit de se rappeler qu’il y a trente ans le Costa Rica ne comptait plus que 20% de forêts sur son territoire alors qu’elles en représentent aujourd’hui plus de 50% ! Et un quart du pays, 26%, a été transformé en parcs nationaux. Dans le même temps, les énergies propres ont franchi la barre des… 98% ! Et nous visons la neutralité carbone dans les transports pour les années à venir et avons déjà établi les bases d’un tourisme (de plus en plus important pour nous économiquement) vraiment durable… Quand tout  cela a-t-il basculé ?… il y a 25 ans maintenant, au moment où Cancun et la République Dominicaine explosaient en termes de destination touristique et s’engageaient résolument dans le tourisme de masse. Il nous a alors fallu choisir. Nous avions sous les yeux le spectacle d’un réel succès, oui, mais également celui du prix à payer pour l’obtenir et de tout ce que cela impliquait d’irrévocable. Nous avons donc décidé d’emprunter une autre route, inconnue encore à l’époque, celle du tourisme durable, « sustainable », soutenable en anglais, ce qui est plus parlant encore. Résultat : aujourd’hui, 95% des établissements hôteliers du pays comptent moins de 40 chambres et ils représentent plus de 60% du parc. Certes, nous ne sommes pas parvenus à ce résultat facilement, en avançant régulièrement en ligne droite ; pour chaque pas en avant, il a parfois fallu faire deux pas en arrière. Mais nous avons gardé le cap, résolument, fort de cette alliance entre le secteur public et le secteur privé qui est le grand secret de notre réussite. Une alliance reconduite inlassablement, gouvernement après gouvernement !

VA : Et l’avenir ? Les buts concrets que vous visez désormais ?…

MARR : Développer les 32 « régions » ou « centres » qui ont été retenus comme étant les plus aptes à voir se développer une activité touristique satisfaisante. En créant dans certaines régions une dynamique forte parce qu’elles regroupent plusieurs centres proches les uns les autres, mais également en lançant des endroits complètement nouveaux comme Turi Alba par exemple où tout est possible et qui deviendra certainement une sorte de pôle, de point focal autour duquel de multiples activités s’organiseront, le but étant toujours le même : créer une expérience forte pour les visiteurs sans que ceux-ci se retrouvent tous concentrés au même endroit. Le but chiffré étant de s’établir sur une croissance régulière des entrées de l’ordre de 6 à 7% par an.

VA : De nombreuses destinations aspirent au même but que vous : rester sur le chemin de la croissance tout en adoptant une démarche plus vertueuse et durable. Fort peu pourtant y arrivent. Comment expliquez-vous que le Costa Rica, de son côté y soit parvenu ?

MARR : Par le fait déjà que notre nation est l’héritière de 200 ans de démocratie. Les choix fait en matière d’investissement il y a des décennies nous permettent aujourd’hui de pouvoir compter sur une population éduquée, capable de voir elle-même où se trouve son intérêt. Dans ce pays où la presse est libre, nous sommes en train de montrer qu’il est possible de transformer une nation dans la paix, au cœur même de l’Amérique Centrale. Non pas que tout soit facile ; quand il a fallu mener une réforme sur les impôts par exemple, sujet sensible par excellence, cela a rué dans les brancards, mais lorsqu’elle a compris que c’était son intérêt à long terme, la population a suivi. Mais une telle confiance n’existerait pas entre la nation et ses dirigeants si ceux-ci n’était pas parvenus à traduire le progrès économique en progrès social comme ils l’ont fait. L’indice de développement humain du Costa Rica s’élève à 80,6%. Pratiquement aussi élevé que celui de la Norvège ! Concernant le tourisme, comme il nous tenait vraiment à cœur de prouver, de manière indiscutable, que nos choix conduisent bien à une amélioration du bien-être de la population, nous avons mis au point un outil, un indice de mesure de l’amélioration sociale que nous avons appliqué à nos 32 zones touristiques. Et il s’est avéré que 20 d’entre elles avaient, en effet, connu un progrès mesurable ; progrès non pas seulement économique, non pas seulement touristique mais en en réel bien-être apporté localement. Et ça, c’est quelque chose de considérable.

VA : Comment expliquer historiquement que le Costa Rica soit devenu un pionnier et, aujourd’hui, un leader du développement durable ?

MARR : Il y a 35 ans, avant le vrai démarrage du tourisme, de nombreux scientifiques sont venus ici, par dizaines, pour étudier la richesse incroyable de notre biodiversité. Ils ont beaucoup écrit à ce sujet et cela nous a permis de prendre conscience du trésor naturel dont nous disposions. Puis ces scientifiques ont commencé à rester là, en dehors de leur période de travail, à faire venir famille et amis, etc. Jusqu’à ce que l’on arrive à se demander tous s’il n’y avait pas moyen de mettre en place un modèle touristique différent. Un modèle tout aussi attractif mais uniquement basé sur la nature et l’eau pure. Sans marina géante ni concentrations de personnes attirées par un all inclusive de plus en plus cheap. On ne voulait pas et – soyons honnêtes – on ne pouvait pas non plus, en raison entre autres du coût local du travail, de notre système de protection, etc. concurrencer ces destinations dédiées au tourisme de masse. Alors on a fait autre chose, de plus original, plus exclusif, plus osé aussi puisque nous sommes les premiers à avoir misé exclusivement sur la capacité d’attraction de la Nature. Et cela a fonctionné tout de suite. On a très vite atteint le million de visiteurs à l’année et cela n’a plus cessé de croitre, jusqu’à aujourd’hui où le tourisme représente 10 % de notre économie.

VA : Quand on leur parle de tourisme durable, de nombreux pays vous répondent que c’est un luxe qu’ils ne peuvent pas se permettre, que cela coûte de l’argent au lieu d’en rapporter. Comment avez-vous dépassé cet écueil ? Quelles preuves leur donner que le développement durable n’est pas un sacrifice mais bien une stratégie gagnante ?

MARR : Le durable est un bon business ; c’est un fait. Il suffit de s’y mettre pour s’en convaincre et chacun peut même le faire chez lui : changez vos vieilles ampoules pour des LED et vous payerez moins, recyclez votre eau et vous payerez moins. Etc. Au début, bien sûr, il y a un investissement à faire, mais, à moyen terme déjà, vous êtes gagnant. Aujourd’hui, entre deux hôtels exactement identiques (prestations, tarifs…) dont l’un est sustainable et l’autre non, les gens choisissent le premier. Et avec la réalité du changement climatique qui nous rattrape de manière de plus en plus criante, l’on approche du moment où les gens seront prêts à payer un peu plus pour protéger la planète et contribuer à un monde meilleur. Ce qui est déjà le cas des plus jeunes. Pour favoriser ce changement, nous avons créé, il y a plus de 20 ans, en 1998, un label, le CST, garantissant l’engagement durable des établissements et prestataires. Nous aidons et supportons de nombreuses façons ceux qui obtiennent ce label et sommes ainsi assurés que lorsqu’un nouvel établissement ouvre, son impact dans les environs sera positif et qu’il offrira le meilleur non seulement aux clients mais aussi aux habitants.

VA : Vous avez décidé de développer le tourisme rural dans votre pays. De nombreux pays cherchent à le faire, notamment pour désaisonnaliser. Mais existe-t-il une vraie demande de ce côté ?

MARR : Les voyageurs qui se rendent au Costa Rica y restent assez longtemps, plus de deux semaines en moyenne. Ils ne demeurent jamais au même endroit et visitent au moins 4 ou 5 places différentes, proposant des choses différentes. Ce volet rural ne représente donc qu’une partie d’un tout. Mais une partie très intéressante dans la mesure où elle permet d’approcher une culture vivante que les gens sont fiers de mettre en avant. Toute jeune encore, j’ai découvert l’univers de nos cow-boys à nous : avec leurs chapeaux et tenues blanches immaculées, leur musique, leur nourriture particulière et leurs fortes traditions. Cela m’a profondément marquée et je suis heureuse de constater que cette culture authentique intéresse également beaucoup les Européens, les Français en particulier. Alors quand en plus, vous avez au programme des plages superbes et des arbres splendides sous lesquels s’assoir pour contempler le coucher de soleil…

VA : C’est une agence de voyage costaricienne qui a mis sur le marché, récemment, le premier voyage 100% durable. Bravo ! Cependant, dans le même temps, votre ministère a invité une cinquantaine de professionnels du tourisme à découvrir la région du Guanacaste et les a fait voyager de San José à Liberia (210 km) en avion. N’y a-t-il pas là une espèce de contradiction ?

MARR : Il est certain qu’il va falloir, dans les temps à venir utiliser l’avion différemment. D’une part, cette industrie va devoir relever le défi de rendre ses voyages moins coûteux en énergie et il nous faut également, pour commencer, compenser nos émissions de CO². Le Costa Rica réfléchit donc à la façon dont il va proposer prochainement à ses visiteurs, à leur arrivée, de compenser le CO² émis durant leur voyage ; une compensation reposant sur le volontariat qui s’élèvera en moyenne à 30 euros pour les pays d’Europe et concernera ensuite les déplacements effectués à l’intérieur du pays.

VA : Le tourisme est la première industrie au monde. Changer le tourisme, c’est changer le monde. Essayez-vous d’avoir une action sur les autres pays, les autres ministres, les institutions internationales afin de faire avancer les choses ?

MARR : Je rentre tout juste de l’OCDE où je n’étais pas le premier officiel à être invité. Notre leadership en matière de durabilité est désormais reconnu et l’on nous demande fréquemment de venir démontrer par l’exemple que le développement durable est une solution d’avenir. Très récemment, c’est Atout France, la structure étatique dédiée au tourisme dans votre pays qui nous a contactés. Certains nous attrapent par le bras et nous disent : « Vous n’allez quand même pas dévoiler les secrets de notre réussite ?!… » Bien sûr que si ! Et avec grand plaisir. Comment protéger le monde sinon ? Nos enfants et nos petits-enfants ?! Or, le tourisme durable fait partie de LA solution et il en est même, je pense, une composante importante. De plus en plus de touristes sont conscients aujourd’hui que voyager, ce n’est pas seulement prendre des vacances, mais d’abord vivre une expérience dont on revient enrichi et… meilleur ! Ils souhaitent découvrir, oui, mais plus détruire : la forêt, le corail, la vie. Nous ne sommes certes qu’un petit pays de 5 millions d’habitants, mais en partageant largement, ce sont de nombreux autres millions de personnes que nous pouvons influencer. Cependant, au risque de me répéter, on peut partager toutes ses bonnes pratiques, mais sans une véritable alliance entre le public et le privé, on n’avancera jamais aussi vite. Il est bel et bien là, LE grand secret !

VA : En quoi est-ce un avantage d’être une femme ? Si vous pensez que c’en est un…

MARR : C’en est un, oui. Notre gouvernement compte autant de femmes que d’hommes, nommées par un président fort jeune dont l’épouse est une femme brillante, une executive woman architecte engagée dans la décarbonisation. Or, il me semble que les femmes ont compris plus vite que les hommes que pour être encore plus compétitif il fallait dans le même temps être collaboratif. C’est exactement ce qui se passe dans le gouvernement actuel où les personnes en charge des ressources, du transport, de l’économie savent que les solutions, notamment en matière de tourisme se doivent d’être plus holistiques, plus synergiques. Et ça, c’est un avantage non seulement pour moi, mais pour nous tous, au gouvernement, dans le pays et partout sur terre. Car je suis foncièrement convaincue que l’on peut créer un monde meilleur grâce au tourisme, grâce à un certain tourisme : durable donc. La seule vraie mission qui nous échoie, en réalité, à nous autres dirigeants, est d’aider les gens à travailler ensemble, à se regarder dans les yeux et à se respecter. Car c’est seulement ainsi que nous bâtirons, petit à petit, un monde meilleur.

 

 

 


« Le Costa Rica souhaite être un exemple pour le monde » | ©VOYAGEONS AUTREMENT
Par Jerome Bourgine
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