#TourismeDurable
bynativ est la communauté des agences locales pour votre voyage sur mesure

L’Unesco jusqu’à la lie

| 8 septembre 2014 • Mis à jour le 11.09.2014 à 11h34
Thèmatique :  Institutionnel   Routes du Monde 
         

Le mardi 24 juin dernier, un colloque co-organisé par l’IREST, l’UNESCO et plusieurs universités partenaires s’interrogeait sur « Sites mémoriels au patrimoine mondial. Quelle place pour le tourisme dans la définition de la valeur universelle exceptionnelle ?». Nous avons présenté la mondialisation des sites mémoriels dans un premier article, nous revenons à présent sur l’attractivité que représente la labellisation Unesco pour ces sites.

Yue Minjun@GC

Yue Minjun@GC

Autre fait marquant de cette visibilité de plus en plus accrue des sites mémoriels, le recours de plus en plus fréquent à l’Unesco, appelé en renfort pour donner son estampillage « valeur universelle exceptionnelle » à des sites désireux d’être référencés sur la Liste du patrimoine mondial. Ces dernières années, de nombreux endroits liés à des évènements tragiques ont ainsi été classés : Auschwitz-Birkenau (deuxième guerre mondiale), le dôme Genbaku du mémorial de la paix d’Hiroshima (bombe atomique), l’Ile de Gorée (commerce triangulaire), le Morne Cultural Landscape (esclavage), Robben Island (apartheid), etc. Certes, la création de l’Unesco après la deuxième guerre mondiale avait pour mission de favoriser la paix et le dialogue interculturel mais des sites liés à des guerres, des massacres, des sévices peuvent-ils créer ce lien ?

En outre, comment attribuer une valeur universelle exceptionnelle à des lieux difficiles à appréhender, que ce soit dans leur matérialité ou dans leur dimension tragique ? Dans les faits, pour figurer sur la Liste du patrimoine mondial et donc se voir reconnue une valeur universelle exceptionnelle, il faut satisfaire à au moins un des dix critères de sélection. Dans le cas des sites mémoriels, c’est le critère six qui sera déterminant. Or il stipule qu’un site « doit  être directement ou matériellement associé à des événements ou des traditions vivantes, des idées, des croyances ou des œuvres artistiques et littéraires ayant une signification universelle exceptionnelle ». D’après Sophie Wahnich, historienne au CNRS, se baser sur le critère 6 est un non-sens. Comment parler de traditions vivantes pour des champs de bataille qui ont connu des millions de morts ? L’ambiguïté est difficile à tenir. En outre, n’est-ce pas une vision euro-centrée ? On peut sinon imaginer que l’Unesco risque d’avoir encore bien du travail quand on constate combien les guerres et les massacres occupent encore les hommes aujourd’hui. Imaginons, ne serait-ce que pour la seule région du Proche-Orient, que l’Iran, l’Irak, la Lybie, la Syrie, la Palestine, Israël et bien d’autres déposent à leur tour les dossiers des nombreux massacres qui ont eu lieu sur leurs sols. Où s’arrêter ?

Et finalement, n’y-a-t-il pas un sens caché derrière cette course à la labellisation Unesco des sites mémoriels ? En France, cela en deviendrait presque grotesque si cela ne frisait pas l’indécence. A entendre la présentation volontairement offensive de Mr Barcellini, Conseiller auprès du secrétaire d’Etat chargé des anciens combattants et de la mémoire, présenter le dossier en cour d’instruction à l’Unesco « Sites funéraires et mémoriels de la Première Guerre Mondiale (Front de l’Ouest), on entend aisément que l’enjeu se résume à des intérêts économiques et politiques pour lesquels les collectivités territoriales, et souvent les nations, se livrent à une réelle concurrence. Certes, qui dit labellisation Unesco dit reconnaissance internationale et donc appel d’air vers la clientèle touristique et voyageuse qui pourra ainsi faire vivre les musées et les sites. Certes encore, comme le scande Mr Barcellini, il faut réussir la sortie du Centenaire, et on comprend bien que l’adoubement Unesco pour un dossier déposé en 2014 arriverait à point nommé en 2018 pour boucler la boucle et soutenir quatre départements et plus de 100 sites majeurs qui n’attendent que cela. Et pourtant, il y a des mots qui choquent, comme cette quête à tout prix de clientèles captives pour ces futurs lieux, comme ces intérêts politiques et économiques si tonitruants quand on parle de sites dont la dimension tragique frise l’indicible. Une phrase prononcée par cet éminent monsieur résume peut être cette sensation d’absurde : « La Marne a le choix entre 14/18 et le champagne mais ils ont choisi le champagne, c’est plus porteur ». Les bulles contre la mémoire, le plaisir contre la haine, les massacres contre l’ivresse, le combat était trop inégal.

Et parce qu’en France, on a bien compris que le tourisme mémoriel c’était l’avenir…, la Région Basse Normandie a aussi son dossier en cours, « Plages du débarquement de Normandie ». Et là, même si la présentation du dossier par Catherine Guillemand, Région Basse Normandie, est plus discrète et sensible, le dossier plus construit, on n’évite pas le « catalogue  touristique » des futurs lieux à découvrir et de toutes les curiosités liées au débarquement, qui montre que l’objectif est une fois de plus on ne peut plus clair : avant tout touristique et économique. Et pour ce qui est de la mémoire, de la transmission, du sens, il suffit de saupoudrer d’un peu de « Paix », « Réconciliation » auxquels on ajoute quelques questions existentielles pour faire passer le tout, puisqu’au final, c’est au grand manitou Unesco que l’on s’adresse, et lui que l’on doit avant tout séduire, au point de faire porter certains dossiers par la Belgique ou des pays tiers tellement la France est gourmande et explose les quotas des dépôts possible à l’Unesco.

Lancinante, la question revient alors comme un boomerang : est-il juste ou du moins pertinent de tenter de mettre en valeur ces sites qui retracent avant tout les déchirements de l’humanité ? Pourquoi ne pas plutôt classer des œuvres littéraires ou artistiques s’interroge Sophie Wahnich, historienne au CNRS. Sans compter qu’il s’agit donc de l’universalité d’un lieu, et là, Qui l’énonce ? Qui choisit ? Quelles voix ? Les habitants ? Les résistants ? s’interroge également Sébastien Jacquot de l’IREST. Et l’on comprend alors, comme le souligne Anne Hertzog, chercheuse UCP, MRTE/EIREST, pourquoi le processus d’inscription des sites associés aux mémoires douloureuses est si sensible et combien organiser la mise en tourisme de sites liés aux mémoires traumatiques peut être complexe.

(A suivre…)

———————————————–

Suite à la Journée d’étude « Patrimoine mondial et tourisme de mémoire » du 24 juin 2014 qui s’est tenu à la Sorbonne. Chaire UNESCO « Culture, Tourisme, Développement » et EA EIREST, Université Paris 1 Panthéon Sorbonne

Université de Cergy-Pontoise

Université Laval, Québec

Université du Québec, Trois Rivières Organisé par

 

Journée qui valorise aussi un programme de recherche franco/canadien.

 

Merci à Maria Grabari-Barbas.

 

 

LES AUTRES ARTICLES DE CE DOSSIER :
Tourisme de mémoire


L’Unesco jusqu’à la lie | ©VOYAGEONS AUTREMENT
Par Geneviève Clastres
Journaliste indépendante, auteur, spécialiste de la Chine, de l'Asie, sinologue. Publications sur le tourisme équitable. Livres documentaire jeunesse sur l'Asie. Reportages divers.
FacebookGoogle

Découvrez nos abonnements

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

DANS LE DOSSIER VOYAGEONS-AUTREMENT :
Tourisme de mémoire

10 ANS DE TOURISME DURABLE
L'actu en continu
Les catalogues Voyagiste

Agenda