#TourismeDurable

Entretien avec Linda Lainé à l’occasion de la sortie de son nouvel ouvrage : « Le bon usage du tourisme – Anatomie des nouvelles tendances »

| Publié le 24 septembre 2026
Thèmatique :  Livres   Portrait 
           

Rédactrice en chef de L’Écho touristique, Linda Lainé s’est imposée comme l’une des journalistes qui comptent sur la scène touristique, où elle anime plusieurs clubs et évènements. Depuis quelques années, outre ses nombreux articles, elle a eu envie de prendre du recul pour évoquer les sujets qui lui tiennent à cœur. Un premier ouvrage, sorti en 2024, avait été consacré au surtourisme. Avec Le bon usage du tourisme – Anatomie des nouvelles tendances, sorti le 21 août dernier, elle mêle anecdotes personnelles de voyage et réflexions sur l’évolution du tourisme. Son récit, rythmé et truffé d’informations, révèle un peu plus la personne derrière la journaliste, mais aussi la voyageuse, amoureuse de nature, de randonnées et de plaisirs simples. Nous avons eu envie d’en savoir un peu plus en poursuivant l’échange…

Linda Lainé©DR

VA/ Pouvez-vous vous présenter pour nos lecteurs ?

Je suis passionnée par le secteur du voyage, ce qui m’amène à m’épanouir en tant que journaliste et rédactrice en chef de L’Écho touristique. Le travail d’écriture entamé en 2024 avec Voyage au pays du surtourisme m’a permis d’inscrire mes réflexions et mes recherches dans le temps long. À travers mon métier, j’ai la chance de découvrir des territoires, d’interviewer des décideurs, des têtes pensantes ; et de faire ainsi un travail d’analyse. Mais rien de mieux qu’un essai pour se questionner, se pousser dans ses retranchements et approfondir ainsi de nombreux sujets.

VA/ Le bon usage du tourisme alterne témoignages personnels et analyses des tendances actuelles du tourisme, parmi elles, j’ai noté la « coolcation », pouvez-vous expliquer à nos lecteurs ce dont il s’agit ?

La « coolcation » évoque les vacances à la fraîche, une tendance que l’on observe depuis quelques années, et plus particulièrement cet été, où les vagues de chaleur ou les incendies ont pu modifier les projets de vacances des Français au profit de destinations plus tempérées. En témoigne le succès de la montagne avec une augmentation du taux d’occupation des hébergements taux de 5 % sur 2 ans (chiffre de l’Association nationale des maires de montagne).

Mais si la coolcation reste une petite musique qui monte, la réalité, aujourd’hui encore, est qu’une majorité de vacanciers français choisissent les quatre régions du sud de la France. Et lorsqu’ils partent à l’étranger, l’Espagne arrive en tête (13 millions de Français chaque année) suivie par l’Italie et le Maroc. Le sud continue donc d’attirer les foules mais le dérèglement climatique conduira sans doute à de nouveaux arbitrages qui pourraient profiter à la Bretagne, à la Normandie ou aux Hauts-de-France. Si ces trois régions accueillent un nombre de visiteurs stable, les chiffres intègrent rarement le tourisme non-marchand. Or, ce type de vacances devient de plus en plus attrayant au vu des problèmes de pouvoir d’achat. Un sondage au printemps indiquait que 31 % des Français envisageaient des vacances non-marchandes pour un long séjour, contre 20 % en 2025. Le tourisme de la débrouille est une vraie tendance.

Extrait de l’ouvrage : « La Suède aime d’ailleurs vanter la coolcation. Le concept va bien au-delà des vacances à la fraîche. « La coolcation, ce n’est pas seulement une question de météo », explique Suzanne Andersson, cheffe de l’organisme de promotion Visit Sweden. « C’est voyager vers les endroits où le temps est un peu plus frais mais qui sont aussi plus cool parce qu’il y a moins de monde. », insiste-t-elle. »

VA/ Vous avez consacré un ouvrage entier au surtourisme et on sent que dans Le bon usage du tourisme, l’ombre du surtourisme plane encore beaucoup, pensez-vous que ce soit l’une des problématiques majeures du secteur du tourisme actuellement ?

Le surtourisme et plus largement la gestion des flux touristiques sont effectivement une des nombreuses problématiques du secteur. La croissance du tourisme a des vertus en termes de retombées économiques, d’emplois, d’ouverture sur l’autre. Toutefois, les pics de fréquentation créent des tensions sur la population, l’environnement, et dégradent l’expérience touristique, ainsi que les conditions de travail des salariés du secteur. La bonne nouvelle est que nous avons aujourd’hui beaucoup de leviers pour anticiper et éviter les dérapages. La montagne l’expérimente, comme l’illustrent les récentes mesures de régulation encadrant le tour du mont Blanc. Le nombre de trekkeurs a augmenté de 50 % depuis le Covid, il était urgent d’agir pour la Nature comme pour les amateurs de randonnée en altitude.

En haut du Canigou !

VA/ Comme cette idée astucieuse d’utiliser la tarification différenciée pour les sites de visite. Avez-vous des exemples où c’est déjà en place ?

Effectivement, la tarification différenciée qui s’inspire du yield management est l’un des leviers évoqués. D’ores et déjà, le transport, l’hôtellerie et les parcs d’attractions l’utilisent. C’est une façon classique dans le secteur privé pour réguler les prix et optimiser les revenus. Dans le public, et notamment dans les musées et monuments, sa pratique ne fait que démarrer. Elle pourrait sans doute être davantage activée pour inciter les visiteurs à venir à des horaires moins plébiscités. Cela permettrait en outre de vivre une bien meilleure expérience touristique.

Extrait du livre : « Le principe émerge sur la pointe des pieds dans les temples de la culture française. Arc de Triomphe, abbaye du Mont-Saint-Michel, cité de Carcassonne… Huit monuments emblématiques appartenant au Centre des monuments nationaux appliquent un tarif « haute saison ». (Linda Lainé n’oublie pas les familles qui pourraient être pénalisées par un tel système et des façons d’y pallier, il faudra lire l’ouvrage pour aller plus loin sur ce point… !)

VA/ Sur un tout autre sujet, quelle est votre opinion face à la difficulté du secteur de l’hôtellerie de concurrencer Booking ou de créer une plateforme nationale (échec de Fairbooking) ?

Booking.com est devenu une plateforme mondiale de référence. D’après les chiffres de Médiamétrie, il s’agit du 1er site de voyage auprès des Français en termes d’audience. Certes, certains peuvent critiquer sa présence hégémonique et le rapport de force instauré avec les hôteliers, mais il faut reconnaître que les investissements déployés par le groupe Booking Holdings qui coiffe la plateforme sont stratosphériques. Rien que pour le marketing, 8 milliards de dollars ont été investis en 2025, une force de frappe qui permet à nos hôteliers de recevoir des clients de Papouasie du Sud, du Japon ou du Sénégal. C’est aussi une ouverture sur le monde !

Bien sûr, il aurait été formidable qu’une plateforme française puisse émerger, mais c’est le pot de terre contre le pot de fer ! Et notre gouvernement n’a pas les moyens ni la vocation de soutenir un tel projet.

Alors, plutôt que de vouloir développer un Booking à la française, autant soutenir les plateformes qui se positionnent différemment et qui rencontrent un vrai succès tels que GreenGo, Staycation ou Sezame… Ces petites pépites françaises ont trouvé leur propre patine.

VA/ À l’époque du Covid, il fallait tout réinventer. Finalement, quelques années plus tard, on voyage toujours autant si ce n’est plus. Finalement, qu’est-ce qui a vraiment changé depuis le Covid ?

Effectivement, le tourisme a retrouvé son rythme d’avant Covid avec 1,5 milliard de touristes internationaux en 2025. Après la pandémie, qui a entraîné la fermeture des frontière et mis le secteur à l’arrêt, nous avons assisté à quatre années de « travel revenge ». Ce qui change aujourd’hui est lié à l’été 2026 que nous venons de connaître. La saison estivale a quand même révélé au grand jour un dérèglement climatique qui s’accélère, n’en déplaise aux détracteurs. D’après moi, les changements vont commencer maintenant, en dépit de nombreuses injonctions et paradoxes :  d’un côté les Français vivent les périodes de canicule et les incendies, voire développent leur éco-anxiété ; de l’autre ils aspirent à de nouvelles normes de confort, comme la climatisation.

Linda Lainé©DR

VA/ Enfin, vous avez présenté hier le baromètre de l’intelligence artificielle dans le tourisme. On voit bien que l’IA rebat à nouveau les cartes dans le secteur. En ce sens, comment imaginez-vous le tourisme d’ici dix ans ?

L’IA est effectivement l’un des changements les plus marquants de notre époque. Elle va percuter l’emploi, notre manière de consommer l’information et de préparer nos voyages jusqu’à redéfinir la place de l’humain dans la chaîne de valeur. Nous avons réalisé un sondage auprès des lecteurs de L’Écho touristique : un salarié du secteur du tourisme sur deux craint que l’IA menace son poste. Une autre étude, cette fois de Phocuswright, montre que 40 % des Français ont préparé leur voyage grâce à l’IA en 2026 contre seulement 9 % en 2024. En France, le déploiement d’IA Overviews (Gemini intégré à Google) cette année va encore accélérer les choses. Pour les acteurs du voyage, il faudra une grande expertise afin de se démarquer face aux informations généralistes que partage l’IA. Mais on n’a plus le choix, il faut l’accepter, ceux qui n’utilisent pas l’IA seront dépassés.

VA/ Une dernière chose à nous dire ? Un espoir pour demain ?

À mon sens, si on veut que le tourisme se développe de manière équitable et raisonnée, il faut que l’on trouve le bon équilibre entre tous les intérêts ; ceux des populations, parfois invisibles, de la biodiversité, des voyageurs, des élus, etc. Pour cela, le travail de concertation est fondamental, en réunissant tout le monde autour d’une même table. L’exemple de Venise m’a marqué. Sur place, l’association Ocio fait un travail remarquable.

Extrait du livre : « En septembre 2023, l’association Ocio alertait l’opinion publique : le nombre de lits touristiques venait de dépasser celui des résidents à Venise. »

La population n’a plus toute sa place dans le centre, ce qui a conduit beaucoup d’habitants à déménager à la périphérie. Les commerces ont changé de visage. Le cœur de Venise est devenu une ville-musée. Certes, la Sérénissime reste une destination d’exception, mais elle a perdu une partie de son âme.

Pour moi, il s’agit là d’un avertissement pour toutes les autres destinations du monde. Quand on sait que 30 % des Français prennent au moins une location Airbnb chaque année, il est impossible d’aller contre cette aspiration. Les locations touristiques continueront à se développer mais il faut absolument réguler pour limiter la pression immobilière et la hausse des loyers, la modification de la vie de quartier, les conflits de voisinage et d’usage.

Enfin, plutôt que de se battre pour être toujours la première destination mondiale, il serait bien plus utile de déployer toute cette énergie pour améliorer le taux de départ des Français en vacances. Partir en vacances permet de sortir de chez soi, des réseaux, de Netflix. Pendant les vacances, « on se reconstruit, on se reconnecte ». Pour les jeunes, ne pas en avoir est une véritable souffrance. Un sujet qui me touche particulièrement.

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Le bon usage du tourisme & Anatomie des nouvelles tendances, Linda Lainé, Éditions de l’Aube, Août 2026, 174 p. 16 €.


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Par Geneviève Clastres
Auteur et journaliste indépendante spécialisée sur le tourisme durable et le monde chinois, Geneviève Clastres est également interprète et représentante de l'artiste chinois Li Kunwu. Collaborations régulières : Radio France, Voyageons-Autrement.com, Monde Diplomatique, Guide vert Michelin, TV5Monde, etc. Dernier ouvrage "Dix ans de tourisme durable". Conférences et cours réguliers sur le tourisme durable pour de nombreuses universités et écoles.
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