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Et si on parlait de RSE !

| Publié le 17 avril 2023
             

On entend souvent parler de RSE mais on ne sait pas toujours ce que cela recouvre précisément et surtout, comment cela se matérialise au sein des entreprises. Nous avons donc eu envie de nous adresser à une spécialiste en la matière, Alicia Petiot, qui a œuvré plusieurs années comme consultante en développement durable et RSE au sein d’une agence de conseil parisienne avant de rejoindre Atout France, où elle accompagne à présent des projets de tourisme durable.

Alicia Petiot © DR

VA/ Alicia, en tant qu’experte, comment présenteriez-vous en quelques mots la RSE ?

La RSE c’est la Responsabilité Sociétale (plus large que social) des Entreprises. Il s’agit donc d’appliquer les principes du développement durable à l’entreprise de la même façon que la RSO les applique aux associations et collectivités locales (O pour Organisations). En clair, appliquer une vision qui réponde aux besoins des générations présentes sans menacer les générations futures en s’appuyant sur les trois piliers classiques du développement durable (l’économique, le social et l’environnemental). L’entreprise doit donc limiter au maximum ses impacts négatifs et dans l’idéal générer des impacts positifs. La RSE a toutefois évolué dans le temps ; au début des années 1980, les actions menées étaient surtout philanthropiques, à l’image des entreprises américaines et de leurs fondations finançant telle ou telle cause.

Au cours des années 1990/2000, on est passé de la philanthropie à un travail plus en profondeur visant à encadrer les entreprises, formaliser leurs opérations et déterminer des codes de conduite et autres chartes visant à limiter leur impact négatif sur l’environnement. Enfin, depuis dix ans, la RSE va un peu plus loin et s’intègre à présent au modèle d’affaire de l’entreprise en incorporant un impératif de durabilité au produit ou au service proposé. On note également que la recherche d’impacts positifs se développe, des modèles plus circulaires, des entreprises qui travaillent avec des petits producteurs locaux, qui donnent de plus en plus de pouvoirs à leurs salariés, au-delà des seules règles de bonne conduite.

VA/ Appliqué au secteur du tourisme, cela se traduit concrètement par quels types d’actions ?

Concrètement, pour mettre en place une bonne stratégie RSE, il faut respecter plusieurs étapes clés et surtout ne pas vouloir aller trop vite. En premier lieu, il est impératif d’opérer un bon diagnostic pour identifier les enjeux les plus importants de l’entreprise et mesurer ses impacts directs et indirects. En particulier ses consommations de ressources naturelles (eau, énergie, production de déchets…), mais aussi l’impact de ses approvisionnements, l’impact économique de son activité sur un territoire donné etc.. Sur le plan environnemental, une mesure phare est la mesure de l’empreinte carbone de l’entreprise, qui permet de comprendre quels sont les postes prioritaires d’émissions de Gaz à Effet de Serre. Par exemple, si on a affaire à un hébergeur, on va s’intéresser à la consommation du bâtiment mais aussi aux déplacements des équipes et des clients. Dans le tourisme, il faut que la RSE ne soit pas uniquement appliquée aux opérations du quotidien mais aussi aux services proposés en prenant en compte l’impact environnemental et social. Ce travail de diagnostic est réalisé à la fois grâce à la collecte de données de l’entreprise mais aussi sous forme d’interviews auprès des  parties prenantes de l’entreprise (cela désigne les salariés, fournisseurs, clients,  partenaires, collectivités locales, etc. de l’entreprise).

Une fois le diagnostic réalisé, vient le temps de formaliser des engagements en prenant en compte ce que l’entreprise fait déjà (formalisation des actions en place) et en décidant de nouveaux engagements forts sur les sujets d’impacts prioritaires. Par exemple, réduire de tant de pourcent sa production de déchets, réaliser des travaux d’isolations thermiques, travailler sur le gaspillage alimentaire, s’engager sur une part d’achats locaux, travailler avec des partenaires régionaux. Il faut aussi penser à intégrer les touristes et clients à la démarche en les sensibilisant, à leur impact, à la protection de la nature, en leur proposant des mobilités moins carbonées telles des véhicules électriques, des navettes, etc.. Sur le front des ressources humaines (RH), travailler sur le bien-être des salariés, leur santé mentale : bien former ses équipes, leur permettre de développer leurs compétences, évaluer les besoins en termes de formation, les responsabiliser et les faire participer à la réussite de l’entreprise, les intégrer dans la démarche RSE, promouvoir la diversité et l’inclusion, etc.  Il y a de nombreuses mesures à prendre dans une entreprise pour que les équipes se sentent bien, le logement des saisonniers par exemple est un vrai sujet. Enfin, un volet à ne pas oublier dans une bonne démarche RSE est la gouvernance, ce qui permet d’intégrer la stratégie RSE à l’organisation de l’entreprise et à sa direction, afin de garantir une gestion éthique.

Une fois le plan d’action mis en place, il reste alors deux étapes : mesurer et voir si on a réussi à atteindre les engagements pris et le travail de reporting et communication. Pour la mesure, les indicateurs de performance sont définis en amont avec l’entreprise afin que ce soit adapté, concret et quantitatif, par exemple la mesure de la diminution des consommations d’eau, des émissions de GES atteinte pendant l’année, la mesure de l’égalité professionnelle, le nombre de campagne de sensibilisation faites auprès des touristes etc. D’autres indicateurs plus subjectifs permettent de juger de la satisfaction des équipes, par exemple sous forme de  sondage par les RH sur le bien-être au travail. Enfin, la communication consiste en la publication d’un rapport de développement durable (reporting), afin que la démarche soit transparente, ouverte et utile à tous. En conclusion, une bonne démarche RSE va du diagnostic, des ateliers réalisés avec les équipes pour construire une feuille de route, en passant par le travail d’intégration et de formalisation des engagements, jusqu’à la mise en place par les équipes du plan d’action ; elle peut donc facilement prendre un an si l’on intègre la mise en place, un travail passionnant, très humain, où l’on apprend plein de choses.

VA/ Pourriez-vous citer quelques entreprises pilotes dans le tourisme qui se distinguent par une politique RSE approfondie et aboutie ?

Je pense aux campings Huttopia qui ont une politique RSE intéressante notamment en matière de RH, de formation des équipes qui accompagnent les salariés au fil de leur carrière,  ou encore un programme d’actionnariat salariés qui leur permet d’être actionnaires de l’entreprise. Huttopia possède aussi une fondation et finance des actions intéressantes par exemple pour encourager l’innovation en matière d’habitat, pour former les jeunes au tourisme responsable, ou soutenir les sans-abris, etc. Par ailleurs, dans le domaine du MICE, l’entreprise Chateauform est récemment devenue Société à Mission, une démarche intéressante qui consiste à intégrer une raison d’être ainsi que des objectifs sociaux et environnementaux dans les statuts de l’entreprises. Les sociétés à mission doivent également constituer un comité de mission qui va suivre la bonne réalisation de ces objectifs. Je pense également à Evaneos, le premier acteur du tourisme à être certifié B Corp, un label très complet qui vient des Etats-Unis. B Corp va prendre en compte toute l’activité de l’entreprise, regarder toutes les opérations : comment l’action est gérée au quotidien mais aussi le modèle d’affaire afin que l’entreprise ait un impact positif sur la société.

Le site d’échange de maison HomeExchange est d’ailleurs également certifié B Corp depuis peu. Evaneos travaille aussi sur le front environnemental avec BetterTrips pour compenser les émissions carbone de certains trajets. Il faut toutefois noter que des entreprises comme Evaneos sont des acteurs dont l’activité principale est génératrice de beaucoup d’émissions de GES liées aux déplacements lointains des voyageurs. C’est parfois l’ambivalence de certaines démarches RSE. Enfin, toutes les entreprises ne communiquent pas sur leur politique RSE, c’est parfois géré en interne avec les équipes. Toutefois, récemment, j’ai trouvé l’initiative de neuf offices de tourisme de Normandie qui ont mis en place une démarche RSE conjointe très intéressante.[PA1]  Enfin, je citerais un dernier exemple lié à la culture, le Palais de Tokyo, pionnier sur ces questions de durabilité. Ce musée d’art moderne a même créé un programme de collections et d’expositions engagées sur la question environnementale avec des médiateurs qui sensibilisent les visiteurs à l’inclusion et la création d’un cercle « Art et Ecologie » pour financer une programmation engagée.

VA/ Avez-vous le sentiment que la RSE soit à présent une évidence pour ce secteur du tourisme ou reste-t-il encore une grande marge de progression ?

A mon sens, il existe encore de nombreuses marges de progression. Il faut préciser que le tourisme a mis plus de temps que d’autres secteurs à être sous les feux des projecteurs concernant son impact environnemental et social, comme cela a pu être le cas par exemple avec l’agriculture ou l’industrie, en ligne de mire depuis plus longtemps. Toutefois, depuis que l’ADEME a analysé l’empreinte des GES du tourisme en France (11% des émissions du pays !), ce secteur est de plus en plus regardé et notamment l’aérien, dont on connait l’impact sur les émissions de GES. Cela explique aussi pourquoi de plus en plus d’acteurs s’engagent, publient des rapports, à l’image des Relais&Châteaux qui ont publié récemment leur premier rapport de développement durable. On a toutefois vu que des acteurs plus locaux comme les offices de tourisme commençaient aussi à s’engager. Il reste cependant un grand manque de connaissance sur tout ce que recouvre la RSE, également un manque de communication de la part des entreprises qui se lancent vis-à-vis de leurs équipes. La RSE n’est pas juste une stratégie visant à avoir une bonne communication, il faut que les équipes s’en saisissent, qu’elle soit intégrée à l’activité et l’offre de l’entreprise. En cela, il reste encore du chemin à parcourir.


VA/ Pouvez-vous nous citer quelques-uns des outils pour aider à mesurer les progressions de ces démarches ?

Il existe des certifications qui aident dans une démarche RSE et peuvent à la fois servir de guide pour faire changer les pratiques en interne tout en fournissant plus de visibilité quant aux démarches opérées. Je pense par exemple à Engagé RSE de l’AFNOR, au label Lucie, au label international B Corp. Ces certifications vont regarder toute l’activité de l’entreprise sous le prisme des trois piliers du développement durable, ce qui implique notamment de mesurer les consommations, prendre en compte le bilan carbone, les formations proposées aux équipes, etc. Il existe aussi des plateformes d’auto-diagnostique comme Greenly ou Carbo pour le bilan carbone, mais aussi tous les outils de l’ADEME. Le réseau des Acteurs du Tourisme Durable (ATD) a publié un livre blanc pour guider les professionnels du tourisme dans la mesure de leur performance durable, à l’aide d’indicateurs. Enfin il existe des certifications sériées par acteur, comme les labels Clé Verte ou Green Globe pour les hébergeurs.

VA/ Une dernière chose à ajouter, une remarque, une actualité en lien avec la RSE ?

Je tenais à revenir sur le 6e et dernier rapport du GIEC qui a publié récemment un nouvel état des lieux du changement climatique avec une donnée clé : on sait à présent que le réchauffement climatique atteindra 1,5° d’ici 2030. Il reste important d’aller lire les synthèses de ces rapports scientifiques car c’est aussi pour cela que l’on fait tout cela, que l’on mène ces politiques RSE, parce qu’il y a des enjeux réels qui nous rappellent combien c’est important d’agir et qu’il ne s’agit pas uniquement d’une énième lubie de l’entreprise. Il faut absolument rattacher nos actions à des réalités concrètes, et face au fatalisme que l’on peut parfois ressentir quand on sait qu’on a déjà atteint les 1,5 ° ; le media Bon Pote rappelle justement que chaque dixième compte et que la poursuite de l’action est fondamentale.



Et si on parlait de RSE ! | ©VOYAGEONS AUTREMENT
Par Geneviève Clastres
Auteur et journaliste indépendante spécialisée sur le tourisme durable et le monde chinois, Geneviève Clastres est également interprète et représentante de l'artiste chinois Li Kunwu. Collaborations régulières : Radio France, Voyageons-Autrement.com, Monde Diplomatique, Guide vert Michelin, TV5Monde, etc. Dernier ouvrage "Dix ans de tourisme durable". Conférences et cours réguliers sur le tourisme durable pour de nombreuses universités et écoles.
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