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Des Indiens dans nos vies

| 16 octobre 2018 • Mis à jour le 16.10.2018 à 22h40
Thèmatique :  Acteur associatif   Monde   Routes du Monde 
         

À l’initiative de l’association Tchendukua qui leur vient en aide depuis des années, trois Mama (chamans/guides) du peuple kaggaba (Kogis) de Colombie sont venus en France début septembre pour « marcher la vallée du Haut-Diois », aux sources de la Drôme. Et en proposer un diagnostic santé, tout en opérant pour l’occasion un regard croisé sur cette nature avec plusieurs scientifiques occidentaux enthousiastes  de cet échange de savoirs. Rencontre forte !…

Voyageons Autrement : Didier Hilar, pouvez-vous vous présenter en deux mots ?

Didier Hilar : Administrateur de l’association Tchendukua, j’accompagne les Kaggaba durant leur séjour dans le sud de notre pays. Avec l’équipe bénévole toulousaine de Tchendukua menée par Jean Pierre Chometon, nous avons organisé la soirée d’échanges publics avec les scientifiques qui a eu lieu à Toulouse le 15 septembre dernier. Et, c’est aussi en tant qu’architecte et géobiologue que j’ai participé à cet évènement exceptionnel : Diagnostic croisé « Pour la planète »- Cross diagnosis for the planet*

VA : Et l’association Tchendukua ?

DH : Elle a fêté ses 20 ans l’an dernier et sa création est une belle histoire. En 1997, donc, le jeune géographe Eric Julien sillonnait le territoire des Kogis, dans la sierra colombienne, lorsqu’il fut atteint d’un œdème pulmonaire sévère. Il ne dut de conserver sa santé, et sans doute sa  vie vu l’isolement où il se trouvait, que grâce à l’intervention des Mama kaggaba (chamans kogis). Une fois rétabli, il leur demanda ce qu’à son tour il pouvait faire pour eux. « Aide-nous à retrouver nos terres ancestrales pour continuer à protéger le cœur du monde » lui répondirent les Kogis. C’est ce qu’il fit en créant Tchendukua (TIA), avec, notamment, le soutien de l’acteur Pierre Richard – En 20 ans, et, dans un contexte très difficile voire violent (ces terres sont contrôlées par les narcotrafiquants et les paramilitaires et Gentil Cruz, premier représentant colombien de TIA a été assassiné), plus de 2000 hectares de la Sierra Nevada de Santa Marta purent être rendus à la communauté Kogis aujourd’hui forte de 25.000 membres environ.

VA : D’où est partie l’idée de faire venir des chamans Kogis « expertiser » un morceau de campagne française en compagnie d’experts occidentaux ?

DH : Conscients de l’importance de nos échanges de connaissances pour requalifier notre relation à la Nature et protéger la planète, c’est en 2012, lors de la rencontre annuelle d’Éric Julien avec le gouverneur José de los Santos Sauna Limaco (Organisation Gonawindùa Tayrona), qu’a été évoquée cette idée, pour la première fois. Les Indiens Kogis vivent dans ce qu’ils appellent « le cœur du monde », un territoire de la Mère Nature dont ils sont responsables et garants de l’équilibre. Ils vivent sans argent ni écriture, en toute égalité entre hommes et femmes, en prenant chaque décision importante de manière collégiale et, surtout, en harmonie avec la Nature depuis des milliers d’années. Ce qui leur a permis de développer une extrême sensibilité à tout ce qui touche à l’équilibre naturel des choses (voir le film Aluna, d’Alan Ereira sur Youtube). Pour eux, l’être humain, dans ses équilibres comme ses déséquilibres, est le reflet du territoire sur lequel il vit. Comme l’évoque le philosophe Michel SERRES, « Nous sommes le monde, nous fonctionnons comme le monde, mais nous semblons l’avoir oublié. Il faudrait remettre le monde et la nature dans la pensée ». Les Kogis se sentent de plus investis d’une mission : porter un message aux habitants de cette planète pour les enjoindre d’entretenir le respect de la Mère Nature et de sa biodiversité. Entretenant depuis toujours un lien étroit, organique avec la Terre Mère, ils veulent nous aider à retrouver celui-ci. Et il se trouve heureusement, un peu partout sur la planète, des chercheurs et scientifiques à l’esprit ouvert qui se montrent très intéressés par cette approche et en ressentent toute la validité. Formidable inversion du sens où les « invisibles » du Sud, comme les appelaient René CHAR, viennent inspirer les modernes du Nord. D’où la présence à nos côtés d’experts (plus d’une trentaine) très variés : biologiste, médecin, géographe, géologue, archéologue, philosophe, anthropologue, astrophysicien, architecte ; musicien etc. venus d’universités et de pays différents. Qui ont pu, à cette occasion, croiser leur regard avec ceux des Mamas (ou Mamus, les chamans) et des Sagas (femme chamane) étant mandatés par leur communauté pour nous rendre visite, sachant qu’ils n’avaient que très peu voyagé jusque-là (jamais aussi loin) et que l’un d’entre eux n’avait même jamais quitté son village.

VA : Pourquoi avoir choisi ce petit coin de la Drôme ?

DH : Eric Julien a créé, dans la Drôme donc, dans la vallée du Haut-Diois, un lieu (La comtesse) et l’École pratique de la Nature et des savoirs), inspirés de la manière de vivre des Kogis. À l’écoute des forces naturelles et spirituelles, il y a bâti avec, notamment, Michel Racine et une équipe de bénévoles, une nuhé*, cette maison commune où se prennent les décisions, en suivant leurs recommandations. Il souhaitait que ces « grands frères » viennent baptiser le lieu, mais aussi qualifie son essence énergétique et l’aide à passer d’ « un paysage à un pays sage » (Thierry Geffray, agriculteur/fondateur de l’association Biovallée du Haut Diois), lorsque l’ordre naturel des choses est respecté et permet à l’harmonie de s’installer**. Cela constituait une formidable occasion de croiser leur regard avec celui de scientifiques occidentaux eux-mêmes préoccupés par l’avenir de la planète. Les Indiens Kogis nous ayant demandé de les aider à soigner la Terre Mère malade (pour exemple, la disparition de leurs abeilles natives), ces chercheurs ont été ravis de présenter leur approche de la nature à celle des Kogis, sachant, et c’est important, que les Kogis ne sont jamais dans le jugement, la condamnation, etc. Ils disent juste ce que la Terre Mère ressent en lisant, constatant, dans les faits, ce qu’elle exprime. Ils possèdent par ailleurs cette connaissance, ce don, unique au monde sans doute, d’être capable de restituer à un lieu donné sa configuration primaire, originelle, quand bien même ce lieu a été dévasté par l’homme. Le but de leur venue était donc de nous aider à réapprendre à LIRE la nature afin de pouvoir, ensuite, rétablir l’ordre naturel des choses.

VA : Comment êtes-vous parvenu à impliquer structures officielles et chercheurs de plusieurs pays  dans cette belle aventure ?

DH : À l’instar du cacique brésilien Raoni (dont VA a souvent parlé, ndlr), les Kogis sont assez connus du monde institutionnel. L’Agence Française de Développement, entre autres, qui a aidé au financement et à la logistique de leur venue, suit le travail accompli par Tchendukua en collaboration avec les Kogis depuis des années. Et puis, il existe en France, comme partout, des forces humaines qui s’investissent depuis longtemps au secours de la planète. Des « sachants » et des chercheurs en tous genres qui, derrière des penseurs comme Michel Serres, s’investissent pour établir de nouveaux paradigmes. Il n’est donc pas si étonnant de voir, entre autres, l’École Normale Supérieure de Lyon, l’Université Paris VII ou encore le Laboratoire des Dynamiques Sociales (LADYSS) pluri-universitaire s’intéresser aux activités de Tchendukua et venir apposer et comparer leur vocabulaire sur la perception des choses que proposait les Kogis. Ce furent, de ce point de vue, 10 jours d’une totale mixité de vocabulaire et de points de vue ne pouvant conduire chacun qu’à une perception plus holistique du monde, une vision enfin partagée.

VA : Une fois sur le terrain, comment se sont passées les choses ?

DH : Merveilleusement bien. Tous les experts, d’ici et d’ailleurs se sont mis à « marcher le lieu », à l’écouter et, pour les Kogis (et d’autres également) à le ressentir. Puis chacun a fait part de sa vision aux grands experts que sont ces chamans (dont l’un d’eux est une sommité en la matière, une sorte de premier ministre Kogis). Dès le départ, en apercevant une forêt de pins, les Kogis ont dit : « Ces arbres n’ont rien à faire ici. D’où viennent-ils ? ». Et, en effet, c’étaient des pins noirs d’Autriche. « Ils créent un important désordre dans le lieu » ont expliqué les Kogis. Ce furent là les premiers échanges d’expertises avec les géographes, écologues et la validation que nos « grilles de lecture » pouvaient être cohérentes. Pour illustrer ce propos, il y avait dans nos rangs, le professeur Roch Domerego, spécialiste mondial des abeilles, qui a abondé dans leur sens et vers lequel les Kogis se sont ensuite tournés, intéressés. « Vous avez introduit chez nous des abeilles africanisées qui prennent la place de nos abeilles locales, ont-ils expliqué. Or, sans la cire particulière de nos abeilles, nous ne pouvons pas fabriquer les instruments de musique qui nous permettent de chanter le monde. C’est un vrai problème ». « Les abeilles dont vous parlez ne sont pas africanisés, leur a expliqué Roch Domerego, ce sont des abeilles créées par l’homme ». « Le Père Spirituel de ces abeilles est donc un laboratoire, ont soudain compris les Kogis, voilà pourquoi nous ne pouvons pas dialoguer avec elles. Peux-tu nous aider à les contrôler et à faire revenir nos abeilles ?… » Et Roch s’est engagé à venir les aider. Il leur a même appris que Stradivarius, qui fabriqua les meilleurs violons de tous les temps, utilisait – lui aussi ! – pour ses instruments, la cire d’abeilles locales particulières et aucune autre. Les ateliers qui se sont déroulés durant ces journées ont eu cette richesse. Il faut dire aussi que la plupart des scientifiques présents avaient déjà travaillé avec des peuples premiers, sachant toute la richesse qu’il y avait à les rencontrer…

VA : Qu’est-ce qui a le plus surpris, émerveillé, affligé nos visiteurs en découvrant notre pays ?

DH : Outre l’expérience de l’avion, c’est la première fois qu’ils approchaient une mégapole comme Paris, une ville dont on ne voit pas la fin, immeubles, routes, périphériques… « Comment respirez-vous, ont-ils demandé, d’abord, on ne voit pas d’arbre ?!… ». Et quand on s’enfonçait dans un tunnel, ils demandèrent pourquoi on creusait des trous dans le corps de la Terre-Mère. « Pour aller plus vite ». « Ah ! Mais jusqu’où voulez-vous aller plus vite ?… ». Ils étaient dans une incompréhension totale : « Vous nous dîtes que vous savez que vous polluez, et détruisez et néanmoins, vous continuez. Pourquoi ?!… ». C’était une incompréhension ab-so-lue pour eux. Comme je l’ai dit, les Kogis, culturellement, ne sont jamais dans le jugement, ils ne savent tout simplement pas ce que c’est. Ils étaient juste choqués que l’on puisse agir contre ses intérêts, contre la Mère Nature dont nous sommes les enfants. Ensuite, ce fut pour eux un bonheur de retrouver les montagnes. Ils ont adoré découvrir de Mère Nature un autre visage. Qu’ils parvenaient pourtant à « lire » comme un livre ouvert ; nous parlant des pères et mères spirituels du lieu***. Tels arbres sont ici pour telle raison, telles plantes pour telle autre, etc. Car l’ordre naturel est partout le même. Et puis, ils nous ont vu marcher les lieux, être à l’écoute de la nature jusque dans l’expression invisible de certaines choses. Ce fut pour la plupart d’entre nous, une belle gratification que de voir notre démarche validée, confirmée plutôt que d’être traité, comme parfois, de « perché » ! Ils nous ont vraiment offerts à tous beaucoup de moments forts. Et ont beaucoup apprécié, au terme de leur périple, d’être accueillis par Alain Alaya, qui avait organisé pour Tchendukua, un atelier public sous un superbe chêne vieux de 400 ans (un père spirituel) de sa propriété du Gaillacois.

VA : Sur quoi d’autre va déboucher cette rencontre rare ?

DH : Le but est d’enrichir notre connaissance à partir de leurs connaissances intuitives, issues d’un ressenti profond, d’une relliance. Des documents seront produits, des outils pédagogiques mis au point pour servir à d’autres. L’approche scientifique occidentale est morcelée, spécialisée, l’apport des Kogis va permettre de retrouver une intégrité, une transversalité montrant la cohérence et l’unité présente dans tous les aspects du vivant. Il nous faut peu à peu basculer d’une vision avant tout économique du monde à une vision établissant l’unité organique de la planète et mettre nos connaissances au service de la défense du vivant, de ses droits ! (ce que plusieurs pays comme la Nouvelle-Zélande ou l’Uruguay ont commencé de faire), nous diriger vers ce Contrat Naturel appelé de ses vœux par Michel Serres. La Mère Nature des Kogis, notre planète, est un être vivant et nous devons la respecter. Ce sont des valeurs que portent Tchendukua.

VA : Comment s’est passée la restitution publique finale organisée à Toulouse le 15 septembre dernier ?

DH : Il y avait là des gens connaissant un peu Tchendukua et d’autres qui étaient investis ou sensibles aux sujets de l’écologie et du développement soutenable. Les gens n’étaient pas au spectacle, venus voir de « bons sauvages » et ils ont été impressionnés par la qualité de présence des Mama Shibulata et Bernardo, de Saga Narcissa, et par la précision avec laquelle les Kogis abordaient les enjeux environnementaux. Je n’oublierai pas la remarque que m’a faite une adolescente à la sortie en parlant de Saga Narcissa (la femme chamane): «Je ne comprenais pas ce que la dame disait, mais je ressentais ce qu’il y avait dans ses mots au dedans de moi » !

VA : Qu’est-ce qui vous a, vous, le plus marqué dans tout ceci ?

DH : L’architecte a pour mission de créer des lieux de vie. Il doit donc d’abord comprendre comment fonctionne la vie. Personnellement, j’en suis aujourd’hui rendu à une pratique très holistique de mon métier, accordant une grande place au ressenti (je conseille toujours aux jeunes architectes de se mettre dans une position d’extrême écoute du lieu). J’ai donc été ravi de voir ma démarche validée et ses différents éléments qualifiés. Et ce fut la même chose pour tous les scientifiques présents, issus de disciplines qui ne se parlent que peu souvent et communiquent avec des vocabulaires différents. Grâce aux Kogis, nous avons bien vu que nous parlions tous de la même chose. Nous sommes devenus un corps collectif commençant à prendre conscience de lui-même. Fini le temps où les disciplines différentes se regardaient, se jaugeaient, nous avons croisés et associés nos regards. D’où l’intérêt de faire suivre cette expérience remarquable par des publications qui aideront les suivants à avancer plus encore. Honnêtement, ce que nous avons vécu, le niveau d’investissement, des experts participants, des bénévoles jusqu’au Kogis est de l’ordre de l’exceptionnel : nous ne sommes plus dans la prospective, nous ne parlons pas de quelque chose de possible, nous avons commencé d’agir : « c’est, maintenant ! ». Les différentes abeilles de la ruche que nous sommes s’activent désormais au service de cette belle Dame qui nous porte et nous nourrit : la Terre. Il est grand temps !

* Une Nuhé est un temple, une construction traditionnelle pour les réunions et la concentration spirituelle communautaire qui permet de maintenir la sacralité de l’ordre, de la discipline et de la relation sociale. D’une certaine façon, Nujuakala peut être associée au concept de « territoire » ou serait intégrées l’ensemble des activités et pratiques spécifiques de la communauté Kogis. C’est une construction sociale ou est transmise la loi de Sé, comme norme essentielle nécessaire pour maintenir l’équilibre de la mère »

** « Le territoire est porteur d’un « ordre » : la loi des origines ou principes naturels. La loi des origines, ce n’est pas tant celle qui « fait » les hommes, mais qui organise le monde, donc les hommes et leurs territoires, ainsi que le temps, les espaces et les sites sacrés qui structurent la vie des Kogis. C’est cet ordre naturel qui définit nos droits, nos devoirs et sert de base à la résolution des conflits. Ce sont les interrelations existantes entre les êtres spirituels qui permettent la naissance et le développement de tout ce qui existe dans le monde matériel. » Mama Kogi

***« C’est la qualité de la relation entre le monde visible et invisible, le spirituel et le matériel, qui permet l’équilibre du monde physique. C’est la « Loi de Sé »  qui détermine les principes, les normes de fonctionnement des Kogis avec leur environnement naturel, dont la connaissance et le respect spirituel permet l’harmonie. C’est le monde spirituel qui transforme le monde matériel. » Mama Shibulata

Extrait du mémoire universitaire de Mauricio Montaňa, Ingénieur cartographe : “Interpretación de la dinámica ancestral del pueblo Kogui en relación con el ordenamiento territorial, la protección y la conservación ambiental”, Universidad de Manizales, Colombie, 2014


Des Indiens dans nos vies | ©VOYAGEONS AUTREMENT
Par Jerome Bourgine
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