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Tourisme en Jordanie : menace ou opportunité pour le pays ?

| 28 août 2018 • Mis à jour le 31.08.2018 à 10h48
Thèmatique :  Espaces protégés   Initiative nationale   Monde   Routes du Monde   Territoire 
         

Invitée par le ministère du tourisme jordanien et l’association de tourisme d’aventure ATTA, j’ai pu passer 10 jours en Jordanie à la rencontre des acteurs du tourisme sur le terrain (voir mon itinéraire et conseils de voyage par ici). J’ai regroupé dans cet article mes principaux apprentissages sur ce large sujet qui me tient tant à cœur : tourisme et  développement durable peuvent-ils aller de pair en Jordanie ? Je vous partage ci-dessous quelques pistes de réflexion et exemples de bonnes pratiques.

Le désert de Wadi Rum : 720 km² de zone protégée à la frontière de l’Arabie Saoudite ©Simon Schöpf

Se remettre dans le contexte :

On connaît surtout la Jordanie pour l’exceptionnel site archéologique de Pétra, qui fait partie des sept “nouvelles” merveilles du monde, mais d’autres lieux attirent aussi les voyageurs :

  • Tourisme religieux autour du Mont Nébo, Madaba et Jarash,
  • Tourisme d’aventure dans le désert Wadi Rum, et un petit peu dans la vallée de Dana.
  • Tourisme balnéaire au bord des mers Morte et Rouge, dont le port d’Aqaba où accostent de grands bateaux de croisière.
  • 5 sites classés UNESCO : le site archéologique de Pétra (bien sûr!), mais aussi le château du désert Qusair Amra, le site archéologique d’Um er-Rasas, le site du baptême “Béthanie au-delà du Jourdain” et le paysage désertique de Wadi Rum.

On trouve trois aéroports en Jordanie, dont deux internationaux (à Amman et Aqaba). Des compagnies proposant des vols charters et low-cost sont en train d’arriver, dont un futur vol direct Amman-Paris par exemple. Le tourisme est soumis a une forte saisonnalité : les hivers sont rudes et au milieu de l’été il fait très chaud. Ce qui peut compliquer la pratique d’activités de plein air.

La Jordanie ne souffre pour le moment pas du “tourisme de masse” et les plateformes telles qu’Airbnb ne sont pas soumises à des législations particulières. Elles sont d’ailleurs plutôt vues comme une opportunité. Le tourisme représente entre 10% et 14% du PIB. Ce chiffre est très fluctuant car il dépend énormément des événements géopolitiques ayant lieu au Moyen-Orient. Alors que la Jordanie est un pays en paix, à chaque nouveau conflit éclatant dans un pays voisin (Israël, Syrie, Égypte…), les touristes internationaux ont tendance à mettre toute la région dans le même panier : annulant alors parfois leurs projets de voyage en Jordanie. Aussi, la Jordanie a accueilli durant ces dernières années des millions de réfugiés. Ce qui met à rude épreuve son système de santé et d’éducation.

Le pays manque cruellement d’eau, les terres cultivables représentent moins de la moitié du territoire, l’inflation y est très forte et le chômage frôlent les 20%*. Certains investissements démesurés dans d’ambitieux aménagements touristiques (tourisme balnéaire) paraissent friser l’imprudence et ajoutent encore à la pression sur les ressources naturelles et la production de déchets. Le système de collecte, tri et recyclage des déchets est d’ailleurs largement critiqué (quasi inexistant?). De nombreux lieux sont pollués par des amas de plastiques jonchant les sols.

Village en pierre de Dana © Simon Schöpf

Wild Jordan : activités écotouristiques dans 5 réserves naturelles

Comme dans de nombreux pays qui ont de grands besoins en terme de développement économique, la conservation de la nature n’est pas vraiment la priorité pour du gouvernement jordanien. Une grande pression est exercée sur les ressources naturelles, en particulier autour de la mer Morte, de l’oasis d’Azraq, du Golfe d’Aqaba, de la vallée de Dana (mines de cuivre), ainsi qu’à Aljoun et Dibeen (beaucoup de déforestation illégale).  La mer Morte est d’ailleurs en train de s’assécher, et un grand projet de canal est en cours de concrétisation pour ramener de l’eau depuis la mer Rouge. Une étude d’impact environnementale soulève de nombreuses questions, mais elle ne semble pas être écoutée.

Golfe d’Aqaba au bord de la Mer Rouge

C’est dans ce contexte peu favorable que la Royal Society for the Conservation of Nature (RSCN : www.rscn.org.jo) oeuvre depuis plus de 50 ans à la préservation de l’environnement dans le pays. Avec moins de 8% de son budget provenant du gouvernement, cette organisation est plutôt indépendante. Elle a développé une sous-branche, Wild Jordan, qui travaille en particulier au développement socio-économique au sein des réserves naturelles. Wild Jordan gère les activités éco-touristiques de cinq de ses réserves naturelles. Il y en a au total neuf, auxquelles on peut ajouter l’aire protégée de Wadi Rum, ce qui représente moins de 2% de la superficie totale du pays.

Parmi les nombreuses bonnes pratiques mises en place par Wild Jordan, on peut citer le fait que 100% des employés (guides, hébergement, restauration…) sont originaires des communautés locales et dans les boutiques Nature Shops tous les souvenirs sont issus de l’artisanat et vendus à des prix équitables.

Mais Wild Jordan doit aussi se confronter à de nombreux défis :

  • Les grands hôtels-resorts (autour de la Mer Morte et Mer Rouge notamment) préfèrent avoir des employés étrangers plutôt que locaux car c’est culturellement plus faciles pour eux. Comment réussir à les inciter à former et recruter des membres des communautés locales ?
  • Comment trouver et garder des employés qualifiés dans des endroits isolés ? Une fois formés, il arrive souvent que les meilleurs des employés partent finalement travailler ailleurs (en particulier dans les hôtels-resorts en Jordanie ou dans les pays du Golfe). Il faut perpétuellement trouver et former de nouvelles personnes.
  • Durant l’hiver certaines réserves sont parfois fermées pendant plusieurs mois. Comment atténuer cet effet de saisonnalité et garder des prix qui restent raisonnables sans pour autant laisser les employés du tourisme dans une situation de travail précaire ?
  • Comment faciliter les interactions de qualité entre les voyageurs et les touristes sans perdre l’authenticité de ces échanges ?
  • Les touristes internationaux demandent un certain niveau de confort et de services (comme le Wifi etc…). Il n’est pas toujours facile d’offrir de tels niveaux de services dans des lieux naturelles et situés loin des villes.

Aussi, le tourisme sportif et d’aventure est en pleine expansion en Jordanie. Comment assurer la sécurité des visiteurs ? Il y a un fort besoin de mettre en place des procédures et standards internationaux en la matière. Cela est d’ailleurs en cours, en particulier grâce à l’accompagnement de l’association américaine ATTA (Adventure Travel Trade Association) : www.adventuretravel.biz

Troupeaux de chèvres des familles bédouins traversant le sentier © Florie Thielin

Jordan Trail et Bike Trail : + de 1000 km de sentiers VTT et rando

Deux grands itinéraires parcourant chacun le pays sur plus de 650 kilomètres ont été récemment développés :

  • L’idée du Jordan Trail est née il y a plus 30 ans. L’association a été officiellement créée en 2015 par un groupe de 40 volontaires. Soutenu par des donneurs internationaux, le sentier traverse 8 grandes régions. La thru-hike peut s’effectuer en 45 jours. Chaque année l’association en organise une à laquelle tout le monde est convié, cela permet de marquer ou re-marquer certains tronçons.
  • Le Jordan Bike Trail est une initiative portée par le tour opérateur local Experience Jordan, le site Internet est en ligne depuis 2017. Le sentier peut se faire en VTT dans son intégralité en une quinzaine de jours.

Les Jordan trail et bike trail ne sont pour le moment pas entièrement marqués, mais toutes les coordonnées GPS sont partagées sur leurs sites Internet respectifs. On y trouve aussi des suggestions d’hébergement au sein de communautés locales et des contacts de guides qualifiés. Des projets sont d’ailleurs en cours pour mieux aménager l’offre touristique tout au long de ces deux parcours en collaboration directe avec les communautés locales qui le souhaitent. Un groupe de guides femmes est aussi en train de constituer.

Ces deux projets de sentiers vélo et rando ont permis d’organiser de nombreuses sorties les week-ends, en particulier pour les jordaniens de la capitale, et promouvoir ainsi de nouvelles activités sportives et alternatives qui n’étaient pas vraiment dans les habitudes des jordaniens jusqu’à présent. Cela pourrait aussi permettre de mieux sensibiliser la population locale à la conservation de la nature?

Des entreprises touristiques exemplaires

EcoHotels

L’aventure “EcoHotels” (www.ecohotels.me) a commencé en 2009 avec les 26 chambres du Feynan Ecolodge au cœur de la vallée de Dana. Ce lodge est un très bel exemple en terme de développement durable. Deux autres hôtels du même type sont en projet : à Pétra et dans le nord du pays à Himmeh (à côté des sources d’eau chaudes et des ruines romaines d’Um Qais). Quelques exemples de bonnes pratiques mises en place au Feynan Ecolodge :

  • Il n’y a de l’électricité que dans la salle de bain, et le soir venu le lodge est éclairé aux bougies, qui sont d’ailleurs fabriquées sur place.
  • Il s’agit d’une premier hôtel en Jordanie a avoir éliminé complètement le plastique.
  • Des briquette de noyaux d’olives séchées permettent de chauffer le lodge.
  • Les repas sont végétariens.
  • La communauté locale est constituée de 80 familles (400 people), et 50% des dépenses du voyageurs au lodge bénéficie directement à cette communauté.
  • De nombreuses activités ont été imaginées pour donner envie aux voyageurs d’y séjourner plus longtemps : regarder les étoiles, randonnées (des plus accessibles aux plus sportives), découvertes des plantes (dont médicinales), rencontre avec la communauté locale, ateliers pour apprendre à construire une tente bédouin, cours de cuisine…

Baraka Destinations

Pour encourager la promotion de nouveaux lieux et ainsi mieux distribuer le tourisme sur le territoire, Baraka Destinations (www.barakadestinations.com) mène des projets de développement dans plusieurs villes/villages de Jordanie. Cette entreprise sociale de consulting, pour le moment subventionnée par l’agence pour le développement américaine USAID, travaille depuis deux ans dans le village d’Um Qais. Elle y accompagne 7 petites entreprises, jouant le rôle de “docteur”, afin de voir ce qui marche plus ou moins bien et mettre en place les actions nécessaires pour améliorer leur santé économique, mais aussi innover et aider les fournisseurs de ces entreprises touristiques à s’améliorer aussi.

Des “storytellers” des lieux ont été identifiés : des habitants qui sont un peu la mémoire des lieux, et qui aident à retranscrire et communiquer l’histoire du village. Au cours de cette dernière année il est estimé que 50 000 US$ ont directement bénéficié au village. 86% des dépenses des voyageurs restent sur place. 50 emplois auraient été créés. Le prochain village en ligne de mire pour Baraka Destinations est Pella… affaire à suivre !

The meaningful travel map of Jordan

Le ministère du tourisme a publié une carte qui recense les entreprises sociales ayant un intérêt touristique : www.myjordanjourney.com/the-meaningful-travel-map-of-jordan. Certains centres d’artisanat en font partie, ils proposent des produits de grande qualité à prix équitables pour soutenir l’activité économique dans des zones rurales, en particulier celles de femmes seules par exemple.

Carte des entreprises sociales avec un attrait touristique en Jordanie

JITOA Jordan Inbound Tour Operators Association

Une organisation bénévole qui référence les tour opérateurs de Jordanie : www.jitoa.org

Besoin de sensibiliser les voyageurs

Il y a besoin en Jordanie, comme partout, de sensibiliser les voyageurs afin qu’ils adaptent leur comportement, en particulier sur les points suivants :

  • Économiser l’eau : lorsque l’on prend sa douche par exemple,
  • Acheter des gourdes à filtre : pour éviter d’acheter en permanence des bouteilles en plastique.
  • Ne pas encourager la maltraitance animale : dire non aux tours à dromadaire, chevaux, ânes, qui ne sont pas bien traités (suivre les conseils de cet article).
  • Respecter les traditions locales : en particulier les différences culturelles et religieuses, se vêtir et se comporter “décemment” (couvrir les épaules, genoux et la tête pour les femmes dans les lieux saints), demander l’autorisation avant de prendre une photo de quelqu’un, ne pas manger ou boire en public en période de ramadan.
  • S’informer pour privilégier les services d’entreprises touristiques éco-responsables et acheter des souvenirs faits en Jordanie, dans des centres d’artisanat où les bénéfices sont reversés aux communautés locales.

Panneau invitant à signaler tout cas de maltraitance animale observé sur le site archéologique de Pétra.

Trouver un équilibre entre le besoin d’accroître les revenus issus du tourisme et le coût écologique d’une augmentation du nombre de visiteurs, tel est le défi de toute destination, et la Jordanie n’y échappe pas. Avec des voyageurs sensibilisés, un plan de gestion à la vision sur le long terme du gouvernement et la coopération des professionnels du tourisme, serait-ce possible ?

———— EN SAVOIR PLUS ————

  • Site officiel du ministère du tourisme jordanien : Visit Jordan
  • Activités touristiques dans les réserves naturelles : Wild Jordan
  • Sentiers de randonnée Jordan Trail et de VTT Jordan Bike Trail
  • Agence de voyage réceptive spécialisée dans le tourisme d’aventure Experience Jordan 
  • Circuits proposés en Jordanie depuis la France par des agences de voyage engagées dans une dynamique de tourisme responsable : cliquez ici.

*Chiffres du chômage : https://tradingeconomics.com/jordan/unemployment-rate


Tourisme en Jordanie : menace ou opportunité pour le pays ? | ©VOYAGEONS AUTREMENT
Par Florie Thielin
Florie Thielin fait partie du collectif de voyageurs-rédacteurs-journalistes de Voyageons-Autrement. Elle accompagne aussi des professionnels du tourisme dans leur stratégie marketing et digitale. Originaire d'un petit village dans la vallée de la Loire, elle vit aujourd'hui à Lyon. Elle a aussi vécu en Russie, Allemagne, Nouvelle Zélande et Espagne. Mais sa plus grande aventure fut en Amérique Latine où elle a sillonné les routes de 16 pays, de Cancun au Cap Horn, pendant près de deux ans. Elle troquait alors ses compétences en marketing pour le gite et le couvert, tout en réalisant des interviews-vidéos sur le tourisme plus responsable avec ses amis d'Hopineo. Elle a aussi mis à jour le guide de voyage du Petit Futé Nicaragua-Honduras-Salvador.
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