Le Montana ou ce que l’Amérique a de mieux à offrir au monde !
David Crockett, Buffalo Bill, Sitting Bull, autant d’évocations d’un “Far West” mythique qui a depuis toujours aimanté Sylvie Brieu, grand reporter et écrivaine dont nous avions chroniqué le précédent ouvrage consacré à la Birmanie. Elle nous revient en cette rentrée littéraire avec un magnifique récit plus intimiste, « L’âme de l’Amérique », fruit de six années d’enquête et d’immersion au cœur du Montana, des Rocheuses aux Grandes Plaines, des coulisses du parc du Yellowstone à celle du champ de bataille de Little Bighorn, l’occasion de rencontrer les grandes figures qui font le Montana aujourd’hui, du monde littéraire et éco-engagée de Livingston et de ses alentours aux communautés indiennes Crow, Blackfeet ou Cheyennes du Nord.
« Le destin du Montana se jouerait-il dans ses marges ? Le Montana serait-il devenu le disque dur de la quintessence américaine ? Une mémoire externe où sont stockés l’amour de la terre et les valeurs de l’entraide ? Un îlot de résistance face à la monoculture corporatiste qui asphyxie le reste du monde ? Un Etat à l’image virile, façonné par la sagacité des femmes ? » Ces quelques phrases glanées dans l’introduction de l’ouvrage résument de façon on ne peut plus juste le fil conducteur qui va faire de ce livre un véritable sésame pour partir à la rencontre des grandes figures du Montana et découvrir combien, à l’image d’un monde en crise, elles tentent chacune à leur façon de résister.
Résister tel Scott McMillion, rédacteur en chef du « Montana Quaterly », revue indépendante et engagée pour la cause environnementale, élue récemment meilleure revue à l’Ouest du Mississipi. Résister encore tel Tim Reid, coordinateur du programme de conservation et de transfert des bisons du Yellowstone. Mais résister aussi comme Charissa, éditrice au Yellowstone Science après avoir réalisé plusieurs missions dans des aires naturelles protégées du pays. Au fil du récit, Sylvie nous invite peu à peu à la suivre, réussissant à se faire adopter par l’ensemble d’une communauté d’hommes et de femmes qui l’intronisent peu à peu comme leur porte-parole, leur « boo-boo » (petit ourson), petit clin d’œil aux ours si présents dans ces grands espaces mais aussi dans les imaginaires locaux.
Au cœur de Paradise Valley, on découvre justement « Grizzly Man », Doug Peacok, une légende américaine du combat écologique, un écoguerrier vétéran du Vietnam, qui s’est sauvé en vivant avec des ours grizzlys, et qui se fera ensuite connaitre par ses actes d’activiste saboteur pro-environnement retracé par son compère Edward Abbey dans le Gang de la clef à molette. Les grizzlis ? « Ce sont les seuls animaux capables de rappeler à la plus arrogante espèce terrestre quelle est sa vraie place sur Terre. (…). Sans notre arrogance, nos armes à feu et toutes nos formes de domination, nous serions juste un autre type de viande avec une saveur différente ! ».
Toutefois, ce qui fait aussi la saveur de ce livre, c’est l’aisance et la simplicité avec laquelle Sylvie va peu à peu s’intégrer au cœur de tous les cercles, jusqu’aux communautés indiennes les plus diverses, partageant leurs tipis (et leurs étoiles !), leurs fêtes et rituels, et ce années après années. En territoire Blackfeet, « peuple du bison », ses hôtes et amis, Darnell Rides At The Door et Smokey Rides At the Door sont un couple éminemment respecté dans la communauté, collectant les histoires locales Napi, gardiens de la Pipe sacrée du Tonnerre, femme-okan (rang suprême à l’égal du pape pour les catholiques) pour Darnell. Lors de la toute première présentation de son ouvrage, au café de la Commune Libre d’Aligre à Paris (autre lieu de résistance !!!), Sylvie Brieu conte l’émouvante cérémonie de trois jours à laquelle le couple l’a convié lorsqu’il a perdu sa fille ainée. Des drames personnels, des luttes pour la communauté, et tant de combats encore à mener. « Nous avons perdu beaucoup de droits. Nous avons presque perdu le droit de vivre ! (…) – Où puisez-vous la force de ne jamais abandonner ? – En revenant aux origines de notre culture ancienne fondée sur la nature, les étoiles, la cosmogonie ».
Un nouvel été, cette fois chez les Crow, Sylvie nous emmène au cœur d’un immense pow-wow, la crow-fair, un rassemblement annuel de 1000 tipis, le plus grand campement contemporain de tipis au monde ; des journées ponctuées de rituels, compétitions, danse, rodéos, courses de chevaux où elle partage le tipi d’Angela Russell, avocate et ancienne juge de la tribu. Des festivités qui ne masquent en aucun point les difficultés d’une communauté au prise avec la mondialisation : 70% de taux de chômage, moins de 10% des membres de la tribu qui parle le crow. Janine Pease (membre de la communauté) : « Mes petits-enfants comprennent le crow mais ne le parlent pas. Je ne veux pas que mon arrière-petite fille soit un être humain générique, amalgamé et mondialisé. » Où l’on apprend aussi que dans la langue crow, 90% des noms de sites reflètent la nature des lieux, telle « la crique boueuse », contrairement au point de vue anglo-saxon qui la nomme d’après ses présidents ou ses héros. « La langue intériorise ces concepts. Elle influence la manière dont chaque peuple regarde le monde et interagit avec lui. Résultat, les Crows sont très amicaux alors que mes amis américains sont très en colère... »
L’ouvrage s’achève avec une dernière échappée chez les Cheyennes du Nord, une tribu marquée par la bataille de Little Bighorn mais aussi par celle de Dull Knife, qui se déroula cinq mois plus tard, et aux prises aujourd’hui avec les combats modernes, la pression constante des compagnies minières, les divisions internes, les difficultés économiques à endurer, etc. Une bataille et des combats partagés à présent par de nombreux cow-boys (et girls) et indiens, hommes et femmes, combattants ordinaires du quotidien à l’image d’Alexis Bonogofsky, activiste environnementaliste dont la famille est installée dans le Montana depuis quatre générations et qui s’est illustrée par sa participation active dans la résistance à l’ouverture de la mine d’Otter Creek.
Dense, truffé de rencontres, de luttes, d’alliances, et poussant à un nouvel âge environnemental, « L’âme de l’Amérique » a peu de chances de vous laisser indifférent. Il est aussi un bel hommage à un pays-continent souvent décrié, montrant là un autre visage, découvrant un territoire « à part », le nouvel havre de Sylvie, son « meilleur endroit » : Toutes ces expériences vécues m’ont réconcilié avec l’image et le visage de l’Amérique. Une Amérique rebelle, solidaire, existe également. Le Montana est sans doute ce que l’Amérique a de mieux à offrir au monde. »
————- Aller plus loin ——————–
Lire : L’âme de l’Amérique. Au cœur des grands espaces de l’Ouest. Sylvie Brieu. Albin Michel. Septembre 2022.
Par Geneviève Clastres
Auteur et journaliste indépendante spécialisée sur le tourisme durable et le monde chinois, Geneviève Clastres est également interprète et représentante de l'artiste chinois Li Kunwu. Collaborations régulières : Radio France, Voyageons-Autrement.com, Monde Diplomatique, Guide vert Michelin, TV5Monde, etc. Dernier ouvrage "Dix ans de tourisme durable". Conférences et cours réguliers sur le tourisme durable pour de nombreuses universités et écoles.
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