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Les îles, laboratoire du tourisme durable?

| 11 juin 2013 • Mis à jour le 06.07.2013 à 12h52
Thèmatique :  Acteur associatif   Initiative nationale   Tourisme de masse 
         

La Journée Mondiale du Tourisme Responsable s’est tenue lundi 3 juin avec pour thème, les îles, et pour question centrale, quelle gouvernance pour préserver les patrimoines insulaires ? Parrain de cette édition 2013, Pascal Saffache, Docteur en géographie et Maître de conférence à l’Université des Antilles a ouvert les débats par une brillante allocution mettant en lumière la grande vulnérabilité écologique et économique de  territoires insulaires menacés par de fortes pressions humaines (densité de peuplement, tourisme mal planifié et envahissant, etc.) créatrices d’érosion côtière, de pollution et mettant finalement en péril ces territoires fragiles. Une fin en soi ? Pas forcément…

Qu’est ce qu’une île ?

La JMTR a donc fait le choix de parler des îles, un choix perspicace mais complexe pour des territoires extrêmement variés. On ne visite pas la Grande-Bretagne comme on le ferait d’un îlot perdu aux confins du Pacifique. Et pourtant, il semble qu’il y ait des passerelles entre toutes ces îles, comme ce terme justement cité par Sandrine Mercier, animatrice de la journée, qui évoque la nissonologie, cette  « science des îles » qui définit aussi les Îliens comme des être se percevant toujours au centre du monde, façon d’obérer ce qui existe autour et, parfois, de se replier sur leur espace. Qu’est ce qu’une île ? L’envie aussi de vous citer quelques extraits de cette magnifique préface de l’ouvrage Île Pionnières, paru récemment chez Actes Sud & Nausicaà et Mare Nostrum : « Demandez à un écrivain ou un scénariste : il vous dira qu’une île est un lieu de rêve et d’imaginaires. Demandez à un scientifique : il vous parlera d’endémisme et de biodiversité remarquable et fragile. Demandez à un marin : il y verra tantôt une escale prometteuse, tantôt un danger à la navigation. Demandez à un militaire : il raisonnera en terme géostratégique. Demandez à un économiste : il glosera sur le développement touristique, le coût des transports, l’accès à l’énergie. Demandez à un banquier : il évoquera à mots couverts les paradis fiscaux. Demandez à M. Tout-le-Monde : il vous rebattra les oreilles de ses dernières vacances. Et il se pourra que tous aient en tête le même lieu géographique. (…) »

Qu’est ce qu’une île sous pression ?

On dénombre environs 175 000 îles dans le monde, 100 000 n’ont pas d’eau, 9 000 seulement sont habitées, et alors qu’elles ne couvrent que 7% de la planète, ces terres immergées abritent 600 millions de personnes, soit près d’un humain sur dix. Chaque année, ils sont entre 70 à 80 millions de touristes à aller visiter ces territoires insulaires, avec, dans les faits, 50 millions de visiteurs concentrés sur une dizaine d’îles. Ainsi, en 2003, les îles Cook dont la population s’élevait à 20 000 habitants ont accueilli 78 000 touristes internationaux. Les Bahamas, dans les Caraïbes, ont reçu 1 510 000 visiteurs pour une population de 312 000 habitants… Les conséquences sont évidentes, les besoins en eau, en énergie, en capacités de logements augmentent. La quantité d’eaux usées et de déchets à collecter s’amplifient, avec de sérieux problèmes d’assainissements collectifs, la présence de décharges à ciel ouvert, d’eaux rejetées sans traitement, etc. Les pressions sur le milieu naturel se multiplient également : hyper sédimentation, panache turbide, etc. Dans certaines îles, les constructions en milieu côtier perturbent l’équilibre des plages dont la dynamique sédimentaire est mis à mal par des prélèvements constants de sable. En Polynésie, ce sont près de 5 millions de m³ qui ont été prélevés depuis 1968 sur 36 sites d’extractions. A cela il faut ajouter l’érosion côtière mais aussi, donc, la pollution, qui au-delà des déficits de traitements des eaux, vient également de l’agriculture (eutrophisation et produits chimiques) et des bateaux de plaisance (rejets en métaux lourds des peintures antifouling contenant des biocides destinées à empêcher les organismes aquatiques de se fixer sur la coque des navires). Et ce contact déjà peu amène s’aggrave encore si l’on évoque la surexploitation des ressources marines et la fragilisation des écosystèmes terrestres, l’activité touristique ayant un impact certain : pillage des barrières de corail, lacération des fonds marins par les ancres des bateaux de plaisance, manque de respect des sentiers balisés, etc.

Comment sortir de cette spirale ?

Si le constat semble accablant, il n’est toutefois pas sans appel. En ce lundi 3 juin, les différents intervenants de la JMTR se sont accordés sur un point : il faut une gouvernance éclairée si on souhaite maintenir ces îles comme support d’activité économique. Une gouvernance éclairée qui passe par un contexte législatif plus contraignant et l’application effective de règles déjà existantes mais souvent ignorées (ce qui peut aussi vouloir dire des réglementations plus coercitives) mais aussi, l’alliance de toutes les instances concernées pour sensibiliser tout un chacun à l’environnement, en passant enfin de la parole à l’acte. Il est donc fondamental de mettre sur pied des actions planifiées et des projets de développement concertés, les îles ne devant pas se contenter d’un développement à tout va pour capter des mirages touristiques parfois évanescents. Toutes les parties en présence (de la base aux plus hautes instances – l’approche bottom-up !) doivent donc être consultées pour décider des politiques les plus appropriées. Quel tourisme pour quel développement pour quel avenir ? Député européen originaire de Guadeloupe, Jean-Jacob Bicep précise : En Guadeloupe, l’activité touristique profite à certains et dessert les autres. Si elle augmente, les conflits avec les locaux risquent de se multiplier. Et de citer les pêcheurs exaspérés, l’augmentation du foncier, les emplois locaux délaissés, autant de raisons pour réorienter le tourisme et le rendre compatible avec les besoins de la société civile. La tâche est toutefois ardue, Jean-Jacob Bicep a bien tenté d’alerter le parlement européen et d’élaborer une Task Force (« Groupe de Travail ») mais aujourd’hui encore, trop de députés voient d’abord le tourisme comme une opportunité économique pour leur territoire. Des études sont toutefois en cours sur l’impact du réchauffement climatique et les transports trans-périphériques, en espérant qu’elles soient suivies de faits…

Quelques exemples vertueux

Il existe heureusement nombre de faits concrets, d’exemples vertueux, que la JMTR a permis de mettre en avant. Il est impossible de tous les citer ici (suivre la publication des actes du colloque sur le site du CITR) mais on peut évoquer le travail de Sandra Bessudo,  présidente de la Fondation Malpelo, qui travaille conjointement avec les autorités environnementales sur des thèmes de conservation, préservation, éducation et recherche dans l’environnement marin colombien. Elle a ainsi formé les guides locaux aux bonnes pratiques d’observation de la faune marine et a initié une coopération entre plusieurs états insulaires, dont les Galápagos, qui intègre la participation des communautés locales. Toujours au Galápagos, Marie-Noëlle Delfosse, journaliste-reporter Tourisme et Environnement, a été témoin d’un projet innovant à un moment où la pêche (surpêche notamment du à l’attractivité du concombre de mer très prisé des asiatiques) alliée à l’activité touristique avait mis le territoire sous pression (20 années de guerre entre les pêcheurs et le parc national). L’idée, intégrer les pêcheurs à l’économie touristique et en faire des « guides » pour amener les touristes dans des réserves sous marines. C’est ainsi qu’est né le projet « Pesca Vivencia », qui offre la possibilité aux pêcheurs d’être des passeurs et au-delà d’expliquer les techniques traditionnelles de pêche tout en conscientisant les visiteurs à la protection d’écosystèmes marins ici très riches. Evidemment, la mise en place du projet a nécessité quelques ajustements (intégrations de guides naturalistes pour la partie terrestre car les pêcheurs ne sont pas toujours au fait des sentiers balisés, formation linguistique, etc.) mais la concertation a permis de rééquilibrer les choses. Enfin, Jean-Pierre Lozato Giotart, Directeur de Recherche Paris III Sorbonne et spécialiste des îles, cite le cas des Baléares, connues pour leurs sur-fréquentations touristiques (3 500 touristes au km2 et près de  16 millions de touristes par an), au point de faire de la « baléarisation » l’exemple probant du territoire saturé par le tourisme. Les autorités locales étaient donc face à un dilemme : comment faire quand on est arrivé au-delà des limites ? La réponse est parlante, elles ont tout simplement décidé de partir à la reconquête des territoires, d’abattre d’anciens hôtels et de récupérer les terres. Un plan de restructuration touristique est en cours, plus adapté (évolution des hôtels vers l’agrotourisme, labélisation, etc.), moins concentré, qui a pu se faire car les autorités publiques ont toujours gardé le contrôle de la législation foncière et territoriale (au Baléares, quand un étranger investit dans un hôtel, l’état garde le contrôle du sol et du sous-sol). Les Baléares sont donc l’exemple parfait de retours en arrière envisageables, retours en arrière possible à la condition que les autorités publiques aient pensé à quelques garde-fous, comme s’assurer la maitrise du foncier. Enfin, il arrive parfois que les îliens rejettent certains projets faramineux et fassent preuve de résistance. Jean-Jacob Bicep cite l’exemple du maire du Gosier qui souhaitait créer un complexe hôtelier de 10 000 chambres menaçant la mangrove, avec, pour argument, la création de 4 000 emplois. La population a heureusement résisté et le complexe ne s’est pas fait, une action d’autant plus symbolique quand on connait le taux de chômage en Guadeloupe…

Demain tous îliens, tous responsables ?

Le tourisme dans les îles n’est donc pas à blâmer quand il est réfléchi, pensé et planifié, ce, dans une dynamique propre à chaque territoire. Dans les états insulaires, il a augmenté de 10% par an entre 1986 et 2004, certains territoires se reposant principalement sur cette économie touristique, à l’instar des Maldives (650 000 touristes par an pour 270 000 habitants). Il faut toutefois que cette activité touristique ne nuise pas à l’environnement tout en contribuant à améliorer les conditions de vies des populations locales. Certains se posent alors en partisans d’un seul modèle, celui de petites unités éco-touristiques, gage d’un tourisme plus mesuré, plus restreint, plus responsable, sur le modèle d’une agriculture douce et raisonnée. Il reste toutefois de nombreuses ambiguïtés, quand on sait que les vols à bas coût ne cessent de se multiplier, quand on connait l’attractivité constante des îles (soleil, plages, imaginaire), quand on constate aussi combien certains territoires sont déterminés à ne pas passer à côté des devises du tourisme, gage d’argent frais et d’emplois garantis. Autant de réalités qui impliquent des flux touristiques croissants, massifs, et pas forcément toujours gérables à l’échelle de petites unités « responsables ».

Comment faire ? Comment concilier un tourisme parfois massif à un développement responsable ? Certes, planifier, consulter, concerter, mais une fois la ligne blanche franchie ? Au cours des débats, Marie-Noëlle Delfosse a cité avec justesse ce géographe nantais qui, suite à une étude de cas sur les Galápagos, a réalisé combien l’Etat avait instrumentalisé la protection scientifique pour créer une économie. De fait, il a réussi à faire inscrire le site sur la liste des territoires en péril de l’Unesco (2007), créant de fait un appel d’air vers les touristes, cercle infernal où la protection entraine la sur-fréquentation. Or, sait-on gérer la sur-fréquentation ? La multiplication de projets vertueux est certes un progrès, mais comment faire en sorte que le tourisme durable ne soit pas seulement un poil à gratter dans la grande mare du tourisme mais devienne une vraie alternative, un autre tourisme, structuré, visible, envisageable à grande échelle.

A mon sens, un élément trop souvent oublié des débats reste cette notion d’échelle. Ce que l’on peut faire à  l’échelle d’un village, comment le faire à l’échelle d’une ville, une île ? Comment implanter de nouvelles formes de tourisme durable au-delà de quelques exemples vertueux tout en absorbant la masse qui, on l’oublie aussi, n’a pas forcément envie d’écotourisme et de tourisme solidaire (et c’est bien dommage mais l’audience persiste à être plus forte sur TF1 que sur Arte…). Il est fondamental aujourd’hui de se poser ces questions, et, pourquoi pas, d’utiliser les îles comme des laboratoires pour un tourisme de demain. La JMTR a permis d’esquisser des problématiques, des enjeux, il faut à présent dépasser les nombreuses contradictions inhérentes à tout discours, et tenter de mettre en lien des entités pas facilement compatibles : la masse et la vertu.

———————————–

La JMTR est organisée par la CITR et se décline dans plusieurs pays. Programme à suivre sous ce lien.

Certains chiffres et faits ont été emprunté à l’excellent ouvrage : Îles pionnières, PHILIPPE VALLETTE & CHRISTINE CAUSSE                  Actes Sud & Nausicaà, Mare Nostrum, octobre 2012.                         Photograhies d’Alexis ROSENFELD et cartes de Jean-Pierre MAGNIER. Préface d’Isabelle AUTISSIER. 37 €.

A suivre aussi sur notre portail les vidéos de Grace Daya, qui reviendront sur la journée du 3 juin en mettant en lumière quelques uns des acteurs de cette journée.

 

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Les îles, laboratoire du tourisme durable? | ©VOYAGEONS AUTREMENT
Par Geneviève Clastres
Journaliste indépendante, auteur, spécialiste de la Chine, de l'Asie, sinologue. Publications sur le tourisme équitable. Livres documentaire jeunesse sur l'Asie. Reportages divers.
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