#TourismeDurable
La feuille de chou du tourisme durable

Focus sur Migrations & Développement

| 3 novembre 2012 • Mis à jour le 08.11.2012 à 11h58
         

Pilier et co-organisateur du FITS, Migrations & Développement est une association franco-marocaine créée en 1986 regroupant des collectifs de migrants du sud de la France. Elle a notamment accueilli et animé les ateliers de Taliouine tenus le 20 octobre, ce qui a permis de revenir sur l’aventure extraordinaire des ces migrants marocains qui ont su utiliser le tourisme solidaire comme levier de développement de leur territoire.

FITS Maroc 2012

Atelier de Taliouine organisé par Migrations & Développement @G.Clastres

Les migrants de Taliouine

Tout commence par un constat. Dans les années 80, les migrants de Taliouine reviennent régulièrement dans leurs villages les bras chargés de présents. Malheureusement, sur place, il n’y pas d’électricité. Impossible  de faire marcher téléviseurs et vidéos. Militant CFDT de l’usine d’aluminium d’Argentière-la-Bessée, Jamal Lahoussain est candidat au retour à la fermeture de l’usine. En 1986, il crée « Retour et Développement » qui deviendra Migrations & Développement deux ans plus tard.  Avec l’appui d’experts bénévoles français, l’association aide à l’électrification des villages et développe peu à peu un programme de développement : retenues collinaires, irrigations, écoles et dispensaires, adduction d’eau potable.

La démarche se veut participative et couvre des champs très vastes du développement local (santé, culture, éducation, etc.). Toutefois, la région reste pauvre. Régulièrement, la sécheresse frappe sévèrement. Les migrants commencent à s’essouffler et s’interrogent sur leur rôle. Doivent-ils remplacer l’état ? Impossible. Taliouine compte 2 000 villages et les chantiers sont titanesques. Le temps est venu d’évaluer leur action. Au cours des années 1990, une large consultation régionale est organisée. L’association fait notamment  appel à Jean-Marie Collombon pour la mise en place d’un diagnostic territorial. Un rapport de 120 pages suivra, mettant en exergue les points faibles mais aussi les points forts de la région. Clairement, il apparait que la sécheresse chronique est le problème majeur pour les villages. En revanche, ces derniers possèdent de nombreux « facteurs aidants », un patrimoine, des produits de terroir, un potentiel de randonnées…, autant d’atouts qui semblent tous converger dans le sens du développement touristique local.

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Les terres sèches de la région de Taliouine @G.Clastres

Tester l’outil tourisme

Tourisme. L’idée est lancée. Mais dans ces régions, le mot ne résonne pas toujours de façon agréable à l’oreille des villageois. L’hôte venu de loin, certes, on l’accueille et on l’accueillera toujours en ami. Mais le touriste, cet être indéfini qui se déplace en groupe avec des mœurs souvent étranges, qui boit de l’alcool et ne sait pas se tenir. Ah non ! Migrations & Développement a alors l’idée d’organiser des groupes test et Jean-Marie Collombon de piocher parmi une catégorie de touristes bien particulière : les randonneurs. Les premiers groupes viennent, restent, repartent puis « Touristes » et villageois sont consultés avec force questionnaires et réunions. L’idée, adapter le tourisme au village pour développer un tourisme solidaire intégré au territoire.

Très vite, les villageois se rendent compte que ces « touristes » dont ils avaient un peu peur sont finalement plus sympathiques que prévus. Les randonneurs ont le mérite d’aimer la nature, de se déplacer lentement et donc d’avoir une approche douce des villages et populations. La rencontre en est d’autant plus facilitée. Les questionnaires permettent d’affiner les besoins et les ressentis. Entre 2000 et 2005, les voyages test totalisent 3 900 nuitées, 43 000 € dépensés et 60 000 € d’achats sur place. Les groupes qui viennent dans la région découvrent un territoire, un patrimoine, des produits locaux, et les villageois réalisent peu à peu tout le potentiel économique représenté par ces arrivées régulières. Ils voient aussi combien le tourisme et la rencontre avec l’autre venu de loin peut aider à la valorisation identitaire de territoires et cultures.

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Abderrazak Elhajri – Pilier de Migrations & Développement @G.C

Pour un tourisme solidaire

Le tourisme solidaire apparait alors comme un levier de développement idéal, élément structurant du territoire. En 2000, le pacte de Taroudant est signé. Il vise à valoriser au mieux toutes les richesses locales (randonnées, paysages, safran, huile d’olive, argan…). L’objectif : réussir un développement rural intégré. Des actions de soutien aux activités économiques sont entreprises et un programme de tourisme rural solidaire est mis en place. Il est basé sur l’investissement de migrants dans des auberges rurales construites dans leur village d’origine. En outre, une charte est mise au point afin de préserver villages et villageois. Elle stipule notamment qu’à Taliouine, le tourisme passera par des agences de voyage associatives. Les touristes qui viendront s’inscriront dans une démarche de tourisme solidaire. Pour visiter les greniers (patrimoine local), il faudra s’acquitter d’un droit de visite pour ne pas mobiliser les femmes qui sinon feraient des démonstrations au détriment de leurs activités. En outre, 6% du bénéfice des voyages serviront à financer des actions de développement. Concrètement, si un touriste paie 250 dhirams, 20 iront à l’association villageoise.

En tout, 21 auberges sont peu à peu créées par des migrants. Un investissement pas toujours rentable mais ceux-ci le font avant tout pour leur village (jusqu’à 1 million de dhirams dépensé pour certains). L’argent prélevé servira à financer des écoles, le foyer féminin, des projets d’irrigation, autant d’actes solidaires qui auront un impact réel sur la population et qui intègreront clairement le tourisme à la démarche de développement en mobilisant tous les acteurs du territoire, public ou privé. En deux ans et demi et d’un point de vu purement économique, plus d’un million deux cent milles dhirams sont ainsi injectés dans les villages.

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Auberge rurale en construction dans le village d’Ifri @G.Clastres

Conclusion et plaidoyer

Bien géré, le tourisme s’avère donc un bon moyen de désenclaver les villages. Les villageois se sentent moins isolés. Chacun y trouve son compte. Les femmes qui vendaient leur tapis 300 dhirams prennent conscience qu’à Marrakech, les touristes les achètent dix fois ce prix et osent forcer un peu les tarifs. Certaines reçoivent des sommes d’argent qu’elles n’auraient jamais pensé toucher de leur vie. L’association villageoise permet aussi de faire passer des messages. Ainsi, elle sensibilise les villageois au sens de l’accueil et au ramassage des déchets (plastiques, papiers…) pour que les villages soient accueillants. La présence des voyageurs aide aussi à casser des idées reçues et même, parfois, à faire changer le regard de certains jeunes, en voie de radicalisation islamique, sur cet autre pas si différent.

Aujourd’hui, les projets ne manquent pas pour continuer à faire vivre le tourisme solidaire dans la région et mieux faire connaitre les auberges. Des circuits sont à l’étude, une réflexion est en cours pour la création de maisons d’hôtes, une autre pour la mise en place de chartes communales. Des projets essaiment concernant la création de via ferratas, de sentiers de randonnées, de topoguides, d’écoles de formations de guides… Malheureusement, l’association se heurte aussi à des murs : problèmes de  signalisation, difficultés pour obtenir les autorisations du ministère pour ouvrir les auberges rurales, trop peu de promotion et d’articles sur la région….

http://www.migdev.org/wp-content/uploads/2012/04/JAMAL-Lahoussain-200px.jpgAu cours du FITS, pendant  les journées de Tiznit, Jamal Lahoussain a remercié avec force le ministre du tourisme marocain de n’être pas venu (venue décalée puis annulée au détriment de l’organisation). Son intervention, poignante et sincère, résume à elle seule les nombreux défis auxquels sont encore confrontés ces hommes et ces femmes qui font vivre les territoires. Je le cite. En guise de conclusion. En guise de plaidoyer aussi : « Les investissement des migrants c’est bien mais ce n’est pas suffisant. On se sent souvent un peu seuls, oubliés par les politiques. Le fait que le ministre du tourisme ne soit finalement pas venu au FITS montre bien que la politique menée par le gouvernement est inexistante. Inexistante quant à l’utilisation de ce levier touristique pour lutter contre la pauvreté. (…) Finalement, le ministre a bien fait de ne pas venir. Le tourisme est l’affaire des territoires. Il faut développer le tourisme sans les ministères. Toutes les auberges fonctionnent mais avec l’autorisation des communes rurales, pas du ministre. Monsieur le ministre du tourisme marocain, je vous remercie de ne pas être venu.… »

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EN SAVOIR PLUS

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A noter – A Chefchaouen – un réseau de maisons rurales est en train de se mettre en place sur le même principe que Migrations & Développement à Taliouine. Il articule agro-écologie et tourisme rural avec dix-neuf gites et quarante producteurs. Les responsables des auberges font tous partie d’un réseau d’agriculteurs bios. Ainsi, les Marocains découvrent d’autres façons de produire les aliments.

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Focus sur Migrations & Développement | ©VOYAGEONS AUTREMENT
Par Geneviève Clastres
Journaliste indépendante, auteur, spécialiste de la Chine, de l'Asie, sinologue. Publications sur le tourisme équitable. Livres documentaire jeunesse sur l'Asie. Reportages divers.
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2 réponses à Focus sur Migrations & Développement

  1. Driss Lyakoubi a commenté:

    Bravo pour le travail accompli par votre journaliste. Il est à la fois exhaustif et instructif.

  2. Naji a commenté:

    Des auberges en ciment armé dans des lieux de haute montagne ou du moins de traditions constructives rurales intéressantes, quelle misère ! Il faut raisonner les décideurs sur le choix du matériau de construction. Le pisé, la pierre sont utilisés dans d’autres pays aux conditions climatiques plus prégnantes encore, pourquoi pas en ces territoires ? Par ailleurs les matériaux locaux sont 2 à 3 fois moins chers que ces techniques importées. Le poste économisé là bénéficiera pour l’équipement ou pour d’autres projets.

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