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Une porte dérobée entre Casablanca et Hanoi

| Publié le 24 mai 2023
             

C’est une histoire de destins, une histoire de femmes aussi, un récit entremêlé où la rencontre improbable de deux femmes au-delà des frontières, deux françaises, l’une ethnologue, l’autre historienne vient nous offrir un regard inédit sur l’histoire coloniale et postcoloniale entre France, Vietnam et Maroc. À quatre mains, elles ont choisi de raconter comment leur histoire est devenue partie prenante d’une des portes dérobées de la grande Histoire. Au plus haut niveau des États, il est des récits que l’on n’aime point trop entendre ou que l’on maquille avec force commémorations tronquées. Et pourtant, il est des « poussières d’empires » et des « fiancées volées » que Caroline Grillot et Nelcya Delanoë sont allées traquer jusqu’aux confins des confins. Jusqu’à ce livre : Casablanca-Hanoï. Une porte dérobée sur des histoires postcoloniales.

Casablanca-Hanoï.
Une porte dérobée sur des histoires postcoloniales.

Poussières d’Empires

Tout commence par un ouvrage, « Poussières d’Empires », une enquête parue en 2002 aux Presses Universitaires de France. Nelcya Delanoë, spécialiste de l’histoire des États-Unis et des Amérindiens livre l’étonnante histoire, peu connue, d’une poignée de soldats marocains de l’armée française envoyés combattre en Indochine. Là, ils désertèrent le Corps expéditionnaire français pour rejoindre le camp du Viet-Minh. On les cantonna d’abord à Son Tay, sur une propriété française nationalisée en coopérative, puis à Yen Bai au nord du pays.  Ils fondèrent des familles vietnamo-marocaines et restèrent plus de vingt ans au Viêt-Nam. C’est leur histoire que raconte Nelcya, mais aussi leur motivation, puis leur retour au Maroc en 1972, non sans difficultés.

Ces fiancées vietnamiennes Volées, Envolées, Convolées…

Une poignée d’années plus tard, en 2006, à l’autre bout de la planète, Caroline Grillot enquête sur les migrantes vietnamiennes de la frontière chinoise qui, poussées par la pauvreté et les sombres perspectives de la vie conjugale au Vietnam, se sont accommodées de mariages arrangés avec des paysans chinois, en manque d’épouses suite à la politique de contrôle de naissance et d’exode rurale. Sinologue, ethnologue, Caroline donne la parole à ces femmes invisibilisées par l’Histoire au prix de nombreux entretiens menés sur le terrain. En 2010, elle publie à l’IRASEC son premier ouvrage : « Volées, envolées, convolées… Vendues, en fuite ou re-socialisées : les « fiancées » vietnamiennes en Chine ».

Une rencontre

Caroline et Nelcya auraient pu ne jamais se rencontrer. Elles ne sont pas de la même génération. L’une a surtout œuvré en Amérique, l’autre en Asie. Mais au-delà de leur différence, quelque chose de bien plus fort les rassemble : une insatiable curiosité pour l’autre, l’oublié, l’invisibilisé, celui qui vit dans les marges et à qui elles ont toujours souhaité donner la parole. Deux femmes, deux sensibilités à vif, deux travailleuses acharnées aussi, et tenaces. Et c’est ainsi qu’en 2006, alors même qu’elle n’a pas publié son premier ouvrage mais qu’elle enquête sur le terrain, Caroline rencontre Dung  à Hekou, ville frontière entre la Chine et le Vietnam. La jeune vietnamienne vit avec un Chinois mais surtout, explique à Caroline qu’elle est française et lui demande d’aller retrouver son père. Caroline file alors dans un cybercafé enfumé pour traquer des informations sur la possibilité qu’une de ses fiancées vietnamienne puisse avoir une ascendance française. Et c’est ainsi que le 26 avril 2006, elle écrit à Nelcya Delanoë dont elle a trouvé la trace et des comptes-rendus sur son ouvrage en quelques clics le message suivant :

« Chère Madame Delanoë.

Je me permets de vous écrire pour vous exposer une situation que vous pourriez m’aider à élucider. Je m’appelle Caroline Grillot, suis sinologue et ethnologue et me trouve actuellement sur mon terrain de recherche, à Hekou, petite ville chinoise frontalière du Viêt Nam. Mes recherches portent sur les mariages sino-vietnamiens.

Dans ce cadre, j’ai rencontré hier une Vietnamienne qui vit en couple avec un Chinois. Elle m’a affirmé être « française comme moi » car son père était français, un dénommé Bouaria Ben Mohamed. Un père français d’ascendance nord-africaine ? Cette jeune-femme, qui s’appelle Dung, est née en 1970, en pleine guerre du Viêt Nam. Son père aurait combattu à Diên Biên Phu. Il vivrait en France.                                            

Grâce au web, j’ai pris connaissance de votre livre sur les soldats marocains de l’armée française qui s’étaient ralliés au Viêt Minh pendant la guerre d’Indochine. Je n’y ai pas accès ici mais des comptes rendus me donnent à penser que vous avez peut-être entendu parler de ce genre de situation… Je suis curieuse d’en savoir plus et aimerais aider cette jeune femme, actuellement dans des conditions très précaires. (…). »

L’histoire est lancée, voire relancée, celle de Dung, bien sûr, mais aussi celle de Caroline et Nelcya, et enfin celle de ces nombreux oubliés de l’histoire, tant les deux femmes vont remuer ciel et terre pour retrouver l’ascendance de Dung mais aussi l’aider à faire face à sa situation et replacer son histoire dans celle de ces soldats ralliés ou prisonniers au « Viêt Minh ». Je n’en dis pas plus. Il faut lire l’ouvrage et cette intense correspondance pour se pénétrer de tous ses rebondissements et comprendre combien Caroline et Nelcya nous offre ici le récit interstitiel mais tellement essentiel d’un passé enfoui. « Casablanca-Hanoï. Une porte dérobée sur des histoires postcoloniales » parait aux éditions L’Harmattan fin 2020.

Retrouvailles et porte de… sortie ?

Pas facile pour un ouvrage, pourtant captivant, de paraître au moment même où la planète entière se confine. Sortir quand tout se ferme. Satané Covid. À croire que l’histoire se repait de ces circonvolutions complexes qui évitent à la réalité des faits de jaillir de leur boîte. Les deux femmes ont travaillé des années durant à quatre mains et à présent que le résultat est là, le monde se dérobe. Donc peu articles, mais élogieux, à l’international particulièrement. La vie reprend. Et pourtant, il est des inconditionnels de l’ouvrage, à l’image d’Olivier Le Trocquer, membre du Comité de Vigilance face aux Usages de l’Histoire (CVUH) et enseignant en lycée et dans le supérieur, qui ne se résout pas à ce que cette impressionnante enquête soit déjà enfouie dans les flux et reflux de l’édition galopante. Il a lu par deux fois l’ouvrage, en a perçu toute sa richesse, sa complexité, sa force aussi, en ce qu’il donne la parole aux vaincus, aux dominés. Il décide avec le CVUH d’organiser une rencontre.

Elle a lieu le 17 mai dernier, au Lieu-Dit, un café du 20e arrondissement de Paris, et rassemble sous l’édige du CVUH les deux autrices autour d’une vingtaine de personnes captivées. Historien, Olivier Le Trocquer introduit les débats. Nelcya poursuit en racontant sa première rencontre avec Caroline. Toutes deux lisent des extraits de l’ouvrage, content la progression de leur enquête sans toutefois en révéler l’issue. Nelcya rappelle surtout cette porte dérobée, réplique de la porte de Meknès, qu’elle a découverte alors quand elle enquêtait sur ses « Poussières d’Empires » au Vietnam. La porte, construite à l’entrée de leur « coopérative » par les Marocains restés sur place après la guerre d’Indochine, marque le début de leur vie au « village ». L’historienne soupire : « Elle est devenue aujourd’hui un site touristique de propagande, rénovée telle une véritable « tarte à la crème », maquillée par le pouvoir pour un certain pouvoir. »

Inaugurée à grand coup de flonflon lors de sa restauration en 2018, ce qui était alors une porte dérobée ouvrant sur des histoires invisibilisée est donc aujourd’hui devenu un nouvel instrument de la propagande touristico-historique visant à « rectifier » le passé. Nelcya et Caroline dénoncent cette histoire maquillée, perpétuellement édulcoré au détriment des oubliés, des déclassés, des précaires et des non-conformistes. Nelcya : « Lors de l’inauguration de 2018, aucun des descendants des familles n’a été invité. » Un colloque ronflant avait eu lieu peu avant, où aucune des deux chercheuses n’avait été ni invitée ni prévenue. Les voilà elles aussi invisibilisées puisqu’elles dérangent !

Mais il reste cet ouvrage, ce témoignage poignant, cette griffure de l’histoire. Caroline confie qu’elle a dépassé le code de déontologie de l’ethnologue en ne gardant pas toujours la distance avec Dung, devenue une amie. Dans la salle, un participant rappelle que Jeanne Favret-Saada estimait qu’« il faut être affecté pour faire de la bonne anthropologie ». C’est si juste. Tout est dit.

———— Aller plus loin —————

Casablanca-Hanoï. Une porte dérobée sur des histoires postcoloniales. Nelcya Delanoë et Caroline Grillot, préfacé par François Guillemot, L’Harmattan), 2020.

Poussières d’empires, Nelcya Delanoë, PUF, 2002

Volées, envolées, convolées… Vendues, en fuite ou re-socialisées : les « fiancées » vietnamiennes en Chine, Caroline Grillot,  Connaissances et Savoirs/IRASEC, 2010.

Voir aussi : Casablanca-Hanoï. Une porte dérobée sur des histoires postcoloniales, par Geneviève Clastres (Le Monde diplomatique, juin 2021) (monde-diplomatique.fr)


Une porte dérobée entre Casablanca et Hanoi | ©VOYAGEONS AUTREMENT
Par Geneviève Clastres
Auteur et journaliste indépendante spécialisée sur le tourisme durable et le monde chinois, Geneviève Clastres est également interprète et représentante de l'artiste chinois Li Kunwu. Collaborations régulières : Voyageons-Autrement.com, Monde Diplomatique, Guide vert Michelin, TV5Monde, etc. Dernier ouvrage "Dix ans de tourisme durable". Conférences et cours réguliers sur le tourisme durable pour de nombreuses universités et écoles.
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