#TourismeDurable
La feuille de chou du tourisme durable

Du lac Assal au lac Abbé

| 27 février 2013 • Mis à jour le 16.08.2014 à 4h51
         

Deux flaques bleues perdues dans les terres. Deux phénomènes qui attirent et retiennent nomades et voyageurs. Le lac Assal et le lac Abbé semblent se disputer la fascination voyageuse. Le premier déroule sur plusieurs kilomètres une éclatante banquise de sel encore ça et là parcourue par les caravanes nomades. Le second, dont la croute terrestre est ici plus mince qu’ailleurs, s’est peu à peu hérissé de cheminées de souffres qui dégagent des volutes de fumée dans un paysage fantastique hérité de la nuit des temps. Du lac Assal au lac Abbé, un itinéraire à l’écoute du temps qui passe mais aussi, à la mesure des enjeux de la planète, de ces lieux d’exception que l’on se doit de réfléchir, de préserver, pour l’équilibre de toute une région qui se prolonge jusqu’à l’Ethiopie…

Arrivée au lac Assal @G.Clastres

Arrivée au lac Assal @G.Clastres

 

Au bout de la piste, le lac Assal. On se trouve alors sur le point le plus bas du continent africain, à 153 mètres en dessous du niveau de la mer, le troisième point le plus bas au monde. Laissons Yves Coppens nous en compter l’histoire, lui qui est venu ici et a laissé un magnifique film « Les mille et une nuits du lac Assal»* : « Tout commence il n’y pas si longtemps à l’échelle de la vie, 20 millions d’année à peu près, ces terres que vous appelez l’Arabie et l’Afrique forment encore une seule plaque. Peu à peu, sous la pression du magma en fusion, la croûte terrestre se boursoufle, lève comme une pâte à gâteau mise au four, une fissure apparaît, la lave brûlante jaillit en surface et oblige la péninsule arabique à s’écarter de la plaque africaine, d’autres lignes de fractures formeront le golfe d’Aden et le grand rift africain. A mesure que les deux plaques s’éloignent, l’écorce soulevée de part et d’autre de la faille retombe et s’effondre par degrés : ainsi apparait du côté africain la dépression du triangle afar avec des plateaux en escaliers. Chacune des marches à son tour se soulève en son milieu et puis s’effondre l’eau emplit ses creux créant des lacs dont la plupart sont asséchés à l’heure actuelle. Moi, le lac Assal, je suis le dernier de ses bassins d’effondrement, je me trouve exactement sur une ligne de fracture, nulle part ailleurs l’écorce terrestre n’est aussi mince qu’au fond de l’Afar où je suis né, il y a un demi-million d’années. »

Le lac Assal et sa banquise de sel. @G.Clastres

Le lac Assal et sa banquise de sel. @G.Clastres

On s’approche. La banquise de sel se dessine derrière les eaux bleues. Elle est apparue bien après la formation du lac. Yves Coppens : « Il y a 7 000 ans, je me trouvais alors à 150 mètres au dessous du niveau de la mer. Mais la terre continuait à bouger, à se fendre, à s’effondrer. Il y a 7 000 ans, le fond du triangle afar commence à s’affaisser en m’entrainant avec lui (…). Une chute de plus de 300 mètres. Jusque là, par les fissures qui me reliaient au golfe du Goubet, mon eau douce affluait vers la mer. A présent, c’est l’inverse qui se produit. L’eau salée m’envahit et comme le climat devient de plus en plus sec, l’évaporation de mes eaux finit par produire la concentration en sel et sulfate que vous constatez aujourd’hui. Ma teneur en sel est plus élevée que celle de la Mer Morte, 350 grammes par litre, évidemment, dans ces conditions toute flore et toute faune disparait, il ne subsiste plus dans mes eaux que de microscopiques algues bleues et quelques bactéries. Incapable d’entretenir la vie, il reste encore les caravanes de sel… »

Vendeurs de sel sur le lac Assal @G.Clastres

Vendeurs de sel sur le lac Assal @G.Clastres

 

En boules, en billes, en micro-perles, le sel du lac Assal est revendu par quelques marchands de passage qui attendent les rares visiteurs entre deux tréteaux de guingois. Ce sel, que les nomades afar troquent contre les céréales d’Ethiopie dont la doura, une variété de sorgho, n’est pas un sel iodé mais un sel gemme. Il n’est pas raffiné et particulièrement riche en minéraux et en fer. En revanche, il ne contient pas suffisamment d’iode, élément indispensable à l’homme. Pour avoir consommé uniquement du sel gemme, certaines populations, comme les Papous de Nouvelle Guinée, développent des maladies comme le goitre (tuméfaction thyroïdienne). Les nomades ont-ils trouvé un complément à l’iode déficitaire dans le sel gemme. Je m’interroge.

Chameliers du lac Assal @G.Clastres

Chameliers du lac Assal @G.Clastres

 

Au début des années 1990, Dominique Lommatzsch d’Aden accompagne le journaliste et naturaliste du Monde Roger Cans à Djibouti. Fasciné par le lac Assal et ses caravanes, il passe des heures à observer les chameaux : « Les chameaux de caravanes sont des mâles exclusivement, qui portent les charges pendant que les femmes errent librement en troupeau avec leurs petits. A moindre contrariété, les mâles sortent de leur gorge une insolite baudruche rose (l’enveloppe de leur larynx gonflée d’air), en émettant un bruit disgracieux de baignoire en train de se vider. Aussi insolite est leur aptitude à brouter les branches d’acacia, malgré leurs épines longues de plusieurs centimètres. Comment font-ils donc pour ne pas se déchirer le palais en avalant ces dards effilés. Mystère. »

Touristes au lac Assal @G.Clastres

Touristes au lac Assal @G.Clastres

 

Aujourd’hui, curieux et touristes commencent à prendre le pas sur les nomades. Les caravanes se font de moins en moins nombreuses, de moins en moins importantes également. Pour l’heure, le site est vierge, pas un hôtel, pas un campement. Il faut compter environs 2 heures pour s’y rendre depuis la capitale Djibouti (107 kilomètres). Qu’en sera-t-il demain ? Espérons que les Djiboutiens seront faire montre de leur mesure et de leur lucidité, eux qui ont su jusque là préserver ces sites de la foule et du béton.

 

Reflet de sel @G.Clastres

Reflet de sel @G.Clastres

 

On marche sur cette étonnante croute de sel avec la maladresse d’un patineur débutant. L’été, c’est un véritable four, l’un des points les plus chauds du globe, un miroir étincelant aux aspérités incandescentes. Un temps, une entreprise américaine a tenté de s’installer pour exploiter ce gisement de sel inépuisable mais le projet a finalement capoté. Dans un angle du lac, quelques installations sont à l’abandon.

 

 

Départ du Lac Assal @G.Clastres

Départ du Lac Assal @G.Clastres

 

Déjà il faut repartir. Les sauniers se font de plus en plus petits. Seuls, ils retrouveront leurs chants, eux qui taillent, découpent et chargent le sel en chantant.

 

Le grand Bara @G.Clastres

Le grand Bara @G.Clastres

 

Pour rejoindre le lac Abbé depuis le lac Assal, il faut traverser le Grand Bara, un ancien lac asséché craquelé comme une céramique qui couvre une surface qui s’étend sur trente kilomètres de long et dix kilomètres de large. En voiture, la sensation de liberté et d’espace est grisante, sublimée par des mirages récurrents qui laissent à penser que des rivages proches seront bientôt atteints, rivages imaginaires qui reculent sans cesse…

Une autruche sur le grand Bara @O.de.Bozzi

Une autruche sur le grand Bara @O.de.Bozzi

 

Un espace infini qui semble inhabité et pourtant, chacals, fennecs, hyènes, gazelles, dig-digs, dromadaires et… autruches se partagent ce territoire. D’après Wikipédia, l’autruche est le plus rapide des oiseaux terrestres et grâce à ses très longues pattes musclées, peut courir à la vitesse de 40 km/heure pendant une demi-heure avec des pointes entre 70 et 100 km/heure. Elle est donc plus rapide que la lionne et a suivi allègrement notre 4×4 pendant un bon quart d’heure.

Abord du lac Abbé @G.Clastres

Abord du lac Abbé @G.Clastres

 

Au loin le lac Abbé, le dernier lac de l’est africain, une immense étendue d’eau à cheval entre Djibouti et l’Ethiopie. Son nom, lac Abbé ou « lac pourri » évoque ces cheminées de souffre entourées de sources d’eau bouillonnante et sulfureuse. Ici, l’écorce terrestre ne mesure que trois kilomètres quand elle en mesure dix ailleurs. Ainsi, avant la désertification de la région, alors que niveau du lac était plus élevé, les vapeurs d’eau chaude du magma tout proche ont remonté à la surface des calcaires dissous qui se sont concrétisés au contact de l’eau froide, créant ces sculptures torturées.

Cheminées de souffre du lac Abbé @G.Clastres

Cheminées de souffre du lac Abbé @G.Clastres

 

Roger Can pour Le Monde : « On n’oubliera pas non plus cheminées de travertin (calcaire cristallisé) formées par les fuites de vapeurs sulfureuses issues du magma souterrain. Elles dressent leurs arrêtes tranchantes comme autant de ruines fabuleuses, témoins d’un âge où le désert avait rendez-vous avec le diable ».

Cheminées de souffre du lac Abbé @G.Clastres

Cheminées de souffre du lac Abbé @G.Clastres

 

On croise peu de monde aux alentours du lac, quelques éleveurs, quelques nomades, un troupeau. J’apprends que c’est ici qu’a été tourné « La Planète des Singes ». Je ne suis pas surprise…. Je vérifie sur internet et réalise que ce n’est pas forcément vrai. Je ne suis pas surprise non plus…

Troupeaux du lac Abbé @G.Clastres

Troupeaux du lac Abbé @G.Clastres

 

Au-delà des nomades qui ont le temps et les chèvres, le seul moyen de se rendre au lac Abbé est la N1 qui file depuis Djibouti et passe à Dikhil, ancien poste frontière entre Afar et Somali. L’aller-retour dans la journée n’est pas possible et si l’on veut admirer tour à tour coucher puis lever de soleil, l’idéal est dormir au campement d’Houmed Loyta, au pied du site, directement sur le lac.

Cheminées Sculptures de pierre @G.Clastres

Cheminées Sculptures de pierre @G.Clastres

 

Houmed Loyta : « Dans les années 1990, j’ai été guide. A l’époque, quand on partait pour voir le lac Abbé, on partait de Dikhil à 4h du matin pour admirer le lever soleil. Il falloir ensuite revenir. En 1991, il y a eu la guerre. Quelqu’un a monté un campement, qui a été détruit par la suite. A mon tour, j’ai décidé de monter un campement avec mon oncle. Avant, tous les week-end, beaucoup de militaires venaient, la légion étrangère, la 13. Puis, tout le monde est rentré. Il ne reste plus que la base aérienne. Aujourd’hui, je reçois de moins en moins de militaires, quelques touristes qui viennent de l’étranger, de rares groupes d’Ethiopie qui font un combiné avec le Erta Alé.

Fin de journée au lac Abbé @G.Clastres

Fin de journée au lac Abbé @G.Clastres

 

Houmed Loyta : « Le problème du lac Abbé, c’est qu’il n’y a pas d’eau douce. L’eau salée est partout. Nous amenons l’eau en  bidon du village d’As Eyla à quarante kilomètres d’ici. On a bien installé une citerne enterrée pour les nomades. Nicolas Hulot est venu ici. Il a également financé trois citernes. Mais le problème reste la pluie. On pense à un désalinisateur mais les financements manquent. Ici, seul le PAM (Programme Alimentaire Mondial) aide un peu les nomades.

Coucher de soleil au lac Abbé @G.Clastres

Coucher de soleil au lac Abbé @G.Clastres

 

Houmed Loita : «Ici il n’y a rien. Seul le campement est là pour les nomades. Si il y a un malade, quoi que ce soit, on est là. A partir de Dikhil, il n’y pas de réseau. Le campement fait tout pour les villageois. Avant la construction du campement, ils devaient marcher plusieurs jours pour rejoindre le dispensaire le plus proche. A présent, ils peuvent profiter des voitures. »

 

Campement du Lac Abbé @MatthéThierry

Campement du Lac Abbé @MatthéThierry

 

Le campement a pour objectif de désenclaver la zone en créant des revenus complémentaires aux nomades et à leurs familles. Il est tenu par des éleveurs et riverains de la zone et souhaiterait servir de point d’appui à la scolarisation des enfants nomades et aux soins des familles. Il possède 27 toukouls traditionnels et 5 toukouls de pierre, quatre douches et trois toilettes communes.

Envol des flamants roses sur le lac Abbé @TémaMathée

Envol des flamants roses sur le lac Abbé @TémaMathée

 

Le lac Abbé est en sursis. Reliquat d’un lac plus ancien qui, il y a 8 500 ans occupait la plus grande partie de la dépression du Gobaad sur une surface de 6 500 km2, il souffre de plus en plus de la sècheresse. En 1939, il occupait une superficie de 550 km2, aujourd’hui, il n’en occupe que 150 km2. Son niveau baisse de 4 centimètres par an. Son recul crée des rives vaseuses et instables.

Les eaux du lac sont peuplées une partie de l’année de flamants roses, dont l’envolée matinal est un superbe spectacle, à l’image du coucher de soleil de la veille.

 

Coucher de soleil sur le lac Abbé @G.Clastres

Coucher de soleil sur le lac Abbé @G.Clastres

 

Bassins de souffre au lac Abbé @G.Clastres

Bassins de souffre au lac Abbé @G.Clastres

 

Coucher de soleil sur le lac Abbé @G.Clastres

Coucher de soleil sur le lac Abbé @G.Clastres

 

Coucher de soleil sur le lac Abbé @G.Clastres

Coucher de soleil sur le lac Abbé @G.Clastres

 

Coucher de soleil sur le lac Abbé @G.Clastres

Coucher de soleil sur le lac Abbé @G.Clastres

 

Coucher de soleil sur le lac Abbé @G.Clastres

Coucher de soleil sur le lac Abbé @G.Clastres

 

Coucher de soleil sur le lac Abbé @G.Clastres

Coucher de soleil sur le lac Abbé @G.Clastres

 

* Film de 1986 co-produit par Yves Coppens et l’association Ardoukoba.

 

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L’AGENCE ALLIBERT EST NOTRE PARTENAIRE POUR LA REALISATION DE CE DOSSIER.

Prochain départ pour Djibouti : Le 28 février.Plus d’info sous ce lien.

Un itinéraire grandiose sur des terres qui ont fasciné artistes et aventuriers ! Henri de Monfreid, Joseph Kessel, Arthur Rimbaud… Sur la route des anciennes caravanes de sel afares, le lac Abbé et ses sources chaudes, l’immense lac salé Assal, au pied d’anciens volcans, la forêt primaire du Day, qui surplombe la baie turquoise de Tadjourah, jusqu’à la mer Rouge. Des paysages à couper le souffle !

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Merci Spécial à Houmed Loïta qui nous a chaleureusement reçu dans son campement du lac Abbé :                                                          Campement du lac Abbé / Houmed Loïta : tel 253 77 82 22 91

Merci à Dominique Lommatzsch de l’association ADEN pour sa présence et ses éclairages passionnants et passionnés.

Merci à Houmed Ali de l’agence SAFAR qui nous a guidé et fait partager sa culture et ses engagements.

Merci aux valeureux chauffeurs, Saïd et son équipe, toujours bon pied bon oeil malgré les heures de pistes difficiles.

 

 

 

 

 


Du lac Assal au lac Abbé | ©VOYAGEONS AUTREMENT
Par Geneviève Clastres
Journaliste indépendante, auteur, spécialiste de la Chine, de l'Asie, sinologue. Publications sur le tourisme équitable. Livres documentaire jeunesse sur l'Asie. Reportages divers.
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