#TourismeDurable

Au fil du GR54 le temps d’un été hors normes

| Publié le 6 juillet 2021 • Mis à jour le 7 juillet 2021 à 10h26
         

Été 2020. Les cartes du tourisme national et international ont été largement rebattues suite à l’épidémie de Coronavirus et à ses multiples conséquences sur notre vie quotidienne. Comme beaucoup de mes compatriotes, j’ai choisi de privilégier une forme de tourisme local et l’expression est on ne peut plus adaptée au périple que je vais entreprendre: l’intégralité du GR54 ou Grand Tour des Écrins à pied en partant de chez moi à la Grave dans les Hautes-Alpes. L’idée est de vivre une expérience hors du commun mais également de prendre le pouls du tourisme de montagne en cette année si particulière, au gré de mes rencontres avec d’autres randonneurs et des hébergeurs présents sur le chemin.

Tour des Ecrins
Une arrivée très bucolique dans un cadre grandiose sur le refuge de Vallonpierre, situé dans le sud du massif @ Vanessa Beucher

L’exploration et l’aventure existent aussi à deux pas de chez soi et on a trop souvent tendance à l’oublier.

C’est lors du confinement au printemps dernier que l’idée de ce tour a germé en moi. J’ai eu plus de temps que d’habitude pour lire face aux montagnes environnantes au lieu de m’y aventurer et l’un des ouvrages a vraiment retenu mon attention : La Traversée des Alpes, écrit par l’historien et critique de cinéma Antoine de Baecque, dans lequel il relate son épopée de près d’un mois sur le GR5 des bords du lac Léman aux rivages de la Méditerranée. Une sacrée odyssée, un véritable voyage aussi bien spatial qu’intérieur! Je me remémorais aussi l’expérience d’un de mes meilleurs amis sur le chemin de Saint-Jacques de Compostelle, parti directement depuis chez lui à Navarrenx, charmante bourgade bastionnée située dans le Béarn au pied des Pyrénées françaises. La décision était prise! Cet été-là serait l’occasion de parcourir à pied le mythique GR54, un des sentiers de grande randonnée les plus physiques et exigeants qui dessine une boucle dans le massif des Écrins, situé dans un triangle entre Gap, Grenoble et Briançon. C’est ainsi qu’à la fin du mois de juillet, je franchis le pas de ma porte flanquée de mon gros sac à dos, non sans une certaine dose d’excitation. Je m’élève progressivement vers les sources de la Romanche et le petit village montagnard de la Grave disparaît dans le lointain. C’est parti pour deux semaines d’itinérance à pied sur près de 200 kilomètres, 13 passages de col et plus de 12 000 mètres de dénivelé positif. Un sacré morceau mais un beau défi à relever! Je marche seule les deux premiers jours puis rejoins mon amie Amina qui habite elle aussi sur le tracé du chemin de l’autre côté du col du Lautaret. Nous sommes enthousiastes à l’idée de partager ensemble cette belle aventure autant sportive qu’humaine: traverser à pied ce fabuleux massif que nous aimons tant parcourir à skis en hiver, découvrir de nouvelles vallées et refuges, bivouaquer dans des endroits sauvages, faire de belles rencontres au gré de nos arrêts… Les motivations ne manquent pas. Nous avons toutes les deux beaucoup voyagé loin mais l’idée de partir directement de la maison nous plaît énormément, en utilisant l’énergie de notre propre corps pour nous déplacer. L’exploration et l’aventure existent aussi à deux pas de chez soi et on a trop souvent tendance à l’oublier. Nous sommes immédiatement plongées dans le rythme du GR et enchaînons de grosses étapes dès le début. Nos corps doivent avaler des kilomètres et du dénivelé tout en supportant le poids du sac. Certains moments sont alors plus difficiles que d’autres mais nous nous soutenons mutuellement. La chaleur, bien présente même en altitude, contribue grandement à la fatigue. Mais tous ces efforts sont récompensés par de grands moments : le passage du col de l’Aup Martin dans un décor lunaire, la redescente sur l’extraordinaire site du refuge de Vallonpierre au pied de l’imposant Sirac, le franchissement dans les premières lueurs du jour du mythique Pas de l’Olan à près de 3 000 mètres d’altitude, l’ambiance magique du col de Côte Belle et sa forêt d’ardoisières enveloppée de brume…

Un groupe de musique joue au Tour des Ecrins
Une troupe itinérante donnant un spectacle de cirque au refuge de Vallonpierre avec le Sirac en arrière-plan @ Vanessa Beucher

Une constante revient au milieu de tout ça: le bonheur de marcher, d’être là-haut, d’échanger, dans un autre rythme que celui de la vie quotidienne et loin de l’actualité du moment…

Cette itinérance à pied de deux semaines nous a permis de découvrir toutes les facettes géographiques et climatiques de ce massif aussi riche que complexe mais l’autre source de motivation était bien sûr les rencontres humaines. Allions-nous croiser beaucoup de monde sur le GR? Quel type de public? En majorité des Français ou bien aussi quelques étrangers qui ont bravé le passage des frontières (sic!)? Y aurait-il pas mal d’échanges en fin de journée autour d’une boisson rafraîchissante ou d’un bon repas? Ou chacun resterait-il dans son coin? La sociabilité montagnarde serait-elle modifiée par notre époque désormais dictée par ces fameux gestes barrières? Même si cela rajoute du poids à notre sac déjà bien rempli, nous choisissons d’emporter tente et matériel de camping pour profiter de beaux bivouacs à la lueur des étoiles. Nous alternons ainsi nuits dehors et d’autres passées en refuge et en gîte. Le tracé du GR est une agréable succession de fonds de vallées comme celles de la Vallouise, du Valgaudemar et du Valjouffrey, et de parties en altitude parsemées de lacs et dominées par des hauts sommets et des glaciers spectaculaires. Nous prenons chaque repas du soir en gîte ou refuge pour favoriser les échanges mais aussi pour nous reconstituer au maximum! Et des rencontres, il y en a eu, aussi différentes qu’intéressantes! Une partie de cartes avec un père et son fils de 18 ans au refuge de Vallonpierre. Le papa lui a offert en cadeau d’anniversaire une première itinérance à pied sur trois jours, entre Vallouise et la Chapelle-en-Valgaudemar. Une belle expérience et des moments privilégiés partagés entre deux générations. J’ai aussi le souvenir d’un repas pris avec un père et sa fille étudiante au refuge de l’Olan. Nous avons eu des conversations passionnantes autour de l’univers de la montagne, et avons été touchées de voir à quel point le père souhaitait transmettre son expérience montagnarde à sa fille. Deux jours plus tard, nous apprenions avec la plus profonde tristesse qu’un grave accident leur était survenu sur la voie normale de l’Olan, auquel le père n’a pas survécu. Une pensée émue pour eux… Puis c’est l’ambiance méditerranéenne du bucolique refuge des Souffles niché au milieu des derniers mélèzes de la forêt de Lautier au-dessus de Villard-Loubière. Autour d’un délicieux thé à la menthe servi par Jean-Claude Armand, son charismatique gardien, nous discutons un moment avec un sympathique groupe d’une dizaine de jeunes d’une vingtaine d’années partis boucler le GR tous ensemble. Ambiance garantie! Le soir, nous dînons en compagnie d’un couple et de leurs deux jeunes enfants originaires du sud des Hautes-Alpes. Les petits sont tout excités car c’est leur première nuit en refuge, une expérience marquante! Détail touchant, la fille aînée devait faire un séjour à ce refuge cet été avec sa colonie de vacances mais il a été annulé COVID oblige. Son père lui a alors promis de s’y rendre en famille pendant l’été! Il est également intarissable sur ce massif des Écrins qu’il aime tant et veut faire découvrir à ses enfants. Enfin, un autre dîner partagé avec un couple d’Anglais qui explore à pied cette région pour la première fois, et avec Étienne, doté d’une belle énergie contagieuse, qui parcourt seul l’intégralité du GR. Le spectacle aussi insolite que convivial d’une troupe de cirque itinérante au refuge de Vallonpierre dans les dernières lueurs du jour. La richesse et la diversité des rencontres est bien là. Une constante revient au milieu de tout ça: le bonheur de marcher, d’être là-haut, d’échanger, dans un autre rythme que celui de la vie quotidienne et loin de l’actualité du moment…

Tour des Ecrins Fanny et Nico, gérants du très sympathique gîte des Arias
Fanny et Nico, gérants du très sympathique gîte des Arias, situé sur la commune du Désert-en-Valjouffrey @ Vanessa Beucher

‘Cela restera sans aucun doute une grosse saison pour la montagne en France. À voir si cela augure le début d’une nouvelle tendance.

Au-delà des rencontres avec d’autres randonneurs, la curiosité était forte de m’entretenir avec des gardiens de refuges et des gérants de gîtes le long du GR, de savoir à quoi ressemble leur saison, si elle diffère des autres années et à quel point, si elle est vraiment marquée par cet ‘effet COVID’. Fanny et Nico, qui tiennent le gîte des Arias dans le Valjouffrey pour la quatrième saison, reconnaissent qu’ils ont beaucoup travaillé en amont avec les refuges de Vallonpierre et des Souffles pour la mise en place des différents protocoles sanitaires. Cela a certes eu un petit impact sur l’accueil des gens mais le côté à la fois chaleureux et convivial du lieu et de ses hôtes n’a pas pour autant été trop affecté. ‘Nous avons dû réduire la capacité de notre salle de restaurant mais cela a été compensé par un plus grand nombre de bivouacs et de repas pris dehors.’ Le gîte accueille principalement des randonneurs venus parcourir le GR54 et cela n’a pas changé cet été. Le couple remarque cependant des différences notables dans certains types de publics: ‘de nombreux jeunes et surtout beaucoup plus de novices qui ne semblent pas forcément aguerris à la randonnée en itinérance.’ Quant à la nationalité des marcheurs, évidemment une majorité de Français mais aussi des Belges, Allemands, Tchèques…mais peut-être moins d’Anglais que d’habitude. ‘Les gens ont en général bien joué le jeu et en tant qu’hébergeurs, nous avons fait beaucoup de belles rencontres avec des gens vraiment sympathiques et ouverts.’ Alors oui, cela a été une saison différente des autres par certains aspects mais tout aussi belle! La dernière nuit de mon périple se passe sous tente au superbe refuge des Clots, lové dans un îlot de verdure et formant un balcon suspendu face à l’impressionnant massif de la Meije. J’ai globalement le même retour sur cette saison estivale de la part de Didier Grillet, gardien du refuge. ‘Parmi les phénomènes marquants, j’ai noté la forte progression du bivouac et de nombreuses réservations de dernière minute, notamment de la part d’une clientèle nouvelle que nous n’avons pas l’habitude de voir les autres étés en montagne, qui vient pour une partie plutôt l’hiver.’ Un certain nombre des clients du refuge n’a pas forcément emprunté l’intégralité du GR54 mais a cherché des itinérances plus courtes, bien mises en valeur cette saison par le Parc National des Écrins. La fréquentation étrangère a bien été au rendez-vous mais le refuge a vu défiler une majorité de clientèle française, notamment parisienne, bretonne et de la Loire-Atlantique. Didier remarque qu’une partie de cette nouvelle clientèle connaît peu les usages des refuges et de la montagne en général, mais ne manque pas de curiosité pour en apprendre un peu plus, notamment sur la question des ravitaillements, cruciale dans la logistique d’un refuge. Les clients ont globalement été assez respectueux par rapport aux règles sanitaires et la météo ensoleillée de l’été a rendu possible de nombreux repas au grand air dans un décor magnifique. ‘Cela restera sans aucun doute une grosse saison pour la montagne en France. À voir si cela augure le début d’une nouvelle tendance…’

Tour des Ecrins
Montée matinale depuis le refuge des Clots vers le Plateau d’Emparis, ultime étape de ce Grand Tour des Écrins @ Vanessa Beucher

Ces deux semaines d’itinérance à pied auront été une expérience extrêmement riche: un fascinant voyage géographique et intérieur, de beaux moments de partage, d’intéressants échanges au fil des rencontres et des lieux visités… Cet été placé sous le signe du Coronavirus n’aura certainement pas entamé l’enthousiasme des gens vis-à-vis de la montagne et de ses espaces sauvages, bien au contraire. Le besoin de liberté et de grand air s’est encore plus fait ressentir que d’habitude. Ce qui n’est peut-être pas sans poser d’autres problèmes… La montagne souffrirait-elle de son succès comme cela a été le cas en Isère sur le plateau du Taillefer et ses nombreux lacs assaillis par des hordes de touristes? Cela ouvre d’importantes réflexions à mener sur la fragilité des écosystèmes montagnards…

Merci à Amina Toukabri pour le partage de cette belle expérience, à Fanny & Nico du gîte des Arias et à Didier Grillet du refuge des Clots pour leurs retours sur cette saison.

Quelques liens utiles:

Gîte les Arias: http://www.lesarias.fr/

Refuge des Clots: http://www.lerefugedesclots.fr/

Le site du GR54: http://www.grand-tour-ecrins.fr/informations/le-gr-54/


Au fil du GR54 le temps d’un été hors normes | ©VOYAGEONS AUTREMENT
Par Vanessa Beucher
Photographe, journaliste & traductrice basée à la Grave dans le massif des Ecrins
Facebook

Partagez cet article

Une autre façon de soutenir Voyageons-autrement, média indépendant, gratuit et sans Pub c'est aussi de partager cet article. Merci d'avance 😉

Découvrez nos abonnements

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Informations utiles pour voyager

Faire connaissance avec les journalistes de Voyageons-Autrement.com Vous lisez régulièrement leurs articles, leurs analyses, leurs reportages... mais finalement, vous ne savez pas vraiment qui se cache derrière...

Le GR 54, perle des Ecrins Tutoyer les sommets, découvrir les 7 vallées du Parc National : le plus Alpin des grands GR se dévoile...

Au fil du GR54 le temps d'un été hors normes Suivez la riche expérience de Vanessa Beucher à La Tour des Ecrains sur le GR24. Un voyage physique, spirituel et émotionnel pour vivre une aventurehors-du commun....

DE NOUVEAUX MEMBRES CHEZ VVE   VVE, l’Association de Voyageurs et Voyagistes éco-responsable compte plusieurs nouveaux membres. Ils viennent rejoindre ce réseau qui propose notamment de fédérer les énergies en matière...

Comment devenir un écotouriste responsable en PACA ? orte d’un patrimoine naturel d’exception et d’une biodiversité rare, la région PACA a multiplié les pistes, idées et conseils pour responsabiliser ses futurs...

voir la carte
L'actu en continu
Les catalogues Voyagiste

Agenda