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Ce port (La Nouvelle) qui divise toute une région

| Publié le 9 mai 2023
             

Pour les uns, c’est une chance pour toute l’Occitanie, le nouveau hub des énergies vertes de la région, le port de la transition énergétique en Méditerranée, un port innovant au service des énergies propres avec notamment de l’éolien en mer flottant et une usine à hydrogène vert. Pour les autres, c’est un véritable écocide sous couvert de greenwashing aux énergies vertes, un chantier démesuré qui va totalement défigurer les plages et le port d’alors avec force digues, remblais, bétonnages, accueil de gigantesques cargos à blé et pétrole, bien au-delà de l’éolien. Depuis 2019, les travaux ont commencé. Peu à peu, l’été, les plagistes se sont habitués à ces étonnants tankers travaillant jours et nuits qui vont et viennent dans le chenal allant de la ville au phare et transportent remblais, outillages, équipes de relais, sans compter la scansion des forages qui donne le tournis.

Port la Nouvelle©GClastres

Port-la-Nouvelle, le nouveau hub des énergies vertes en Occitanie ?

Sur le site officiel de « Port-la-Nouvelle – Energie du Futur – Occitanie éolien flottant en mer » édité par le Groupement d’Intérêt Economique AD’OCC – Agence pour le Développement économique de la région Occitanie en lien avec le département de l’Aude et le Grand Narbonne, le projet du futur port est largement détaillé. Parmi les chiffres clés, on peut lire qu’à terme, le port comprendra 200 mètres de quais « lourds »,  90 mètres de largeur d’accès au quai lourd, 3000 mètres de nouvelles digues,  80 mètres de largeur pour un flotteur d’éolienne, 2 fermes pilotes et 6 éoliennes flottantes en mer, 200 emplois sur le chantier. Objectif : faire de l’Occitanie une région à énergie positive en 2050 avec Port-la-Nouvelle en fer de lance de cette transition énergétique, le port permettant d’expérimenter l’éolien en mer flottant (deux projets de fermes pilotes) mais aussi une usine d’hydrogène vert et de multiplier par trois la production d’énergies renouvelables. Parmi les arguments avancés par les partisans du chantier (à présent entamé) : les conditions favorables dans le golfe du Lion pour l’éolien en mer flottant avec des vents forts, réguliers et constants à 16 km des côtes où seront installés les turbines (plus de  7 m/s soit près de 30km/h) ; le fait que l’éolien terrestre soit déjà largement présent sur le territoire avec le premier parc raccordé au réseau dès 1993 et enfin la profondeur du golf (entre 50 et 200 m), idéal pour ce type de technologie.

Sur la vidéo promotionnelle du site internet cité plus haut, Olivier Girand (Directeur général de Quadran Energie Marine), l’un des acteurs du projet, commente : « Le projet EolMed est un projet de fermes pilotes d’éoliennes flottantes en mer, soit quatre éoliennes de 6 MW de puissance chacune, de 176 m de haut, sur un flotteur en béton. Elles seront ensuite reliées au réseau par un câble unique qui permet d’exporter l’énergie vers la terre. Nous attendons que ce projet (…) arrive à produire environ 100 millions de kWh par an, ce qui équivaut à la consommation d’une ville de 50 000 habitants  telle Narbonne. » Directeur  de Mission Aménagement et Développement portuaire de Port-La Nouvelle, Denis Massol précise également dans cette même vidéo qu’outre la filière éolienne, le premier objectif de ce projet d’extension est « d’augmenter les caractéristiques nautiques du port pour y accueillir des navires beaucoup plus importants. » Estimés à 390 millions d’euros, les travaux ont donc débuté en 2019 au grand dam des détracteurs du projet…

Extension du port ©DR

Ou un écocide dénoncé par le collectif « Balance ton Port » ?

Il est peu de dire que le projet d’extension du port est loin d’avoir fait l’unanimité dès son origine, dans les années 1980, où il n’était alors question que d’agrandir le port pour intensifier les va-et-vient de blé dur et d’hydrocarbures. Pêcheurs, habitants, commerçants, estivants (…) avaient été nombreux à s’interroger sur ce chantier pharaonique censé accueillir des porte-conteneurs géants de toute la planète quand Port-La-Nouvelle abritait alors un port de commerce de taille modeste (1,8 millions de tonnes de marchandises transitant chaque année. Longtemps combattu, l’ensemble avait été rejeté, à l’image de cette volonté d’implanter une raffinerie d’huile de palme autour de 2010 qui sera finalement abandonné face à la contestation. Face au nouveau projet, le collectif « Balance ton Port » a très vite rassemblé les militants les plus déterminés dénonçant un chantier extrêmement nuisible à l’environnement dont la conséquence la plus visible est d’ores et déjà la disparition d’un kilomètre de plage sauvage (la Vieille Nouvelle) en bordure de la réserve naturelle du port.

En écho à la vidéo du site officiel, le portail internet de « Balance ton Port » présente un petit film  dénonçant « un chantier qui va faire passer le port de 60 à 230 hectares et autant de dégâts sur l’environnement, soit :  10 millions de m³ de sédiments déplacés, 4 millions de tonnes de matériaux acheminés, 3 km de digues supplémentaires, la plage de la vieille nouvelle envahie par le béton. Le tout pour accueillir des bateaux faisant jusqu’à 225 m de long capables de déplacer 70 000 tonnes de cargaison et entrainant la destruction de centaines d’hectares de fonds marins et une forte chute de la biodiversité. »   Outre l’écocide, le collectif pointe également le gaspillage de fonds publics (390 millions d’euros) pour un projet éolien qui profite à deux conglomérats privés (Eolmed et EFGL) ; la complexité technique de l’ensemble à l’image de l’hydrogène qu’il faut stocker et qu’aucune commune de l’agglomération narbonnaise n’accepte d’accueillir (l’hydrogène est coûteux à produire mais aussi difficile à transporter et à stocker).

En outre, d’après un article de l’Empaillé (lien ci-dessous), la part d’importation et de production d’énergie renouvelable ne dépassera pas au mieux 30% de l’activité du port selon le « business plan » de Nou Vela, le consortium privé majoritaire de la SEMOP qui gère le port. Un consortium privé qui fait d’ailleurs beaucoup jaser puisqu’il est issu d’une privatisation partielle par la région de la gestion du port. Depuis 2021, la région n’a plus que 34% du capitale de la SEMOP, 15% pour la Banque des Territoires contre 51% pour Nou Vela.  L’Empaillé cite également plusieurs membres du collectif qui s’inquiètent : « « Si les investisseurs veulent 10% de rentabilité, on va accepter d’importer ce dont les autres ports ne veulent pas, comme par exemple le port de Bayonne, qui ne veut pas d’engrais ». Autre membre du collectif, autre interrogation : « Le Conseil Régional consacre deux millions pour l’agriculture bio et plus de 300 millions d’euros sur un port dont la vocation réelle et assumée est d’importer des engrais azotés, du soja du Brésil, et comble de contradiction, des céréales d’Amérique du Nord qui viendront concurrencer nos propres productions. ». Les oppositions restent donc nombreuses, les débats vifs et difficiles à trancher…

Chenal de Port-la-Nouvelle @ GClastres

Des prises de positions parfois surprenantes

Si le camps du « pour » a toujours été persuadé que l’éolien en mer flottant contribuerai à dynamiser l’économie régionale arguant que le chantier s’inscrit une démarche respectueuse de l’environnement répondant au plan Littoral 21, le camps du « contre » s’est un peu étranglé quand José Bové (militant anti-OGM que l’on ne présente plus) a annoncé en 2021 son soutien à la liste menée par Carole Delga, pourtant favorable à l’extension du port (et à la liaison autoroutière entre Toulouse et Castres) que la Confédération paysanne et les écologistes récusent fortement. Interrogé par Reporterre la même année, ce dernier s’expliqua alors : « (…)Sur un certain nombre de grands sujets — l’agriculture, l’alimentation, l’énergie —, des choses ont bougé. On est arrivés à 40 % d’agriculture bio et locale dans les lycées, avec un objectif de 75 % avant la fin du prochain mandat. Le projet énergétique de la région a été piloté par l’association Négawatt, dans l’objectif d’être autonomes en énergies renouvelables d’ici 2035 à 2040. Concernant l’agriculture, avant même qu’on en parle au niveau national, il y avait un projet régional d’autonomie en protéines végétales. Aussi bien pour les animaux que pour l’alimentation humaine. » Il pointa également que le port était désormais engagé à faire zéro importation de soja OGM, et qu’il soutenait le développement de l’éolien en mer, un mix visant à sortir de la dépendance aux fossiles et au nucléaire. Une position soutenue par le directeur du projet, Jean-Mathieu Kolk, qui ajoute dans la vidéo promotionnelle déjà citée que l’extension du port (alliée à des équipements portuaires adaptés) permettra aussi d’installer à terre, au port, les pales et les turbines, ce qui se faisait jusqu’à présent en pleine mer avec des moyens nautiques très lourds et de gros bateaux.

Les gros bateaux seront toutefois bien présents puisque le principal objet de l’extension, d’après ses détracteurs, reste le transport de marchandises, s’insurgeant que transporter du blé dur ou des hydrocarbures reste une hérésie quand la demande de ces produits ne cesse de chuter. Autre gaspillage d’argent public dénoncé, le fait qu’il faille financer le démontage de l’ancien sea-line (canalisation sous-marine permettant de pomper le pétrole des cargos à distance) pour le troquer contre un nouveau poste pour pomper le pétrole à quai, au grand dam de Total qui était opposé au projet au moment de l’enquête publique. Le collectif s’interroge notamment sur la pertinence de démolir cet oléoduc maritime pour réinvestir plus de 350 millions d’euros d’argent public dans un port surdimensionné quand celui de Sète est déjà en capacité d’accueillir un large trafic maritime. Lors des consultations avant Covid, la Direction Régionale de l’Environnement, de l’Aménagement et du Logement (DREAL), le Conseil National de la Protection de la Nature, la Mission Régionale d’Autorité environnementale (MRAe), la Commission Espèces et Communautés Biologiques ou l’Institut Français de Recherche pour l’Exploitation de la Mer (l’IFREMER) avaient émis des avis critiques voire défavorables à l’ensemble ; il faut dire que la zone des travaux est située en bordure de la réserve naturelle régionale de Sainte Lucie. Le préfet s’est toutefois rangé du côté des élus et des groupes privés.

Estivants à Port-la-Nouvelle© GClastres

Alors que l’été se profile

En dépit de ces critiques, la région Occitanie promet d’être « la première région à énergie positive » avec 1,5 gigawatt d’éoliennes flottantes en 2030, 3 gigawatts en 2050, soit l’équivalent de la production d’une à deux centrales nucléaires. Elle a voté en ce sens un « plan hydrogène vert » comprenant 150 millions d’investissement. Sur le site du port, la société de projet Hyd’Occ créée l’été dernier avec des fonds publics-privés va ouvrir une usine de production d’hydrogène vert d’ici fin 2023. Objectif : produire 1.500 tonnes par an dans un premier temps, soit 10 MW. Un poste de transformation, relié à la future ferme éolienne en mer exploitée par Eolmed alimentera aussi des électrolyseurs. D’autres investissements sont ensuite prévus pour atteindre une capacité de 6 000 tonnes par an dans dix ans. Mais là aussi, le projet a ses détracteurs, qui expliquent que pour produire des énergies propres sur nos territoires, il faut dévaster des zones entières dans des pays du sud, extraire des métaux rares, polluer, s’arranger avec des régimes autoritaires, sans compter les immenses quantités d’eau nécessaire pour produire de l’hydrogène qui font ensuite défaut aux populations locales. Alors, certes, le hub logistique visé pour la filière éolienne permettra (ou pas) de créer 1700 emplois mais quid de la biodiversité de notre belle planète, et en premier lieu de Port-La-Nouvelle, première concernée par tous ces changements ?

A l’heure actuelle, le projet se poursuit mais a pris du retard. Les huit éoliennes pilote qui devaient être mis à l’eau en 2021 ne sont toujours pas en place, la faute au covid, entre autres… En revanche, le 23 juin dernier, la Région Occitanie et ses partenaires d’investissement inauguraient officiellement la nouvelle concession portuaire, opérationnelle depuis 2021 (la fameuse SEMOP) ; mais aussi la livraison des premiers chantiers de transformation de l’infrastructure portuaire. Sur le papier, il est toujours prévu d’installer de futures fermes commerciales (2027 à l’origine mais ce sera forcément décalé aussi) et des panneaux solaires flottants. Les travaux continuent donc. Un arrêté du 23 mars dernier vise à interdire une vaste partie de la plage du front de mer à la baignade et aux activités aquatiques entre le 27 mars et le 31 mai 2023. A partir de juin, ce sera le retour des vacanciers et plagistes, et une cohabitation forcément de plus en plus compliquée. Jusqu’à quand ?

Plage de Port-la-Nouvelle©GClastres

————- Pour aller plus loin————-

Site officiel : www.eolien-portlanouvelle.com

Site de Balance ton port : Balance Ton Port La Nouvelle | stop au projet de port industriel

Enquête de l’Empaillé : L’Empaillé – Port-la-Nouvelle : Le port de la dégradation écologique (lempaille.fr)

Articles Reporterre : En Occitanie, José Bové soutient les socialistes « pour faire face au Rassemblement national » (reporterre.net)

Plages bétonnées, terres bouleversées : à Port-la-Nouvelle, le projet de port géant suscite l’indignation (reporterre.net)

Aussi : Projet d’autoroute Toulouse-Castres : jusqu’où ira la mobilisation ? (radiofrance.fr)

Port-La Nouvelle : un projet d’extension pour devenir le port de la transition énergétique (eolien-portlanouvelle.com)

2022 : éolien et solaire ont assuré 12 % de production électrique mondiale, record (linfodurable.fr)

Extension du port de Port La Nouvelle ©DR


Ce port (La Nouvelle) qui divise toute une région | ©VOYAGEONS AUTREMENT
Par Geneviève Clastres
Auteur et journaliste indépendante spécialisée sur le tourisme durable et le monde chinois, Geneviève Clastres est également interprète et représentante de l'artiste chinois Li Kunwu. Collaborations régulières : Radio France, Voyageons-Autrement.com, Monde Diplomatique, Guide vert Michelin, TV5Monde, etc. Dernier ouvrage "Dix ans de tourisme durable". Conférences et cours réguliers sur le tourisme durable pour de nombreuses universités et écoles.
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Une réponse à Ce port (La Nouvelle) qui divise toute une région

  1. pavie a commenté:

    bravo pour cet article qui montre bien la gravité de ce projet à Port la Nouvelle . les investissements des collectivités atteindront prochainement le milliard d ‘euros ; il aurait fallu dire un mot sur l’échec prévisionnel du trafic sur ce port avec surtout l’effondrement du trafic des céréales prévu pour un doublement de tonnage à 1,1 millions de tonnes il n’était l’an dernier plus qu’à 115 000 tonnes comme l’avait prévu la Confédération Paysanne .

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