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La seconde Renaissance de la Campanie !

| Publié le 26 juin 2022 • Mis à jour le 27 juin 2022 à 8h45
Thèmatique :  Acteur associatif   Acteur privé   Guides   Initiative nationale   Monde   Portrait   Projet solidaire 
         

Dans la région de Naples, près de 1000 propriétés, confisquées à la camorra (la maffia locale), ont été transformées en coopératives de l’économie sociale et solidaire et ouvertes aux visiteurs. Ajoutant à l’attrait déjà considérable de la destination une nouvelle dimension historique et culturelle passionnante. Doublée d’un évident supplément d’âme ! Rencontre avec Claude Origet du Cluzeau*, l’experte en tourisme qui s’est penchée sur cette inspirante odyssée…

Voyageons Autrement : Claude Origet du Cluzeau, merci de vous présenter en quelques mots et de nous dire ce qui vous a amenée à vous intéresser à cet étonnant sujet

Claude Origet du Cluzeau : Docteur en économie, ce qui est plutôt rare dans le tourisme mais offre une excellente approche du secteur en termes de connaissance du marché, je suis consultante spécialisée dans le tourisme culturel depuis 40 ans. Je donne également des cours et ai écrit nombre d’articles et publications. Je dois totaliser en tout plus de 200 missions sur le terrain, de 3 mois à 1 an, en France, Europe et Afrique du Nord. Voilà.

VA : Merci de nous résumer l’extraordinaire transformation arrivée à près de mille propriétés mafieuses devenues depuis leur confiscation des coopératives d’intérêt général.

COC : Ce qu’il faut d’abord bien comprendre, pour nous qui n’avons de la maffia italienne que la vison portée hors Italie par les films, c’est que dans toute la région de Naples les habitants ont vécu durant des décennies sous une pression abominable. Tous leurs interlocuteurs ou presque étaient corrompus. Si l’on voulait faire accoucher sa femme dans un établissement correct, faire entrer son enfant à l’université, trouver un epahd pour son vieux père, on était obligé de passer par la maffia et de contracter ainsi une dette envers elle, vous mettant à sa merci. Sans parler du pizzo, le fameux racket auquel étaient soumis tous les commerçants. Autre horreur encore : l’insécurité. La guerre entre les différents gangs générait un climat de tension et de peur que l’on imagine mal, certaines mères m’expliquant qu’elles ne laissaient même pas leurs enfants aller jouer sur les terrains de sport tant l’insécurité était grande. Enfin, en plus de tout cela, les habitants de la région devaient supporter d’être considérés comme des parias et rejetés par le reste du pays : Les Italiens du Sud doivent à la maffia le sous-développement du Mezzogiorno.

VA : Comment cette situation dramatique s’est-elle débloquée ?

COC : Comme souvent dans l’Histoire, tout d’abord grâce à l’action de quelques individus véritablement héroïques. Des juges dans le cas présent : les juges Della Chiesa et Falcone entre autres qui, au début des années 90, l’ont d’ailleurs payé de leur vie. Mais le mouvement de résistance était lancé. Ce sont ensuite des chefs d’entreprises courageux, réunis au sein de leur fédération nationale qui ont osé refuser de payer le pizzo. Enfin, l’assassinat, dans son église, de don Peppe Diana, un prêtre dévoué que tout le monde aimait, a fortement secoué la population et l’a fait à son tour entrer en révolte. Cette vague a poussé l’Etat central à reprendre ses droits régaliens et à voter la loi sur la confiscation des biens des mafieux lorsqu’ils étaient condamnés. Une loi qui a d’ailleurs été étendue à la France pour des cas analogues. Cela a marqué le début du commencement de cette magnifique entreprise collective. Car les biens confisqués n’ont pas été remis sur le marché par l’Etat. Il fut au contraire décidé de les consacrer à des causes d’intérêt général : sociales, économiques, culturelles et humanitaires. Et il s’est de nouveau trouvé des gens courageux, souvent d’anciennes victimes de la camorra, pour relever le défi et prendre en charge ces biens, leur donner une nouvelle vie, au service de la collectivité. Ces personnes n’avaient pas beaucoup d’argent et il leur était impossible de se tourner vers des autorités locales encore « bloquées » dirons-nous. Alors, elles se sont tournées vers des donateurs privés, des associations et également, aussi inattendue que dynamique, la fédération nationale  de boxe. Lesquels donateurs les ont aidés à financer la transformation de ces divers lieux, dont certaines villas luxueuses. Qu’il me soit permis d’insister ici sur l’extraordinaire travail fourni par les jeunes boxeurs regroupés au sein d’une association, la Pananza. Agés de 18 à 25 ans, ils se sont mis à adopter des monuments napolitains délaissés. Ils ont improvisé un impressionnant travail d’ingénierie, restaurant, protégeant, sécurisant, communiquant puis faisant visiter ces monuments. Effet collatéral remarquable : cela les a sortis de la misère !

VA : Que sont devenues ces anciennes propriétés ?

COC : Des fermes, vignobles, coopératives viticoles, ateliers de céramique, de musique ou de danse. Des restaurants et des gites ruraux… une excellente auberge de jeunesse, une agence de communication même et d’autres projets divers. Le tout, naturellement, grand ouvert au public. Avec, comme pièce centrale et magnifique atout la Casa di Don Diana (du nom du prêtre assassiné), un musée doublé d’un mémorial comparable à celui de la Shoa où figurent les portraits de toutes les victimes de la camorra. Avec une volonté d’impact forte bien résumée par les habitants : « faire changer la peur de camp ». Tous ces lieux, institués en coopératives se sont coordonnés entre eux et ont décidé de faire quelque chose de la loi humaniste nouvellement votée interdisant l’hospitalisation des handicapés mentaux non dangereux. Nombre de ceux-ci n’avaient plus de racines et ont été accueillis par les coopératives, logés, nourris et dotés d’un petit job. J’ai pu croiser ces « ragazzi » et ce fut une vraie joie de les voir vivant au milieu de tous avec leur sourire épanoui. Surtout dans certaines villas ou écuries de prestige autrefois défendues comme des forteresses par des murs de 10 mètres (!) de haut…

VA : Et donc, la NCO, l’organisation regroupant ces diverses coopératives de l’économie solidaire et sociale a fait appel au Cercle Stendhal, le think-tank touristique dont vous êtes vice-présidente. Dans quel but ?

COC : Identifier les perspectives touristiques de cette belle initiative. J’étais là dans mon cœur de métier et ai passé sur place huit journées très riches, identifiant trois produits majeurs. Tout d’abord à destination de toute la jeunesse d’Europe, l’auberge de jeunesse dédiée à cette belle odyssée collective. Elle est située à Casapesenna, en dehors de Naples mais très bien desservie, joyeuse et bien animée par des stagiaires qui passent en général au moins 10 mois sur place et la font vivre. En second lieu, des auto-tours pour couples et familles intéressés par l’économie sociale et solidaire souhaitant découvrir cette région magnifique à travers un prisme offrant un petit supplément d’âme. Sachant qu’ils pourront être hébergés dans des gîtes dont les propriétaires, motivés, sont très accueillants et affables. Enfin, le troisième produit s’adresse aux tours opérateurs et autocaristes. Un produit milieu de gamme associant un déjeuner dans le bon restaurant de la NCO, la Nuova Cooperazione Organizzata (déjeuner pouvant être animé par un conférencier ou un guide racontant cette passionnante épopée) à une visite de la Casa di Don Diana. Autant de produits immédiatement opérationnels. Malheureusement, notre mission, opérée à la demande d’un ex-membre de la Commission européenne et bénévole, avait ses limites et nous n’avons pas pu la pousser aussi loin que nécessaire dans le détail et les recommandations. Sachant, autre problème plus prégnant encore, que toutes ces formidables personnes ne sont pas très douées dès qu’il s’agit de communiquer et de commercialiser ce qu’elles ont réussi à mettre en œuvre.  

VA : Pouvez-vous en profiter pour nous rappeler en quelques mots la raison d’être et les principales actions menées par le Cercle Stendhal ?

COC : Créé en 2017, cet organisme poursuit les objectifs les plus nobles en matière de reconnaissance et de promotion du tourisme. Sa spécificité est de reposer sur l’intelligence collective. Nous fonctionnons en effet en élargissant les compétences apportées à notre réflexion : médecin, architecte-paysagiste, vigneron, cinéaste, spécialiste de la mode, politiques et élus locaux y sont étroitement associés. Et ça marche ! Dans les temps à venir, nous créerons un prix venant récompenser une publication ou un travail particulièrement remarquable en matière de tourisme.

VA : Après étude, donc, quelle est la valeur touristique de cette étonnante et encourageante odyssée survenue en Campanie ?

COC : C’est un produit d’avant-garde offrant une dimension nouvelle, « croustillante » (la maffia) et humaine à une région qui ne manquait déjà pas d’attrait. Un produit complet et facile d’abord comprenant des hébergements. Même si la grande crainte des coopératives est que l’intérêt des visiteurs se porte uniquement sur la maffia et un passé que nul ici n’a envie de ressasser à longueur de journée.

VA : Pouvez-vous nous donner des exemples de lieux qui vous semblent pouvoir intéresser, voire passionner les visiteurs ?

COC : En plus des différentes coopératives intéressantes à visiter, il y a de nombreux centres d’intérêt, qui ne figurent d’ailleurs pas forcément sur les guides touristiques. L’amphithéâtre romain de Capoue : C’est le plus grand d’Italie et là que les Romains venaient passer leur week-end (les fameux délices de Capoue) pour assister aux combats de gladiateurs. Dont le célèbre Spartacus. Il y a également les Stufe di Nerone (les Bains de Néron), un spot de well-being beau et plaisant installé dans les anciens bains romains d’époque. Ou encore ce château des Bourbons à San Leucio, qui a abrité, au XIX° siècle, une usine de soie. Sans oublier bien entendu la Casa di Don Diana, son mémorial et le restaurant associé.

VA : Quelles autres expériences intéressantes sont proposées ?

COC : Au nombre des coopératives, plusieurs constituent des spots d’agrotourisme vraiment intéressants. Je pense à ces élevages de bufflonnes où est fabriquée la mozzarella et à ce vignoble de qualité dont l’un des vins a récemment « arrosé » l’anniversaire de la reine d’Angleterre.

VA : Quelles recommandations a proposé le Cercle Stendhal ?

COC : D’offrir une vitrine à ces produits artisanaux ou artistiques de qualité, déjà. Car tout le problème est là : alors qu’un travail remarquable est effectué, peu est fait pour le valoriser et communiquer dessus. Encore moins pour le commercialiser ! Mais avant toutes choses, il conviendrait de réaliser une véritable étude de marché, bien plus approfondie que notre petite approche. Malheureusement, l’on retrouve ici reproduit un cas de figure très commun : nombre de producteurs réalisant un bon produit sont convaincus que cela va se savoir, tout seul, et que les visiteurs vont affluer… Et non !

VA : En quoi ce projet vous parait-il exemplaire ? Comporte-t-il une dimension (hors camorra) qui soit sinon reproductible, du moins inspirante ?

COC : Comme je l’ai mentionné, les propriétés françaises qui appartenaient à des membres de la maffia ont également été confisquées. Mais sont-elles en nombre suffisant pour que l’on en fasse quelque chose ? Je ne sais. Cette magnifique réalisation apporte en tout cas une pierre de taille superbe à l’édifice du tourisme social et solidaire et beaucoup pourraient s’inspirer en effet des efforts et de la qualité de coordination mise en place par les coopératives pour travailler ensemble.    

VA : De quoi n’avons-nous pas parlé qui soit important ?

« Facciamo un pacco alla camorra » : faisons donc un paquet à la camorra.

COC : Terminons sur une pointe d’humour : dans de nombreux lieux confisqués à la maffia, vous trouvez aujourd’hui affichée cette maxime : « Facciamo un pacco alla camorra » : faisons donc un paquet à la camorra. Maxime faisant allusion à une escroquerie classique à laquelle se livraient jadis les maffieux. Lorsque vous vous rendiez dans un magasin et achetiez un produit, l’employé disparaissait deux minutes pour l’emballer. Et lorsque vous étiez de retour chez vous et ouvriez le paquet, l’article avait disparu, remplacé par des briques » ! Les coopératives de Campanie sont en train de superbement rendre la pareille à leur mafia.

* Claude Origet du Cluzeau est directrice de COC Conseil et vice-présidente du Cercle Stendhal


La seconde Renaissance de la Campanie ! | ©VOYAGEONS AUTREMENT
Par Jerome Bourgine
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