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Les femmes Afars l’ont nommée « Celle qui fait parler les vagins ! »

| 2 juin 2014 • Mis à jour le 07.06.2014 à 7h02
Thèmatique :  Livres   Monde 
         

« Celle qui fait parler les vagins » s’appelle Marion Lavabre. Elle est photographe et ethnologue. Nous avions eu l’occasion de l’interviewer il y a tout juste un an et elle nous avait parlé de ses séjours au cœur de deux campements afars d’Ethiopie. Pour retracer cette expérience forte, Marion vient de faire paraitre un ouvrage : « A la rencontre des femmes Afars, voyage ethno-photographique en terre d’infibulation ».

Femme Afars

Le regard, le regard, pas la chose regardée

Il est des ouvrages qui nous touchent tout particulièrement. On sait qu’ils resteront en nous et nourriront notre pensée et notre regard sur le monde. L’ouvrage de Marion est de ceux là parce qu’il a su trouver un ton juste, respectueux et sincère, parce qu’il a su, également, progresser avec pudeur et humilité au cœur d’un monde difficile à appréhender pour des occidentaux souvent pétris de certitudes. Ce monde, c’est celui des femmes Afar qui, sur ces terres arides d’Ethiopie, pratiquent encore l’infibulation des filles et des fillettes…

Le premier séjour de Marion en terre Afar a lieu en 2009, suite au témoignage d’une de ses amies de retour d’Éthiopie : « Mon ami Nadou vient de rentrer d’un séjour chez les Afars d’Ethiopie, elle m’a appris un mot qui fait frémir : infibulation. Dans ce mot se tapit la « fibule » antique, la broche qui agrafe et retient les étoffes entre elles ; chez les Afars, m’a expliqué Nadou, les tissus épinglés bord à bord sont des lèvres humaines, celles du sexe des femmes. J’en suis encore sans voix. Il y a des mots dont je préfèrerais qu’ils n’existent pas. »

En 2011, Marion a réussi à revenir pour un deuxième séjour, parce qu’on n’a jamais fini d’échanger, de s’interroger, d’observer, de penser : « Que reste-il de mon court séjour chez les Afars d’Hanlé Dabi ? Les entretiens sont transcrits, les photos choisies, certaines sont réussies mais… je me sens bredouille. J’ai l’impression d’être passée à côté de l’essentiel. Et puis, il y a cette photo que je n’ai pas réussi à prendre, ce geste qui m’obsède : à chaque fois qu’une femme Afar m’a parlé de [solut], de l’infibulation, elle faisait glisser ses deux index l’un contre l’autre, montrant ainsi à quel point les lèvres sont collées, soudées. Pourquoi les femmes doivent-elles être fermées ? »

Djibouti chez les Afar

Femmes Afar @MarionLavabre

Pourquoi fermer les femmes ?

L’ouvrage raconte ces deux séjours mais il offre surtout une magnifique tribune aux Afars pour s’exprimer et témoigner de leur culture. Evidemment, l’infibulation est au cœur des entretiens que Marion conduit avec beaucoup de tact et de discrétion mais au-delà, c’est tout un monde qui se dévoile, tant cette pratique induit et impacte toute la vie de ces femmes, de la naissance au premières règles, du mariage au premier accouchement. Pas à pas, Marion invite les Afars à s’exprimer, gagne leur confiance, partage leur quotidien, et nous amène à ouvrir notre cadre pour accueillir un mode de pensée afar, qui, sans forcément nous faire accepter une pratique mutilante et douloureuse, nous aide à comprendre comment une histoire, un mode de vie, une géographie difficile ont pu façonner ces femmes différentes qui ont choisi d’être fermées. Car on y découvre des femmes fortes, parfois rebelles, souvent magnifiques, des femmes de caractères loin des préjugés sur la femme soumise à l’homme.

Alors que l’infibulation est justement condamnée par la plupart des instances internationales dont l’Ethiopie qui a adopté une législation interdisant les Mutations Génitales Féminines (MGF) en 2004, la pratique perdure encore dans certains villages plus reculés. Alors, pourquoi a-t-il fallu fermer les femmes ? Et pourquoi, aujourd’hui encore, des femmes Afar ferment leurs filles voire leurs bébés ? Pourquoi tant de souffrance ? L’ouvrage s’achève par une magnifique analyse de Marion, que je ne vous livrerai pas, parce qu’il faut lire l’ensemble, page à page, à l’image d’un voyage initiatique dans le temps de l’autre, pour aller alors cueillir cet ultime témoignage, qui, sans rien excuser, tente une explication pour comprendre l’autre, ses différences, jusqu’à ce qui nous fait mal. Une explication lumineuse à l’image du livre, ensemble de textes et témoignages mais aussi, formidable travail photographique, qui, toujours, laisse toute la place à l’autre et sa différence. Merci Marion.

Djibouti chez les Afar

Fillette Afar @MarionLavabre

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« A la rencontre des femmes Afars, voyage ethno-photographique en terre d’infibulation » de Marion Lavabre. ISBN : 978-2-9541620-0-3
Éditions Alter Ethno, 2014, 124 p., prix 26 € TTC

En vente sur http://alterethno.eu/

Pour en savoir plus sur l’auteur : www.marion-lavabre.book.fr

L'infibulation des femmes Afar

Femme Afar @MarionLavabre


Les femmes Afars l’ont nommée « Celle qui fait parler les vagins ! » | ©VOYAGEONS AUTREMENT
Par Geneviève Clastres
Journaliste indépendante, auteur, spécialiste de la Chine, de l'Asie, sinologue. Publications sur le tourisme équitable. Livres documentaire jeunesse sur l'Asie. Reportages divers.
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