L’avion « propre » dans les yeux de Gérard Feldzer
Ah la question de l’avion, débattue et rebattue. Mais qui de mieux qu’un ancien pilote d’Air France pour échanger sur ce sujet passionnant. Après des années dans les airs, Gérard Feldzer vit aujourd’hui sur l’eau, dans une péniche écologique posée sur la Seine entre l’Assemblée nationale et la Concorde… un lieu idéal pour débattre et réfléchir à cette question du transport aérien. Les faits : l’ADEME a calculé qu’en 2019, en France, le secteur aérien a émis directement 24,2 millions de tonnes de CO2 ; l’équivalent de 5,3 % des émissions globales de la France, soit 2,2 fois plus qu’il y a 30 ans. Alors que faire ?

VA / Bonjour Gérard, le voyage en avion, c’est fini ?
Gérard Feldzer : L’aviation est une pratique qui a un peu plus de cent ans. Cela a toujours été avant-gardiste sauf concernant l’environnement où le retard est patent niveau technologie. La dernière rupture technologique date tout de même d’il y a plus de soixante ans. On n’a pas pris en compte l’environnement. On tenait pour acquis que l’on pouvait multiplier le nombre d’avions, peu importe le bruit, peu importe la consommation. Aujourd’hui, c’est fini. Il y a une prise de conscience des passagers, des tours opérateurs, de tout l’écosystème du tourisme pour laisser le moins d’empreinte possible. Cela signifie qu’il faut réussir à produire un avion qui soit vertueux du point de vue des émissions et du bruit.
VA/ Un avion propre, c’est possible ?
Gérard Feldzer : On est dans une phase où on attend l’avion électrique, un petit moyen-courrier de cinquante places sur les trajets courts, plutôt hybride, avec de l’hydrogène qui fabriquera de l’électricité, cette même électricité qui sera envoyée sur des hélices.
On va donc revenir à l’avion à hélice mais cela va prendre du temps, on pense aux années 2035/2040. En attendant, qu’est-ce qu’on fait puisque le trafic est en croissance avec l’augmentation des low cost ? On pourra y revenir. Il y a quelque chose d’anormal pour moi avec les low cost. Hé bien on va essayer de faire avec ce que l’on a. Le seul problème est que la construction de nouvelles flottes représente tellement d’argent qu’il faut de nombreuses années pour l’amortir. Si l’on prend l’exemple des A320 moyen-courrier que l’on vend en ce moment, il y a en a six milles en commande. On sait qu’ils vont durer trente ans. Et trente ans, par rapport à l’Accord de Paris, c’est bien trop tard.
Il va donc falloir jouer sur les nouveaux carburants pour les avions actuels qui vont durer encore très longtemps, et notamment avec le SAF, le « sustainable aviation fioul ». On capte du CO2 là où il est émis, les cheminées d’usine, etc. ; on le mélange avec de l’hydrogène vert fabriqué à partir d’énergies renouvelables, et cela donne un carburant de synthèse. A partir de là, on est en neutralité carbone. Quand on va bruler ce carburant, on va dégager du CO2, qui sera compensé par le CO2 que l’on a capté. Résultat, ce n’est pas satisfaisant à 100% mais c’est un très joli progrès par rapport à une transition que l’on attend tous.

VA / Des nouveaux carburants faciles à produire, disponible, chers à l’achat ?
Gérard Feldzer : Alors, c’est très cher à la fois parce qu’on en fabrique peu mais aussi parce que la production d’hydrogène a un cout. En revanche, on se rattrape sur la rentabilité ou la performance des moteurs électriques. Un moteur électrique, c’est 90% de rendement, alors qu’un moteur thermique ou un réacteur, c’est à peine 20 ou 25%. On va donc y gagner de ce côté-là et en attendant, il faut le faire. Et surtout, il faut embarquer le carburant. Or là, c’est un vrai problème parce qu’embarquer de l’hydrogène, il faut pouvoir le maintenir à – 256 ° si on veut qu’il soit liquide. Et il faut qu’il soit liquide parce que sinon on n’aura pas la place. En sus, avant de le fabriquer, on sera dans une logique où l’avion sera complètement nouveau, c’est ce qu’on appelle une rupture technologique. Ce sera probablement un avion planeur à aile épaisse, un avion triangle, une espèce de gros drone, il n’y aura pas de hublot à l’extérieur, mais bon peu importe, dans tous les cas, c’est un nouvel avion. Et un nouvel avion, avec ces ruptures technologiques, ça coute très cher. L’A380 qui est énorme a couté en recherche et développement à peu près 8 milliards d’euros. Aujourd’hui, si on veut un avion complètement nouveau, il faudra y mettre à peu près autant que le Concorde, c’est-à-dire, en euros d’aujourd’hui, à peu près 20 milliards d’euros. Et 20 milliards, c’est peut être au-dessus de la capacité d’Airbus et de Boeing, seuls peut-être les Chinois nous en feront la surprise… Mais le plus probable, c’est qu’il faudra que ce soit un conglomérat international comme la station orbitale pour l’espace.
VA/ En attendant, on compense ?
Gérard Feldzer : Oui, et c’est là qu’on voit la prise de conscience parce que quand j’ai fondé l’association « A tree for you », on proposait aux passagers, en l’occurrence ceux d’Air France, de cliquer sur le petit avion vert au moment de payer leurs billets. Le message était : on va faire un geste pour la planète. On n’insistait pas trop sur le terme compensation, pourquoi ? Parce que la compensation à 100% n’existe pas, et en plus, elle peut être une incitation à continuer à voler, à multiplier le transport aérien qui est encore polluant. Alors, c’est simple, on explique en quoi consiste « le geste pour la planète ». Concrètement, on plante des arbres, on pratique l’agroforesterie, cela signifie que cela rapporte aux paysans, des paysans pauvres qui ne prendront jamais l’avion. On a donc un comité de sélection avec des agronomes, des scientifiques, des professions très variées, et ce, afin de savoir quel lieu est le plus adéquat pour pratiquer la reforestation.
En fait, il faudrait commencer par arrêter la déforestation, ce serait un bon début. On sait que Bolsonaro a représenté le pire du pire au Brésil. Nous, on explique aux clients d’Air France : « vous allez passer une heure dans un avion ; aujourd’hui, un avion plein équivaut à environs 3 à 4 litres aux cent kilomètres, ce qui veut dire 90 kilos par heure de vol par passager. Un arbre en absorbe entre 10 et 30 kilos par an. Cela signifie que pour une heure de vol, vous achetez trois arbres pendant un an ou un arbre pendant trois ans et vous avez compensé, et surtout, vous venez en aide aux populations les plus fragiles. »

Par Geneviève Clastres
Auteur et journaliste indépendante spécialisée sur le tourisme durable et le monde chinois, Geneviève Clastres est également interprète et représentante de l'artiste chinois Li Kunwu. Collaborations régulières : Radio France, Voyageons-Autrement.com, Monde Diplomatique, Guide vert Michelin, TV5Monde, etc. Dernier ouvrage "Dix ans de tourisme durable". Conférences et cours réguliers sur le tourisme durable pour de nombreuses universités et écoles.
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