#TourismeDurable

La fragile beauté de la Terre – Yves Paccalet

| 30 décembre 2017 • Mis à jour le 30.12.2017 à 10h42
         

Yves Paccalet
Forum National Tourisme Responsable

La fragile beauté de la Terre
J’ai couru le monde pendant vingt ans sur la
Calypso du commandant Cousteau. J’ai sillonné les
océans, les forêts, les montagnes, l’Amazonie et la
Nouvelle-Guinée, les Andes et l’Himalaya, le Sahara,
l’Arctique et l’Antarctique.

La Terre est devenue petite. Elle est belle –
même si nous la défigurons partout. Elle nous appelle.
Elle nous donne envie de la contempler, de la sentir, de
la toucher, de l’écouter, de la goûter… Les films, les
reportages, les documentaires, l’Internet nous invitent à
partir à la rencontre des paysages, de la faune, de la
flore et, bien entendu d’abord, des hommes… Nous
rêvons de profiter des lointains, de jouir d’autres
panoramas, d’apercevoir d’autres espèces, de goûter
d’autres cuisines, de côtoyer d’autres peuples, de nous
immerger dans d’autres cultures.
Si nous sommes responsables, si nous désirons
conserver les splendeurs de la planète pour les
générations futures, nous devons nous demander si
nous avons le droit « d’aller là-bas vivre ensemble »,
comme disait Baudelaire dans l’Invitation au voyage.
Je pense que nous pouvons partir, mais pas n’importe
où, pas n’importe quand, pas n’importe comment.
Il est certain, d’abord, que nous ne pouvons pas
multiplier les voyages en avion. Ce mode de transport
est avide en énergie. Il grille de grandes quantités de
carburants fossiles, contribue à l’effet de serre et au
réchauffement climatique, et augmente de façon
considérable notre empreinte écologique.
Mieux vaudrait que nous prenions davantage de
temps pour franchir les fuseaux horaires – par exemple,
que nous pratiquions le Voyage en cargo, ainsi que
nous y invite, dans son guide homonyme, mon ami
l’écrivain Hugo Verlomme. Certains font le tour du
monde en vélo : rien n’est plus écologique, mais on ne
l’exigera pas de tout le monde !
Si nous voulons aller loin sans trop entamer
notre « crédit carbone », nous devons faire attention.
Certaines destinations sont trop sensibles, trop fragiles,
trop peu « durables », pour accueillir des foules. C’est
le cas, par exemple, de la péninsule Antarctique ou des
îles Galapagos, qui supportent déjà chaque année
environ 70 000 visiteurs, et ne pourraient pas en voir
arriver beaucoup plus sans perdre leur substance – leur
majesté, leur faune exceptionnelle, leurs subtils
équilibres écologiques. L’Antarctique et les Galapagos,
mais bien d’autres lieux privilégiés du globe comme le
Kamtchatka ou les ultimes forêts de Madagascar, nous
font envie. Mais chacun de nous comprend que le droit
au tourisme rencontre ses limites dans la capacité
même des milieux à résister aux déferlements humains.
Le problème est qu’aujourd’hui, la sélection s’effectue
par l’argent : seuls les riches peuvent aller saluer les
baleines d’Hawaii ou les pandas di Sichuan. Peut-être,
un jour, instituerons-nous un mode de sélection plus
égalitaire. Pourquoi ne pas désigner les heureux
visiteurs de ces merveilles par tirage au sort ?
Dans bien des lieux, le tourisme constitue un
bienfait pour les populations locales. À condition qu’il
ne ravage pas leur environnement et leur culture…
Je ne m’étends pas sur le minimum requis de
politesse envers autrui. Respecter les coutumes, la
religion, les croyances, les terres, les forêts, les lieux de
chasse ou de pêche des peuples qu’on visite, tout cela
semble aller de soi. Mais beaucoup n’apprennent pas
ces principes. Ou les oublient vite… Le plus souvent,
les villageois qui nous accueillent sont pauvres, voire
très pauvres. Leurs ressources en nourriture, en eau, en
arbres, en espace sont limitées. Tant qu’ils observaient
leur mode de vie traditionnel, ils étaient en équilibre
avec leur milieu. Le débarquement des étrangers leur
permet de gagner un peu d’argent, donc de confort
(notamment domestique ou médical).
Encore faut-il que les visiteurs ne se comportent
pas en conquérants, dans un esprit que je qualifierais de
« néocolonial »… On ne peut pas se déclarer l’ami
d’un peuple, et en même temps piller ses ressources
vitales. L’eau est partout précieuse : le touriste ne doit
jamais en exiger des quantités inconsidérées, qui lui
permettraient par exemple de prendre plusieurs
douches ou un bain par jour. Les produits de la forêt ou
de la mer sont délicieux à consommer : mais ils
constituent la base de la survie des populations
locales… On ne peut pas plonger sur des récifs
merveilleux, en respectant la flore et la faune sousmarines,
sans toucher un seul poisson, un seul crustacé
ou un seul mollusque, et rentrer le soir à son hôtel ou
au camp et commander un plat de langouste ! Bien
évidemment, cette langouste-là a été pêchée sur les
mêmes récifs qu’on se plaisait à photographier peu de
temps auparavant…
Consommer peu d’eau, peu de viande, peu de
poissons, peu de carburants, peu d’espace. Se couler
dans le milieu. Chasser le gaspi. Tout économiser pour
rétrécir son empreinte écologique : telles sont les règles
essentielles du touriste responsable… Il en est d’autres.
L’une des plus efficaces serait que nous ne
voyagions pas tous ensemble, au même moment, vers
la même destination. La concentration saisonnière des
visiteurs nécessite la construction de lieux d’accueil
(hôtels, immeubles locatifs, restaurants, piscines et
autres espaces ludiques) surdimensionnés. Elle aboutit,
de façon inéluctable, au bétonnage. Cette constatation
est valable aussi bien pour les destinations lointaines,
que pour les itinéraires moins exotiques.
J’ai vu, dans des parcs africains, des dizaines de
4 x 4 garés en demi-cercle, et surchargés de touristes
tous en train de filmer ou de photographier le même
guépard coincé au cœur de ce cirque… J’ai pensé que
si les visites étaient mieux réparties au long de l’année,
chacun y gagnerait ; et l’animal en premier !
Dans nos pays d’Europe, qu’il s’agisse de la mer
ou de la montagne, la concentration des visiteurs, en
été d’un côté, en hiver de l’autre, conduit à des
aberrations. L’inévitable mur de béton en résulte, sur la
Côte d’Azur ou la Costa Brava comme dans les usines
à ski de Tarentaise ou du Valais. Les embouteillages de
voitures en procèdent, notamment au moment des
grands chassés-croisés départs-retours – avec leurs
gaspillages éhontés de pétrole, leurs pollutions de
l’atmosphère et leurs énervements collatéraux. Il
s’ensuit encore des envolées de prix dans l’immobilier
et la restauration. Et de regrettables effondrements de
la qualité des services…
Si nous étions un tant soit peu responsables,
nous militerions pour un « tourisme quatre saisons »
généralisé. Je sais : ce n’est pas simple. Les habitudes,
les dates des vacances scolaires, la vie des entreprises
et d’autres facteurs encore, continuent de nous
empêcher de goûter les splendeurs de la montagne au
printemps ou en automne ; ou les douceurs de la mer
en dehors des sacro-saints juillet-août encombrés, hors
de prix et pollués.
Je veux croire que nous réussirons à introduire
un peu de sagesse dans nos actes, dans le secteur du
tourisme comme dans les autres. J’aime chaque pays
de la Terre, chaque province de la France, chaque
village de nos provinces : raison pour laquelle j’espère
que nous apprendrons à respecter cette loi capitale de
l’écologie, selon laquelle rien ne peut durer sans
équilibre. Et que plus il y a de beauté, plus cet équilibre
est fragile…


La fragile beauté de la Terre – Yves Paccalet | ©VOYAGEONS AUTREMENT
Par Romain Vallon

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