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Qui a dit que les chercheurs étaient chiants ?

| Publié le 27 janvier 2023
Thèmatique :  Ingénierie   Initiative régionale   Innovation   Portrait 
             

« Boring », c’est ce que l’on m’a dit quand j’ai annoncé ma reprise d’études pour préparer une thèse. La recherche c’est tout l’opposé ! Pas le temps de s’ennuyer avec tous les travaux passionnants qui traitent (ou pas) du tourisme. Difficile, certes, de vulgariser certains concepts et méthodes complexes, mais n’est-ce pas la finalité de la recherche ? Produire de la connaissance, la transmettre et aider les organisations à se transformer. J’ai découvert récemment la chaîne Twitch de vulgarisation scientifique Chercheur.e.s de Montagnes. J’ai rencontré son co-créateur et responsable Raphaël Lachello, le nouveau streamer de la recherche en sciences humaines et sociales appliquées aux territoires de montagne.

Raphaël Lachello (à droite) et Emmanuel Salim, en pleine session live sur Twitch.

L’avenir du tourisme en montagne vu par un historien de l’environnement

Raphaël Lachello est doctorant en histoire de l’environnement au sein du Laboratoire de recherche historique en Rhône-Alpes (LARHRA) et rattaché à l’université de Grenoble-Alpes (UGA).
Sa thèse sur « l’histoire des communs forestiers alpins : le cas de la vallée de la Maurienne de 1815 à 1940 », vise à comprendre l’évolution des relations entre sociétés alpines et environnement montagnard. Son travail de recherche appliquée s’inscrit dans le cadre du programme de recherche transdisciplinaire Trajectories qui s’intéresse aux enjeux de développement territorial soutenable en montagne face aux changements globaux (c’est-à-dire tous les effets induits par l’Homme sur son milieu, comme le changement climatique ou la baisse de la biodiversité).

N’ayant pas souvent l’occasion de discuter avec un historien de la montagne, j’ai demandé à Raphaël son avis sur l’avenir du tourisme en montagne.

Source image : Trajectories – Grenoble

Plusieurs problèmes sont à souligner selon lui. Des rapports parfois difficiles entre les résidents-ruraux et visiteurs-urbains consommateurs d’espace. Certes les forêts en montagnes sont « stimulantes » (exemple des bains de forêt et de la sylvothérapie) mais Raphaël constate un gap dans les représentations des paysages de montagnes. La plupart des paysages de montagne a été modifié par l’Homme, particulièrement les forêts. Pour Raphaël, cela révèle, une méconnaissance du fonctionnement des écosystèmes en milieux forestiers.  Il n’existe plus de forêt primaire en France (mais je vous invite à découvrir le projet de Francis Hallé pour la renaissance d’une forêt primaire en Europe de l’Ouest). En effet, les forêts que nous connaissons sont anthropiques. Il s’agit alors d’anticiper d’éventuels conflits d’usage des espaces de montagne et de la forêt avec les différents usagers (en étant plus ambitieux qu’une application numérique pour renforcer la sécurité des chasseurs et des promeneurs ^^). Un autre moyen de faire usage de la technologie pourrait être de mobiliser l’intelligence artificielle grâce au MaaS (mobilty as a service), le transport étant un enjeu très fort pour la transition du tourisme (77% d’émission de gaz à effet de serre selon l’ADEME).

Le tourisme reste donc un énorme contributeur pour les territoires de montagne permettant parfois leur survie. Le tourisme s’intègre au fonctionnement saisonnier des territoires de montagne évoluant ainsi de concours avec le secteur agricole par exemple. Et puis ces visiteurs ou touristes d’un (sé)jour seront peut-être les habitants de demain ? D’où l’intérêt et l’enjeu de faire de la sensibilisation et de l’éducation à l’environnement auprès du grand public.

Alors quelles opportunités pour ces territoires si singuliers ? A titre d’exemples ou de pistes de réflexion, la diversification de l’activité touristique grâce à l’agritourisme. Autre élément : repenser la gouvernance des territoires orientée vers davantage de résilience et de sobriété. Une magnifique illustration est Métabief dans le Jura qui a choisi d’arrêter le ski alpin d’ici 2035 (en référence au travail de l’Origiens Media Lab sur l’art de la fermeture). Enfin, il faut revoir notre rapport au temps et à l’espace pour mieux respecter les usages d’un territoire et créer de nouvelles utopies.

Rendre audible les travaux de recherche pour plus de « kiffance »

Affiche de l’événement Casteur.euse.s des chercheu.re.s de montagne

Afin de valoriser au maximum leurs travaux, Raphaël et son duo Emmanuel Salim (géographe expert du changement climatique et du tourisme glaciaire) ont lancé le collectif Perce-Neige en partenariat avec le Labex ITTEM. Il regroupe plusieurs jeunes chercheurs, doctorants et post-docs travaillant sur la montagne sous toutes ses disciplines. La précarité des chercheurs et l’instabilité de certains dispositifs de recherche les ont en effet poussé à se serrer les coudes pour une meilleure insertion professionnelle parfois difficile (le chercheur peut être perçu comme surdiplômé, déconnecté du terrain, trop éclairé ou éveillé, …). La recherche est en effet quelque peu dénigrée, notamment le financement difficile des programmes de recherche. De moins en moins de chercheurs prennent la parole dans les médias et on remet souvent en cause leurs expertises souvent enfermées dans le dilemme du « publish ou perish » (conquête à la publication dans des revues académiques classées pour garder son statut, dernières réformes du Conseil national des Universités peu encourageantes). 

Plusieurs voies possibles pour vulgariser les travaux : la politique, l’implication citoyenne, les médias, l’enseignement, … C’est sur ces 2 derniers aspects que Raphaël, en voyant l’engouement de ses étudiants pour l’univers « gamers », lance Chercheu.re.s de Montagne sur Twitch.

Alors déjà Twitch, quésako pour les non-geeks dont je fais partie ? Il s’agit d’un service de streaming interactif de jeux vidéo, divertissement, sport, … Gros succès de cette appli avec plus de 100 millions de téléchargement sur Androïd.

Chercheur.e.s Guest épisode #3 – Avec Pierre Alexandre le GOAT* des stations de ski (*le meilleur de tous les temps)

Raphaël a repris les codes des streamers pour les intégrer dans des nouveaux formats de cours plus interactifs avec ses étudiants. Et ça marche (ou « match » selon le réseau social ^^). Presque 500 abonnés et une centaine de visionnage par vidéo sur leur compte « chercheures de montagnes : le quotidien des enseignant.e.s -chercheur.e.s des universités alpines, 100% authentique ! » (on apprécie l’écriture inclusive !). Le tips de Raphaël : comprendre les codes, s’acculturer et rendre accessible son travail, même dans le ton et le rythme de la voix !

Petit coup de cœur pour les vidéos « vis ma vie de chercheurs » où Raphaël aborde certaines difficultés du quotidien des chercheurs. J’ai d’ailleurs téléchargé l’appli et j’apprécie beaucoup le format et l’approche funky des streamers appliquée à la vulgarisation scientifique. De quoi s’intéresser davantage aux travaux du collectif sur les territoires alpins. Bien joué, cela leur apporte de plus, une belle visibilité et notoriété, dans les médias locaux notamment.

Raphaël a repris cet univers gamers pour ses cours durant le confinement. Tester, accepter l’échec et ne pas avoir d’attente, si un (seul) étudiant prend, c’est déjà gagné ! Il a notamment créé un « espace de chuchotement » sur Zoom reprenant ainsi les petits bruits dans les salles de cours pour être au plus proche de l’environnement de la fac.

Des chercheurs qui se bougent

Vous l’aurez compris, les chercheurs sont dans le coup !! Certains sont de plus en plus médiatisés et connus du grand public mais pas facile de se confronter au public hors sphère académique. Certains codes imposés par la recherche cassent en effet la dynamique des présentations : références aux auteurs et concepts associés, détail des méthodes utilisées, … Alors que les non-chercheurs s’intéressent davantage aux résultats et aux opportunités dans une visée prospective.

Quelques exemples intéressants de chercheurs associés au terrain qui partagent leurs avis d’experts :

  • Auvergne-Rhône-Alpes tourisme a créé « futourisme » récits designés en mode fiction sur l’avenir du tourisme (avec, pour ce que je connais, Emmanuel Salim sur le tourisme glaciaire, Isabelle Frochot sur les attentes consommateurs ou encore Etienne Faugier sur notre rapport à l’espace).
  • Notre ami, passeur de récit, Prosper Wanner qui vient récemment de soutenir sa thèse doctorale en anthropologie (je vous invite à lire sa présentation de soutenance sur les ordres touristiques). Prosper, avec beaucoup de sagesse et philosophie (voire de poésie) nous questionne, entre autres, sur cette dimension sociale du tourisme (avec un grand « S ») mise totalement sous le tapis des acteurs du tourisme (40% de français ne partent pas en vacances !). Ils sont forts nos « piafs sociétaires », ils ont notamment été associés au projet TAPAS sur un projet lié à la dénumérisation du voyage. Prosper a par ailleurs, écrit plusieurs articles pour la Revue Espaces ou pour le Monde du tourisme.
  • Cyril Blanchet, doctorant en sciences de l’informationchroniqueur pour TOM travel et depuis peu, directeur pédagogique à l’ESCAET. J’aime beaucoup ses articles qui font références à l’univers de la culture pop (cinéma, séries, jeux) mais à travers la littérature académique.
  • Clin d’œil à mon directeur de thèse, Laurent Botti, « monsieur PilOT » comme on l’appelle, qui coordonne l’outil de pilotage des OGD sur la dimension recherche pour le compte d’ADN tourisme, anciennement OTF. Une belle illustration de recherche-action et de travaux qui ne dorment pas dans les tiroirs.
  • Autre clin d’œil pour mon co-directeur de thèse, Benjamin Dreveton, adepte des programmes de recherche-intervention, en immersion sur le terrain. Il fait notamment partie de groupement d’intérêt scientifique en innovation territoriale – OPTIMA.
  • Le CNRS et son comité éthique qui a établi son bilan carbone et mis en place un plan de transition bas carbone. Il a travaillé avec le média BonPote sur un livre – Tout comprendre (ou presque) sur le climat, à lire !
  • L’économiste qu’on voit partout en ce moment et expert en analogies : Timothée Parrique, économiste spécialiste de la décroissance (son livre « Ralentir ou périr » est passionnant !). Il faut en avoir dans le ventre pour prendre la parole devant des dirigeants du CAC40 pour leur dire que le PIB et la croissance verte sont des fakes !

Dernière initiative qui souligne le manque de considération des travaux des chercheurs (« qui aurait pu prédire la crise climatique ? ») avec l’émergence d’actions de désobéissance civile : Scientist Rebellion sorte d’Extinction Rébellion des chercheurs. Beaucoup de courage pour ces scientifiques qui risquent leur carrière (et quelques heures de garde à vue) pour dénoncer l’inaction de certaines organisations, notamment la lenteur des gouvernements d’agir en faveur d’une transition urgente. Paradoxal en effet de financer par des fonds publics, des labo de recherche, sans prendre en compte les conclusions de certains travaux… Un super podcast de la Terre au carré sur le sujet !

Il reste encore du chemin pour faire davantage entendre l’expertise des chercheurs, mais j’ai bon espoir ! Plusieurs actions de vulgarisation et médiation existent, et j’espère qu’ils apporteront un peu de grain à moudre dans la réflexion des acteurs du tourisme dans leur transition.

Pour aller plus loin 


Qui a dit que les chercheurs étaient chiants ? | ©VOYAGEONS AUTREMENT
Par Caroline Le Roy
Bretonne et fière de l'être, j'ai toujours été sensible aux enjeux du développement durable tant dans mon bénévolat associatif que sur mon rapport à la nature. J'ai pu évoluer dans le réseau des parcs naturels régionaux où j'ai eu la chance d'accompagner des acteurs touristiques du changement. Ma sensibilité a rapidement évolué en engagement puis en militantisme. Mon défi professionnel est de développer un tourisme respectueux de la planète et des hommes grâce à l'accompagnement et le conseil aux professionnels sur les nouvelles tendances touristiques et sur les attentes des clientèles toujours plus exigeantes. Enfin je souhaite faire prendre conscience d'une conciliation possible entre transition environnementale et besoin client appliquée au tourisme et au quotidien. Je suis actuellement en préparation d'une thèse doctorale sur le vaste (mais non moins passionnant) sujet de la performance environnementale du tourisme.
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