L’arracheur de dents des Aït Bougmez
Il a été berger, paysan, ouvrier. Il semble savoir tout faire. Ahmed est la clé de voute de Touda. Celui qui aide et accompagne Saïd lors des treks et qui, à Touda, assure le service et l’accueil avec un français qu’il a peu à peu appris à dompter. Ahmed est aussi un arracheur de dent un peu particulier dans une vallée un peu particulière…
Ahmed n’est pas arracheur de dent. Enfin si. Parfois. Quand son père n’est pas là. Comme ce fut le cas lors de notre passage où il s’improvisa arracheur de dents pour honorer les clients de son père (Ali) parti à la ville. Samedi matin. Marché d’Abachoukou dans la vallée des Aït Bowli. Ahmed nous mène à la petite cahute qui surplombe le marché, la « boutique d’Ali », une pièce nue, au sol en pisé, à peine recouverte d’un tapis pour accueillir la clientèle. Sur une table, quelques seringues jetées dans une boite, en vrac, jouxtant les bouteilles renfermant l’anesthésiant, ensemble sommaire, pauvre, quelque peu surréaliste aussi. Dans un coin sombre, tel un trésor de guerre, les dizaines de dents arrachées par son père, triste butin de ceux qui n’ont pas le choix.
Pas de dentiste dans la vallée, alors, on se soigne au tout ou rien, une dent qui gêne, qui fait mal, et hop, on enlève . Le mal est soigné par le mal et parfois, dans l’élan, c’est une dent saine qui s’échappe. Pas le choix. Ahmed et son père sont là pour soulager la douleur. Leur mission : aider ces villageois paysans qui souffrent et font parfois jusqu’à six heures de mule pour rejoindre la petite cahute salutaire. Ici, pas de tarif, pas de prix, comme c’est le cas un peu plus bas chez le concurrent du marché. Vingt dirhams (2 €) pour une dent arrachée. Non, là, l’idée est avant tout d’aider. Chacun donnera ce qu’il peut, ce qu’il veut. Et les dents de tomber, jusqu’à cinq ou six à la fois parfois, laissant la mâchoire orpheline et le sourire à claire voie.
Quelques jours plus tard, nous accompagnons Ahmed au marché de Tabant. A nouveau, décor sommaire et fauteuil de voiture reconverti en siège de dentiste pour passagers édentés. A Tabant, nombreux sont ceux qui se pressent chez l’arracheur de dent. Et nombreux ceux qui ressortent, mouchoir sur la bouche, une grimace à peine esquissée en guise d’au-revoir. Le marché bat son plein. Hommes et femmes défilent… « C’est la dent qui cherche la pince », précise Saïd. La pince ou la paix.
A Tabant, nous glisse notre hôte du jour, officie aussi une « suceuse d’œil », une femme qui utilise sa langue pour enlever poussière et impuretés malencontreusement coincées sur les cornées villageoises. De fait, dans la vallée, on fait avec les moyens du bord, quitte à y mettre du sien quand tout manque… et tout manque, puisque qu’il n’y a aucun dispensaire, puisque les malades sont évacués d’urgence vers les hôpitaux de la plaine, puisque les femmes accouchent chez elles avec les belles mères, jusqu’à l’ambulance du marché qui n’a d’ambulance que la coquille… l’intérieur étant entièrement vide, forme de taxis déguisé en blouse blanche.
Mais ici l’humanité ne manque pas. Elle irradie le visage d’Ahmed venu nous rejoindre pour partager un thé à la menthe. Ahmed qui nous accompagnera dans toutes nos pérégrinations montagnarde, et qui, le dernier soir, en guise d’au-revoir, vêtu d’une djellaba locale et armé d’un tambour, entamera chants et danses berbères avec Saïd et ses compagnons. Des sons lents, lancinants, scandés, la mémoire d’une vallée aux hommes fiers et droits, où seules les dents tombent, parfois.
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Par Geneviève Clastres
Auteur et journaliste indépendante spécialisée sur le tourisme durable et le monde chinois, Geneviève Clastres est également interprète et représentante de l'artiste chinois Li Kunwu. Collaborations régulières : Radio France, Voyageons-Autrement.com, Monde Diplomatique, Guide vert Michelin, TV5Monde, etc. Dernier ouvrage "Dix ans de tourisme durable". Conférences et cours réguliers sur le tourisme durable pour de nombreuses universités et écoles.
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